LES PAPYRUS D'HERCULANUM
empreintes (i). » En effet, l'Académie d'HercuIanum , fondée précisément pour recueillir et pour expliquer tant de monuments de la vie antique, qui reparaissaient à la lumière, avait déjà commencé ce laborieux déchiffrement. Sur quelques feuilles, elle avait lu le nom d'Épicure, celui de Métrodore, celui de Philodème ; des phrases, des pages où la suite des idées devenait de plus en plus sensible. A n'en pas douter, on avait retrouvé la collection des livres d'un philosophe épicurien. Or toute cette philosophie ne nous était connue jusqu'alors que par trente pages de son fondateur, par quelques belles analyses de ses doctrines dans les dialogues de Cicéron, par le merveilleux poème de Lucrèce. A en juger sur les fragments originaux d'Épicure (a), << les nobles pensées » qu'attendait madame de Staël n'abondaient point dans la littérature de cette école. Au contraire, rien de plat ni de monotone comme la prose épicurienne : c'est l'image fidèle d'une doctrine qui réduisait la physique au plus grossier atomisme, la logique à trois ou quatre règles incohérentes, la morale à la recherche du bien-être par l'usage habilement mesuré du plaisir, et qui parfois, comme en astronomie, fermait les yeux aux plus certaines découvertes de la science (3) : les textes d'Herculanum n'ont pu changer beaucoup nos opinions à cet égard. Quelques lambeaux du grand traité d'Epicure sur la Nature des choses n'ont servi qu'à mieux faire comprendre la puissance du talent de Lucrèce, qui avait su animer tant de conceptions froides et sèchement
(1) Madame de Staël, Corinne ou V Italie, XI, 4.
(2) Voir surtout : Epicuri fragmenta Ubrorum II et XI de Natura in voluminibus papyraceis ex Herculano erutis probabditer
restituta, etc., a C. Rosinio emendatius edidit suasqme adno-
taùones adscripsit). Conr. Orellius (Lipsiae, 1818, in-8»).
(3) Lucrèce, de Rerum natura, I, v. 1052 et suiv.
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exposées. Ce qu'on déchiffra ensuite (i) des ouvrages de Philodème sur la Rhétorique, sur la Musique et la Poétique, nous montra des applications nouvelles de certains axiomes épicuriens, et ce ne fut pas sans intérêt que les philosophes ressaisirent la trace de ces tristes argumentations où tous les arts libéraux sont calomniés, où l'on méconnaît leur vertu sérieuse pour ne leur laisser tout au plus que le vain honneur d'amuser sans profit des âmes livrées aux calculs d'un étroit égoïsme. Là vraiment, la platitude du langage était digne des thèses soutenues par l'auteur. Un paradoxe, si désolant qu'il soit au fond, peut avoir quelque charme sous la plume d'un homme d'esprit. Le paradoxe épicurien ne se sauve même pas par ce charme du langage. Chose singulière, Philodème, dont on possède ailleurs quelques épigrammes joliment versifiées, oublie en prose tout son talent. Où l'on cherchait un écrivain, on ne trouva que le sectaire. Ce fut, pour de longues années, un véritable désappointement.
L'intérêt de ces publications s'est pourtant relevé peu à peu dans les derniers textes qu'à de longs intervalles elles nous ont fait connaître.
Ici, quelques pages sur la Nature des dieux nous laissent comprendre comment les épicuriens se croyaient moins athées que les stoïciens leurs adversaires, et comment il pouvait y avoir pour eux une sorte de piété, quoique ce mot semble étrangement, jurer avec l'esprit de leurs doctrines (2); là, les débris d'un traité de Philodème
(1) La liste la plus complète de ces publications, jusqu'en 1858, se trouve dans la Bibliotlieca scriptorum classicorum d'Eogelmann, VIIe édition, p. 258 et suiv.
(2) Phsedri Epicurei de natura deorum fragmentant, ed. Peterten (Hamburg, 1833, in-4°). Mais il paraît résulter de recherches de M. H. Sauppe (Comme ntatio de Pltilodemi libro qui fuit de Pie-
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sur la Colère (i) ont offert l'occasion d'un piquant parallèle avec les traites de Sénèque et de Plutarque sur le même sujet ; les fragments d'une Économique du même auteur (2) commencent par l'examen des principes de Xénophon et de Théophraste sur cette matière ; nouveau contraste que l'épicuréisme se complaît à faire ressortir. D'un côté la philosophie socratique s'efforçant d'élever l'homme au-dessus de la matière, même à propos d'agriculture et d'administration domestique; de l'autre, Epicure écartant avec dédain tout ce qui ennoblit notre nature, pour nous occuper uniquement de nos plus vulgaires intérêts, et réduisant l'âme à si peu de chose qu'il nous devient presque indifférent d'en avoir une ou de n'en point avoir. Au milieu de cela, pourtant, une certaine bonhomie dans l'expression du matérialisme , une certaine douceur de sentiments qui corrige le vice des principes les plus contraires à la morale. On commence à voir comment un épicurien sincère pouvait être en même temps, sinon un citoyen fort utile à l'Etat, du moins un bon fils, un bon mari et un bon père de famille.
Mais la curiosité qu'excitent ces écrits, enfin retrouvés, de Philodème, va jusqu'à la surprise depuis que l'on connaît le dixième livre de son traité sur les Fertus et les
taie, Gotliogae, 18G4, in-4°) que l'on s'était trop hâté de mettre ces fragments sous le nom de Phèdre.
(1) Plùlodemi Epicurei de Ira liber e Papyro Herculanensi — mine primum edidit Th. Gomperz (Lipsiae, 1864). Au lieu de donner le Commentaire qu'il nous a promis , l'éditeur vient de publier le premier fascicule d'uue collection intitulée Herkulanische Studien. Ce fascicule contient les fragments d'un traité de logique de Philodème.
(2) Philodems Abhandlungen ueber die Haushaltung und ueber den Hochmuth. Griechiselt und deutsch, von J. A. Hartung (Leipzig, 1857, in-12).
vices, et qu'on y a lu toute une série de portraits ou caractères à la façon de ïhéophraste. Aristote avait le premier esquissé plusieurs portraits de ce genre avec son énergique sobriété de style. Théophraste avait jeté quelques couleurs sur ces sévères esquisses; l'analyse commence déjà, chez lui, à devenir un tableau. Après lui, de rares fragments en grec, et surtout une belle imitation latine, insérée par Cicéron dans sa Rhétorique h Hérennius, laissaient deviner que cet art de décrire les caractères avait sa place dans les exercices scolaires, chez les anciens, et qu'il s'y était heureusement perfectionné; toute la méthode de la Bruyère est déjà dans cet unique portrait du « faux riche », par Cicéron. Mais rien ne permettait de croire qu'un épicurien pût se rattacher à cette école de consciencieuse peinture, comme l'a fait Philodème en ces vingt chapitres sur t Orgueil, où toutes les variétés de ce vice, toutes les nuances de sa laideur, sont successivement analysées avec une incroyable subtilité, et dépeintes parfois avec une grande finesse d'expression, depuis le dédain impérieux jusqu'au pédantisme et à la fausse modestie. La Bruyère, assurément, ne trouve pas encore là un rival ; mais, s'il avait connu des pages si originales, il n'aurait pas dédaigné d'y recueillir çà et là quelques traits pour ses incomparables tableaux.
11 y a quarante ans, M. Boissonade, parlant des manuscrits carbonisés d'Herculanum, redisait tristement un proverbe antique : Je crains bien que nous n'ayons trouvé là du charbon au lieu d'un trésor (i). On voit que c'était se décourager trop vite, et M. Boissonade eût sans doute fait amende honorable aux littérateurs épicuriens, s'il
(1) Préface de son édition de Nicétas Kugénianus (Paris, 1819), p. XII. H. Dacier se montre encore plus découragé dans son Rapport sur les progrès de l'histoire et de la littérature ancienne (1810) p. 92-93.