COMMENT A. CHÊNIER EST IMITATEUR
églogue de Virgile (1) contient le germe de ce dialogue entre un berger et un chevrier, c'est-à-dire entre l'esclave et l'homme libre, où les misères et surtout les misères morales de la servitude sont marquées d'un trait si juste et si profond. Le Mendiant est encore, dans un cadre rustique, un de ces tableaux grandioses à la façon de Claude Lorrain et de Poussin, qui nous laisse voir les douleurs de l'humanité, les consolantes joies de la bienfaisance. Gomme Y Aveugle, le Mendiant a tous les caractères d'une composition épique. Dessin et coloris, tout y rappelle la manière des maîtres ; souvent même, comme le montre l'édition récente et si instructive de M. Becq de Fouquières (2), souvent on y reconnaît çà et là des hémistiches, des vers, des phrases entières empruntés aux anciens. Mais la conception moderne, le sentiment moderne, dominent tout ce travail d'industrie savante et le ramènent à l'unité. Ghénier n'a pas voulu nous peindre nos campagnes et nos campagnards; comment le lui reprocher, quand il a su replacer en Grèce ou en Italie des bergers si vivants, aux formes si nobles et si gracieuses, au langage si pur? C'est là encore une sorte de poésie artificielle, mais si heureuse qu'on ne peut imaginer comment le génie français aurait conçu devant la nature de
(1) Églogue, 1, vers 28, 41, 80.
(2) Poésies d'A. Ghénier, édition critique (Paris, 1862, in-8°). Peut-être fallait-il, avant tout, dans cet éloge de l'hospitalité antique signaler quelque souvenir de l'hospitalité moderne en Orient, telle que la décrivait l'ami des Chénier, M. Guys, Lettre XVII de son Voyage.
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notre pays des figures plus vraiment humaines et plus expressives. Le poète avait donc droit de dire dans un épilogue destiné au recueil de ses idylles :
Ma muse pastorale au regard des Français Osait ne point rougir d'habiter les forêts; Elle eût voulu montrer aux belles de nos villes La champêtre innocence et les plaisirs tranquilles, Et, ramenant Paies des climats étrangers , Faire entendre à la Seine enfin de vrais bergers.
De ces roseaux liés par des nœuds de fougère Elle osait composer sa flûte bocagère, Et voulait, sous ses doigts exhalant de doux sons, Chanter Pomone et Pan, les ruisseaux, les moissons, Les vierges aux doux yeux, et les grottes muettes, Et de l'âge d'amour les ardeurs inquiètes.
Ici nous touchons à une autre variété de sa riche poésie. Ces « ardeurs inquiètes » , Ghénier les avait lui-même et bien vivement ressenties, surtout dans le désœuvrement de ses deux séjours en Angleterre. 11 en a exprimé en vers brûlants mainte confidence dans ses élégies. On en retrouve encore la trace dans des brouillons de vers grecs qui ne sont guère que des pastiches de l'Anthologie, et de vers latins écrits avec une verve déjà plus libre des entraves de l'imitation (1). Mais ce qui distingue bien Chénier de la folle jeunesse au milieu de laquelle il a vécu, ce qui le distingue de Técole de Bernis, de Dorât et de Colardeau, c'est qu'il ne se livre ni sans regrets ni sans remords à ce délire même des sens. Il a écrit bien
(1) Papiers inédits.