LA PASTORALE CHEZ A. CHÈNIER
l'imagination du poète français, elle s'y est ennoblie d'un charme à la fois pur et gracieux :
0 jeune adolescent, tu rougis devant moi.
Vois mes traits sans couleur, ils pâlissent pour toi :
C'est ton front virginal, ta grâce, ta décence;
Viens. Il est d'autres jeux que les jeux de l'enfance. . . .
Approche, bel enfant, approche, lui dit-elle,
Toi si jeune et si beau, près de moi jeune et belle, etc.
C'est la nudité de la nature, presque de la nature divine, comme la peint chastement Homère dans les amours des déesses ; ce n'est pas celle que livre aux regards l'indécence d'un pinceau libertin. Gela s'appelle retrouver l'art antique et nous le reudre sous une forme parfaitement française. Mais voici un autre secret d'André Chénier. De la courtisane de Longus il nous a fait passer à la nymphe Lydé et à son jeune amant, tous deux innocents sous les premières émolions de l'amour ingénu qui s'éveille en eux ; il va maintenant descendre jusqu'à l'enfance. A l'imitation de Gesner cette fois, mais avec maint retour vers la belle antiquité, il essaiera de peindre chez deux amoureux de cinq ans la naïveté de cette première affection. Nous n'avons malheureusement qu'une esquisse et quelques vers de cette idylle d'un genre si nouveau pour nous. •» Plusieurs jeunes filles entourent un petit enfant... le caressent... — On dit que tu as fait une chanson pour Pannychis, ta cousine. — Oui, je l'aime, Pannychis ; elle est belle, elle a cinq ans comme moi... Tous les amants font toujours une chanson pour leur bergère; et moi
aussi, j'en ai fait une pour elle. — Eh bien! chantenous ta chanson, et nous te donnerons des raisins, des figues mielleuses. — Donnez -les- moi d'abord, et puis je vais chanter... :
Ma belle Pannychis, il faut bien que tu m'aimes,
Nous avons même toit, nos âges sont les mêmes.
Vois comme je suis grand, vois comme je suis beau, etc. »
Gomment ne pas pardonner ici à l'innocente hardiesse du poëte? Vous avez vu souvent, dans nos musées, des tableaux où figurent de petits amours déguisés en bergers, avec des rubans et des houlettes. Qu'il y a loin de ces poupées aux souriantes et simples figures de Pannychis et de son petit cousin, et comme Ghénier descend avec naturel de la jeunesse à l'enfance ! comme il marque heureusement pour chaque âge la nuance des sentiments et des pensées qui lui conviennent (l)!
Mais ce n'est là qu'une des formes de la pastorale renouvelée par son talent. Il sait monter aussi bieu que descendre, agrandir un sujet aussi bien que le resserrer. Quelques lignes d'un biographe d'Homère (2) et quelques vers apocryphes qui nous sont parvenus sous ce nom illustre lui ont suggéré le beau poëme de Y Aveugle , où Homère revit devant nous avec le prestige d'uue majesté si touchante. Une
(1) M. Becq de Fouquières, p. 100, note à ce propos un autre souvenir, celui de Pétrone, qu'on s'étonne bien de trouver en pareille compagnie.
(2) Vie d'Homère attribuée à Hérodote, $ 21.