LES PAPYRUS ET LES PALIMPSESTES
avait pu lire des pages comme celles que je viens de signaler. Les successeurs actuels des académiciens d'Herculanum ont bien fait de reprendre avec une ardeur nouvelle leur travail d'exhumation et de publier rapidement, fût-ce même sans commentaire, même sans transcription en caractères cursifs, les nombreux fac-similé qui dormaient dans l'officine du Museo Borbonico ( i). Chacun des fascicules qu'ils nous envoient depuis huit ans contient sans doute peu de matière ; de ces pages, il y en a trèspeu que la critique puisse restaurer avec quelque confiance. Mais n'est-ce point assez de trois ou quatre morceaux tels que l'opuscule de Philodème^iW Orgueil, pour récompenser la patience des artistes qui nous en rendent le texte original, et la science des philologues qui, en Allemagne et en France, parviennent à le restaurer et à le traduire?
Au reste, la bibliothèque épicurienne ensevelie par l'éruption du Vésuve à Herculanum, n'était pas la seule, en Italie, qui nous réservât d'importantes trouvailles. Qn sait que les bibliothèques de Venise, de Florence et de Rome sont gardées avec un soin, avec des scrupules d'attention qui vont jusqu'à la jalousie. Mais, fussent-elles plus libéralement ouvertes, il n'appartient qu'à des philologues d'explorer avec succès les dépôts de manuscrits, d'y savoir distinguer les pièces publiées des pièces inédites, et, parmi ces dernières, de reconnaître celles qui méritent la publicité. Il y a surtout une classe de manuscrits longtemps négligés et que d'habiles paléographes peuvent seuls exploiter avec fruit : ce sont les palimpsestes, ces parchemins qui ont servi deux fois, et sur les-
(1) Une simple note, placée sur la couverture de ces nouveaux fascicules, nous apprend qu'en 1861 les dessins sur bronze de plus de deux mille colonnes se trouvaient dans l'officine dei Papiri Ercolanesi, attendant publication.
quels une première écriture a été lavée pour donner place à la transcription d'un ouvrage plus moderne. Les yeux les plus exercés ne suffisent pas toujours pour ressaisir tout ce qui n'a pas péri de l'écriture primitive ; il faut souvent que la chimie fournisse au paléographe des moyens de faire revivre les traits à moitié effacés. C'est une lutte de patience et d'industrie qu'on a tardivement essayée (i), mais qui a souvent réussi au-delà de toute espérance.
Un homme surtout a, pendant quarante ans, accompli des prodiges en ce genre : c'est l'illustre Angelo Mai , mort cardinal à Rome, en i85',, après avoir débuté par les modestes fonctions d'écrivain pour les langues orientales à l'Ambrosienne de Milan, et dont le nom a longtemps décoré la liste des Associés étrangers de l'Institut (a). Que de volumes sont dus à la sagacité, à l'activité de ce chercheur infatigable (3) ! Assurément, dans l'abondante collection des textes arrachés par lui à l'oubli, il y a bien des compilations de date assez récente, beaucoup de théologie byzantine, beaucoup de grammaire d'une valeur médiocre; documents utiles, néanmoins, pour ceux qui estiment que pas un siècle n'est à dédaigner absolument dans l'histoire des lettres et de l'esprit
( 1 ) Boivin cependant, dès le dix-septième siècle, avait tenté le déchiffrement d'un palimpeste, le manuscrit des livres saints dits de Saint-Êphrem. Voir Léopold Delisle, le Cabinet des manuscrits,^. 299.
(2) Un examen critique et complet des publications d'Angelo Maï reste à faire. Nous ne connaissons pas encore de meilleure notice sur cet illustre personnage que celle de M. Fisquet, dans la Nouvelle Biographie générale de A.-Firmin Didot.
(3) En ce qui concerne spécialement les auteurs ecclésiastiques, on peut consulter avec fruit, sur ces publications, le recueil de J. Goulter Dowling : Notitia scriptorum SS. Patrum aïtorumque i eteris Ecclesix monumentorum qust in Collectionibits Anecdotorum post annum Chrisù MDCC in lucem editis continentur (Oxonii, 1839, in-8o).
ORATEURS ET RHÉTEURS. 411 humain. Mais il y a là aussi de précieux morceaux à signaler, même en écartant tout ce qui dépasse les siècles de l'antiquité classique.
C'est d'abord un supplément considérable aux discours de l'orateur classique Isée (i), supplément qui parut vers le temps même où le Grec Mustoxydi découvrait et publiait les pages qui avaient manqué jusque-là au plus important discours d'Isocrate, Y Antidosis (a).
C'est ensuite la correspondance de Fronton et de Marc- Aurèle, image si fidèle et si neuve pour nous d'un commerce d'esprit et de cceur qui honore le rhéteur comme le jeune César son disciple (3). Entre l'incomparable correspondance de Cicéron et le joli recueil des Lettres de Pline le Jeune, les lettres de Fronton et de Marc Aurcle, quelque mutilées qu'elles soient aujourd'hui, sont d'une
(1) Issei oratio de Itereditate Cleonymi nunc primum duplo auct'ior (Mediolani, 1815,in-8°). Tyrrwhitt avait déjà publié eu 1785, à Londres, le discours, alors inédit, du même orateur Sur la succession de Ménéclcs.
(2) Milan, 1812, édition toute grecque. Une seconde édition en parut dès 1814, à Zurich, par les soins de J. Casp. Orelli, avec le discours d'Isée Sur la succession de Ménéclès. Deux traductions françaises de YAntidosis f enfin complétée, d'Isocrate ont paru, presque simultanément, Tune en 18G2, celle de A. Cartelier, publiée par les soins de son ami E. Havet ; l'autre, en 1864, dans le tome III des OEuvres complètes d'Isocrate traduites en français par le duc de Clermont-Tonncrre.
(3) Frontonis opéra inedila cum Epistolis item ineditis Antonini PU M. Aurelii , L. Veri et Appiani, necnon aliorum veterum fragmentis (Mediolani, 1815), dont une nouvelle édition, augmentée de plus de cent lettres, par suite de découvertes faites au Vatican, parut à Rome en 1823. Parmi les fragments qui enrichissent cette publication des œuvres de Fronton, il faut ajouter un supplément inédit au discours de Libanius sur la destruction des temples païens, discours dont la première édition complète a été publiée par L. de Sinner dans son Délectas patrum grtecorum (Parisiis, 1842, in-12).
originalité curieuse et singulièrement instructives pour les historiens qui étudient cette période de l'Empire. L'âme noble et tendre du jeune César s'y épanche avec un accent plus familier que dans les Pensées, œuvres de son âge mûr. Le pédantisme du maître s'y montre mêlé d'une candeur affectueuse qui a aussi son éloquence et qui nous fait aimer ce précepteur d'un grand homme.
Je viens de nommer Cicéron ; ce nom me rappelle plusieurs fragments de ses discours perdus, qu'Angelo Mai nous a rendus, avec quelques morceaux de leurs anciens commentateurs ; mais surtout ce fameux traité de la République dont nous ne possédions jusqu'ici qu'un épisode, un épisode admirable, il est vrai, le Songe de Scipion. La République, encore défigurée par bien des lacunes, reparait du moins sous nos yeux avec la majesté de ses proportions générales, avec la savante autorité de ses doctrines, avec la beauté soutenue d'un langage où se peint dignement le génie de la politique romaine au temps de son plus légitime éclat (i). On sait quelle fut l'émotion de l'Europe savante, lorsque les presses de Rome répandirent ce texte précieux ; on sait comment en fut improvisée, sur les feuilles qui arrivaient successivement d'Italie, l'éloquente traduction de M. Villemain, destinée à doubler par un brillant écho l'effet du beau langage de Cicéron ; comment M. Victor Le Clerc, qui publiait alors une édition des Œuvres de Cicéron, put l'enrichir et la parer de toutes ces pages nouvelles , revues et interprétées par lui d'après les sévères procédés de la critique. L'histoire serait longue des travaux qui accompagnèrent ou suivirent ceux de nos maîtres sur ce texte désormais
(1) Rome, deux éditions successives en 1822. Un savant français, Bernardi, avait, en 1798, essaye une restauration de ce bel ouvrage d'après les seuls fragments qui en fussent alors connus, et son travail avait eu assez de succès pour être réimprimé en 1807.
CICÊRON ET GAÏUS. 413
immortel ; M. Ch. Giraud l'a commencée naguère dans le Journal des Savants (1), et je n'ai garde de m'y engager ici, quelque puissant que soit d'ailleurs l'attrait de ces souvenirs. Je dirai seulement que jamais les philologues ne furent soutenus dans leur tâche aride par un plus vif intérêt que celui qui s'attache à ce commentaire philosophique de l'histoire et des institutions romaines.
Par une remarquable coïncidence, en même temps que les Scipion, les Lélius, les Tubéron, revenaient à la lumière pour nous exposer les principes de la république aristocratique dont ils avaient fait ou soutenu la grandeur, les principes du vieux droit civil retrouvaient dans Gaïus un de leurs interprètes les plus autorisés. C'est en 181G que Niebuhr avait découvert à Vérone, dans un palimpseste (a), l'écrit original d'un de ces jurisconsultes qui, d'ordinaire, ne figurent que par de trop courts extraits de leurs ouvrages dans les compilations de Justinien, et qui souvent y ligurent altérés et interpolés selon les principes d'un droit plus récent. Nous ne retrouverons sans doute jamais le texte des Douze Tables ni celui de leurs anciens interprètes; c'était déjà beaucoup de remonter sûrement, avec Gaïus, à l'état moyen du droit romain entre la République et la législation impériale de plus en plus pénétrée par le christianisme. Il appartiendrait à un jurisconsulte d'exposer ici avec précision tout ce que les Institutes de Gaïus nous apprennent de nouveau sur l'état des personnes, sur la propriété, sur le
(1) Année 18C0, à propos d'une nouvelle édition du travail de M. Villemain (Paris, 1858, 2 vol. in-8°).
(2) La première édition en fut publiée à Berlin, en 1820, par les soins du jurisconsulte Goscheu. La seconde fut faite en 1824 par le même éditeur , d'après une nouvelle collation du manuscrit par F. Bluhm. Ce texte précieux a été souvent commenté et réimprimé
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système des successions, sur quelques parties des règles de la procédure, dont on était loin de soupçonner l'extrême complication. Mais, sans être légiste, on peut lire encore avec fruit ce petit volume, partout où il n'est pas trop mutilé; on y suit avec assez de facilité l'enchaînement sévère de ces doctrines pour lesquelles le droit romain s'était fait un style si ferme dans sa précision et si clair même dans sa subtilité. Malheureusement, comme la République de Cicéron, les Imtitutcs de Gaïus ne sont qu'un monument en ruines. Trop souvent l'œil s'arrête devant des pages, devant des phrases inachevées, et cela aux endroits mêmes où devait se trouver la solution des questions les plus intéressantes. Tel est ce chapitre où Gaïus traitait de la gens et des gentiles, sujet qui de son temps, il l'avoue (i), n'avait plus d'importance que pour l'histoire des origines de la société romaine, mais qui, à ce titre même, attire plus vivement que jamais notre curiosité.
Ce sont des ruines aussi que les grandes compositions historiques de Polybe, de Denys d'Halicarnasse, de Diodore le Sicilien, de Dion Cassius, d'Appien. Mais, si autour des murs et des colonnes du monument renversé quelques débris encore peuvent être arrachés au sol qui les recouvre, s'ils peuvent être rapportés à leur place dans l'ensemble de l'œuvre, nous sommes heureux de cet accroissement, si faible qu'il soit, de nos connaissances. Tel est le service que nous rendait, en 1827, Angelo Maï, lorsqu'il réunissait en un volume les fragments inédits de sept historiens grecs (2). L'origine commune de ces fragments ,
(1) Institutiones, III, 17: « Cum illic admonuerimus totum gcntilicium jus in desuetudinem abisse, supervacuum est hoc quoque loco de ea re curiosius trac tare. »
(2) Script oram veterwn nova Collectio. Tomus H, Historicorum grsecorum partes novas complectens (Roroa», 1727, in-4»).