ÉTUDES GRECQUES D'A. CHÉNIER
veines, et, s'il était revenu très-jeune en France, il y était revenu sur les genoux de la belle et jeune Hellène sa mère, dout l'esprit distingué se laisse deviner dans les rares pages qui nous sont parvenues de sa main (I). Le grec n'était donc pas pour lui précisément une langue morte ; il le sentait de naissance presque autant qu'il l'avait appris au collège. Envoyé à vingt ans pour servir dans un régiment en garnison à Strasbourg, il n'y avait pas pris le goût des armes, mais il y avait rencontré le grand helléniste Brunck, qui venait alors de publier, sous le nom d'Analecta, une savante édition de V Anthologie grecque, et il s'était passionné pour cette lecture. Or, pour lire couramment et avec plaisir les Analecta de Brunck, il fallait savoir beaucoup plus de grec que certainement on n'en apprenait à Navarre en 1780. Peu de temps après, on voit Gliénier partir avec ses deux amis, les frères Trudaine, pour un voyage en Italie et en Grèce. Une maladie cruelle dont il a plusieurs fois ressenti les atteintes durant sa courte vie, l'arrête au bout d'un an et le ramène en
ce nom, auteur d'ouvrages qui l'ont fait honorablement connaître comme jurisconsulte et comme historien. M. G. de Chénier prépare eu ce moment une édition nouvelle, et qui sera plus complète que les autres, des œuvres d'André Ghénier. J'aime k le remercier de ses bienveillantes et opportunes communications. Son fils unique, qui, depuis plusieurs années, suivait assidûment mes leçons à la Sorbonne, vient de lui être enlevé après une douloureuse maladie. Je dois un pieux souvenir à ce studieux et infortuné jeune homme, qui était le dernier héritier d'un nom cher à la France et aux lettres.
(1) Dans le Voyage de Guys, cité plus haut dans la XXVIIe leçon.
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France avant qu'il ait pu visiter l'Orient. Mais l'imagination suppléait sans doute à ce que ses yeux n'avaient pu voir. Ne croiriez-vous pas qu'il a écrit en vue même des côtes de l'Asie ces beaux vers retrouvés parmi ses papiers ?
Salut, dieux de l'EuxiOj Hellé, Sestos, Abyde, Et nymphe du Bosphore et nymphe Propontide, Qui voyez aujourd'hui du barbare Osmalin Le croissant oppresseur toucher à son déclin ; Hèbre, Pangée, Hsmus, etRhodope, et Riphée; Salut, Thrace, ma mère et la mère d'Orphée, Galata, que mes yeux désiraient dès longtemps; Car c'est là qu'une Grecque, en son jeune printemps, Belle, au lit d'un époux nourrisson de la France, Me fit naître Français dans les murs de Byzance.
Ainsi Fénelon, dans sa jeune ardeur de missionnaire apostolique , avait rêvé un voyage à travers cette poétique Hellade. Il y voulait suivre la trace glorieuse de saint Paul, mais y recueillir aussi les souvenirs d'une religion si riche en fables charmantes.
Nous avons là l'idée d'une poésie vraiment nouvelle, quoique toujours française, et qui restera toujours confiante dans l'inépuisable richesse de notre langue. Il dépeint quelque part, avec un charme et une fraîcheur incomparables, ce magique pouvoir de la poésie qui anime tout sujet, même le plus sévère, et qui renouvelle même le plus usé :
Seule, et la lyre en main, et de fleurs couronnée, De doux ravissements partout accompagnée, Aux lieux les plus secrets, ses pas, ses jeunes pas, Trouvent mille trésors qu'on ne soupçonnait pas.
ÉRUDITION VARIÉE D'A. CUÉNIKR. 339
Sur l'aride buisson que son regard se pose,
Le buisson à ses yeux rit et jette une rose.
Elle sait ne point voir, dans son juste dédain,
Les fleure qui trop souvent, courant de main en maiu,
Ont perdu tout l'éclat de leurs fraîcheurs vermeilles;
Elle sait même encore, 6 charmantes merveilles !
Sous ses doigts délicats réparer et cueillir
Celles qu'une autre main n'avait su que flétrir.
Ardent à la lecture, il recueille partout, chez les Grecs, chez les Romains, chez les Français, dans les traductions d'auteurs allemands, anglais et même chinois (1), une ample provision de sentiments, d'images, d'expressions; mais il y ajoute ce que nous apprend seule l'observation de la nature, l'expérience personnelle des hommes et des choses, et c'est ce riche fonds de savoir qu'il féconde par un heureux génie.
Sur des pensers nouveaux faire des vers antiques,
ce n'est pas copier servilement la métrique d'Homère ou dePiodare (2), ni celle de Virgile ou d'Horace, ni même celle de Racine ou de Voltaire. Il ne demande à ses maîtres que des leçous et comme des méthodes générales d'harmonie; mais il entend bien inventer et produire de son propre fonds :
0 qu'ainsi parmi nous des esprits inventeurs De Virgile et d'Homère atteignent les hauteurs,
(1) Voir les Études et Fragments, p. 131, éd. Becq de Fouquières.
(2) On a pourtant conservé dans ses papiers une liste trèsnettement rédigée des trente-huit principaux mètres en usage chez les poêles grecs.
Sachent dans la mémoire avoir comme eux un temple, Et, sans suivre leurs pas, imiter leur exemple ; Faire, en s'éloignant d'eux, avec un soin jaloux, Ce qu'eux-mêmes feraient s'ils vivaient parmi nous.
Parmi les ébauches nombreuses , les notes et les analyses d'ouvrages anciens que renferment ses papiers, dans un fascicule de projets et de pièces ébauchées, je trouve ces lignes (1) : « Il n'y a guère eu que Molière, chez les modernes, qui eût un véritable génie comique, et qui ait vu la comédie en grand. Plusieurs autres ont fait chacun une ou deux excellentes pièces ; mais lui seul était né poëte comique... Il faut refaire des comédies à la manière antique. Plusieurs persounes s'imagineraient que je veux dire par là qu'il faut y peindre les mœurs antiques. Je veux dire précisément le contraire. » Nous sommes donc assurés qu'il n'entendait pas imiter à la façon de Ronsard. Assurément nul poëte ne fut plus passionné pour les œuvres du génie grec : poésie, architecture, sculpture, et jusqu'aux médailles (2), tout l'y séduit. Son cœur et son imagination sont pleins de ces enchantements ; sa mémoire déborde de ces souvenirs; mais ni cette passion ni cette érudition ne gênent en rien sa liberté. Le premier genre peut-être auquel il s'exerça avec quelque
(1) Inédit.
(2) Notes sur Malherbe, p. 166 : « Les deux premiers vers, dont l'expression est belle et neuve, ont l'air d'une allusion à ces magnifiques médailles grecques et romaines et à leurs inscriptions. » On sait aussi qu'il était quelque peu peintre (voir VÉlégieXW).
LA PASTORALE CHEZ A. CHÉNIER. Sfl
application, et où nous pouvons surprendre les secrets de sa méthode, c'est le genre pastoral. Là, il a youlu « peindre les mœurs antiques » , non pas, il est vrai , pour leur antiquité même , mais parce qu'elles lui semblaient plus voisines de la nature, dont, avant tout, il est sincèrement amoureux.
La France devait alors être vraiment lasse des bergeries épiques ou dramatiques, en vers et en prose; depuis Marot jusqu'à Marmontel et Florian, tout un peuple de faux bergers avait envahi les bois et les campagnes; il nous cachait le véritable campagnard, les réalités de sa vie et les réalités de la nature. Pour rompre enfin avec cette tradition, Bernardin de Saint-Pierre avait résolûment franchi l'Océan et cherché dans l'ile Bourbon la scèue de Paul et Virginie (1787), une charmante idylle qui rappelle, par quelques traits lointains, la pastorale de Longus (1), mais qui s'élève bien au-dessus de ce tableau coquet par la représentation d'un monde nouveau et par l'expression de sentiments plus purs et plus délicats. Sans chercher si loin, Chénier remonte simplement à Virgile et à Théocrite, fidèle encore sur ce point à Boileau, dont le discret conseil n'avait guère été entendu jusqu'alors, il faut l'avouer. Il ne connaît pas moins bien Daphnit et Chloè; on a plusieurs pages de sa main qui en con-
(1) Le souvenir de Daphnis et Chloè reparait dans Ânnette et Lubin, conte faussement naïf de Marmontel, et dans YHistoire amoureuse de Pierre Le Long et de Blanche Bazu (par Sauvigny, Paris, 1765, 177S et 1795), méchante imitation delà fable de Longus et du style de son traducteur Amyot.
â*2 L'HELLÉNISME EN FRANCE. — 31e LEÇON.
tiennent de nombreux extraits. Dans d'autres notes on distingue le plan bien arrêté d'écrire des bucoliques italiennes, halieutiques, etc.; pour ces dernières, il devait puiser dans les dialogues maritimes de Lucien. Mais on aime à voir commeut ces notes érudites se transforment et s'animent par le travail de sa pensée. Bylas est composé d'après deux modèles, celui d'Apollonius et celui de Théocrite; et pourtant rien n'y sent la gène et l'apprêt, tout semble couler de source. Ce n'est pas un vieux tableau industrieusement restauré, mais une conception qu'on dirait de tout point originale, tant il se l'est appropriée. Aussi, en l'adressant à son ami de Pange, l'auteur peut-il dire avec vérité :
. . . C'est vers toi qu'à l'heure du réveil
Court cette jeune idylle au teint frais et vermeil.
Va trouver mon ami, va , ma fille nouvelle,
Lui disais-je. Aussitôt, pour te paraître belle,
L'eau pure a ranimé son front, ses yeux brillants;
D'une étroite ceinture elle a pressé ses flancs;
Et des fleurs sur son sein, et des fleurs sur sa tête,
Et sa flûte à la main, sa flûte qui s'apprête
A défier un jour les pipeaux de Segrais,
Seuls connus parmi nous aux nymphes des forêts.
Que de fraîcheur et de naïveté dans ce retour à des idées, à des images antiques !
VOaristys est traduite de Théocrite , mais avec une délicatesse qui la rend plus honnête, sans lui ôter rien de son naturel. Dans Lydé, on reconnaît un lointain souvenir de l'une des scènes impures qui déshonorent la pastorale de Longus. En passant par