‹ L'Hellénisme en FranceChapitre 151 sur 216 · A. CHÉNIER PEINTRE DE L'AMOUR · texte numérisé non relu

A. CHÉNIER PEINTRE DE L'AMOUR

des élégies érotiques ; il a esquissé an poëme de Suzanne, dont l'inspiration assurément n'est pas chrétienne ; il a commencé un poëme de Y Art d'aimer. Mais, à travers ces rêves brûlants de l'imagination, on sent chez lui une âme vraiment grande, et qui tend à s'en affranchir. On sait le mot d'un sage antique, qui s'applaudissait de ce que la vieillesse, en éteignant chez lui les feux de l'amour, l'avait délivré comme d'un ennemi sauvage et furieux (1). Voici la même pensée dans un fragment écrit à Rome par André Chénier :

0 délices d'amour, et toi, molle paresse, Vous aurez donc usé mon oisive jeunesse !.... Des Alpes vainement j'ai franchi les remparts. Rome d'amours en foule assiège mon asile. Sage vieillesse, accours! 0 déesse tranquille, De ma jeune saison éteins ces feux brûlants.

0 mon cœur et mes sens, laissez-moi respirer. Laissez-moi dans la paix et l'ombre solitaire, Travailler à loisir quelque œuvre noble et tière, Qui, sur l'amas des temps, propre à se maintenir, Me recommande aux yeux des âges à venir.

Nos élégiaques du dix-septième siècle ont-ils de ces nobles retours de tristesse et de sévérité, qui rachètent bien des égarements? D'ailleurs, il ne faut peut-être pas prendre à la lettre ces plaintes du génie qui se montre entraîné loin des sentiers où il cherchait la gloire. Quoiqu'il se moque un

(1) Platon, République, I, p. 329 B; Cicéron, de Senectute, c. 14.

peu des « maîtresses poétiques » de Malherbe (1), Chénier lui-même a peut-être été moins prodigue de son cœur et de sa vie que de tels vers ne le laissent croire. Gomme chez les élégiaques et les lyriques anciens, qu'il savait par cœur, les héroïnes à qui s'adressent tant de vers éloquents et aimables ne sont souvent que des êtres de fantaisie ou des souvenirs de l'antiquité, dont l'auteur s'empare au passage, lorsque l'instinct de son talent y a reconnu quelque belle matière à poésie. L'élégie est née sur les côtes de la Grèce asiatique, parmi les mollesses de l'Orient, sous un climat enchanteur ; elle ne vit pas, hélas ! des chastes méditations de la vertu. Mais enfin, les Chénier, ainsi que les Mimnerrae et les Anacréon, sont des poètes. Ils ont des joies et des douleurs imaginaires autant que de douleurs et de joies réelles; un peu de coquetterie, un peu de vanité, beaucoup de mémoire, mêlent sous leur plume bien des fictions et des réminiscences étrangères aux confidences qu'ils nous transmettent sur leur propre vie. Certain auteur du dix-huitième siècle a fait une étrange méprise en nous racontant les Amours d'Horace (2), année par année, presque mois par mois,

(1) Noies sur Malherbe , p. 283. Cf. Becq de Fouquières, p. xux. Dans ces notes mêmes sur Malherbe, p. 49, il relève avec une sévérité pleine de goût certaine a peinture libertine » (pourtant bien voilée), qui lui paraît indigne du poète et du sujet qu'il traite : c'est dans l'Ode à la reine Marie de Médicis pour sa bienvenue en France.

(2) Cologne, 1728; ouvrage sur lequel on peut lire le jugement de Lessing, RHtung des fforaz, t. IV, p. 218, de la Collection de ses œuvres (Berlin, 1825, in- 18).

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