LA FICTION DANS V HERMÈS FRANÇAIS
connaître à l'un d'eux que la terre où il était n'était pas une table, mais un globe qui faisait telle ou telle révolution, et enfin lui apprendre toutes les vérités physiques dont la nature a depuis accordé la découverte aux travaux des plus beaux génies....
Puis, s'il eût ajouté : — Tu vois tous ces secrets Que toi-même étais né pour ne saisir jamais ; Un jour tout ce qu'ici ma voix vient de te dire, D'eux-mêmes, sans qu'un Dieu soit venu les instruire (l), Tes pareils le sauront. Tes pareils les humains Trouveront jusque-là d'infaillibles chemins. Ces astres, que tu vois épars dans l'étendue, Ces immenses soleils, si petits a ta vue, Ils sauront leur grandeur, leurs immuables lois , Mesurer leur distance, et leur cours et leur poids; Ils traceront leur forme, ils en feront l'histoire (2) : Jamais, je vous le jure, il ne l'eût voulu croire. »
Là encore on voit combien la fiction n'est qu'un jeu passager, un procédé de style entre les mains du poète. Sa raison a froidement tissé l'argument sur lequel son imagination jettera ensuite quelques fleurs de poésie. Nous sommes bien loin du temps où la
(1) C'est, on le voit, la pensée même qu'expriment deux vers, cités plus haut, de Xénophane.
(2) Ici on croit entendre un écho de quelques beaux vers de Manilius(I, 93 et suiv.) qui semblent moins résumer la science des anciens qu'annoncer celle des modernes :
Nec prius imposait rébus Qnemque inanumque Quamcœlum ascendit ratio, cepitque profundis Naturam rcrura causis, viditquequod usquaraest!... Car imbres ruèrent, venios quae causa mo?eret, Pervidit solvitque aniinis roiracuia rerum, Kripuiique Jovi fulmen Tiresque tonandi, etc.
science, à peine ébauchée, se confondait avec la poésie même et se mêlait sans effort à son naïf symbolisme; nous n'y reviendrons plus. Ératosthène et Chénier sont des philosophes avant d'être des poètes. V Hermès grec et l'Hermès français sont donc frères en réalité , soit que le premier ait inspiré l'autre , soit que le génie encyclopédique du dix-huitième siècle ait suggéré seul à Chénier sa conception originale et puissante. Aussi la même question se présente devant les fragments du poëme grec aujourd'hui perdu, et devant ceux du poëme français qui ne fut jamais achevé : on se demande si l'érudit Alexandrin avait réussi dans son entreprise; on se demande si le projet de Chénier pouvait réussir et si une pareille composition aurait soutenu d'un bout à l'autre l'intérêt, quelque part qu'on y eût faite à l'expression des sentiments humains et aux scènes dramatiques. Déjà, sous les Ptolémées, le monde connu était bien grand pour entrer dans le cadre d'un seul poëme descriptif, si ingénieux qu'en pût être le plan. Mais d'Ératosthène à Chénier il s'est tant élargi que l'idée d'un Cosmos en vers est devenue vraiment une idée chimérique.
Torricelli , Newton, Kepler et Galilée,
Plus doctes, plus heureux dans leurs puissants efforts,
A tout nouveau Virgile ont ouvert des trésors.
Tous les arts sont unis ; les sciences humaines
N'ont pu de leur empire étendre les domaines
Sans agrandir aussi la carrière des vers.
Quel long travail pour eux a conquis l'univers !
Pensez-vous, si Virgile ou l'aveugle divin