‹ L'Hellénisme en FranceChapitre 177 sur 216 · ROMANCIERS ET FABULISTES · texte numérisé non relu

ROMANCIERS ET FABULISTES

roman soit un tissu de fables pieuses issues du boudhisme indien, antérieures au christianisme, puis accommodées, avec plus ou moins d'art, aux besoins de l'Europe chrétienne, voilà une raison nouvelle pour nous d'étudier avec plus de soin ce livre qui, traduit et remanié en plusieurs langues modernes, a beaucoup servi à l'éducation religieuse de nos ancêtres (i).

Telle est aussi la fable des Sept Sages, dont la rédaction grecque, publiée, en 1828, sous le titre de Syntipas, par M. Boissonade, peut être comparée aujourd'hui avec une version syriaque, récemment retrouvée, et prend ainsi un surcroit d'importance dans l'histoire de notre vieille littérature et de ses rapports avec les littératures de l'Orient (2).

Ici, comme dans la publication des Scholies de Venise, le premier éditeur n'a pas toujours pu mesurer lui-même toute la valeur du service qu'il rendait à l'érudition.

Il n'en est pas ainsi pour des œuvres d'un caractère plus classique et d'une valeur plus appréciable au commun des lecteurs, et, sur la fin de sa carrière, M. Boissonade aura eu la fortune, bien méritée sans doute, de nous faire un de ces cadeaux que le public devait apprécier sans peine : je veux parler des fables en vers qui portent le nom de Babrius. Sous la prose d'autres compilateurs obscurs, Tyrwhitt avait retrouvé plusieurs fables en vers

(1) Voir un Mémoire de M. F. Liebrecht (Eberts Jahr bûcher fur roman, und engl. Litcratur, 11, p. 314) dont les conclusions sont adoptées par MM. Zotenberg et P. Meyer, éditeurs du poème français Barlaam et Josaphai , de Guy de Cambrai (Stuttgart, 1864, in-8°).

(2) De Syntipa et Cyri fifio AndreopuXi narraùo (Paris, 1828, in- 12). L'original syriaque a été publié par J. Landsberger (Posen, 1859, in-12). Cf. P. Paris, dans la Revue des cours littéraires du 4 février 1805, et : Iniorno al libro dei Setti savi di Homa osservaùoni di Domenico Comparent (Pisa, 186&).

iambiques, qui, jointes à quelques fragments cités çà et là par divers auteurs , donnaient une assez haute idée de l'écrivain à qui l'antiquité dut ce renouvellement de la fable ésopique. Aujourd'hui enfin, nous tenons mieux que ce fantôme de fabuliste habilement ressaisi, à travers bien des chances d'erreur, par les conjectures d'un critique ingénieux; nous en avons la réalité, réalité encore incomplète, car cent vingt-six fables, rangées selon l'ordre alphabétique par quelque maître d'école du moyen âge , et dont le texte est souvent altéré, souvent interpolé, ne représentent pas exactement tout le talent de leur auteur; néanmoins Babrius, tout mutilé qu'il est dans cet unique manuscrit, offre désormais une juste prise à l'estime des connaisseurs ( i ) .

Mais cette résurrection d'un fabuliste classique se rattache à un ensemble de découvertes destinées à honorer singulièrement notre siècle et notre pays.

Depuis cinquante ans environ, la section grecque de notre cabinet des manuscrits avait reçu peu d'acquisitions notables, lorsque se réveillèrent les souvenirs du voyage de Villoison en Orient (2). De là l'idée d'une mission qui fut confiée en 1840, par M. Villemain, alors ministre de l'instruction publique, au Grec Minoïde Mynas, en vue d'une exploration nouvelle des bibliothèques de couvents qui pouvaient recéler encore quelques débris de l'antiquité. Mynas, en effet, est revenu les mains pleines de

(1) Voir, sur ce sujet, mes Mémoires de littérature ancienne , p. 487 et suiv. Un nouveau recueil de Fabulx Msopic«y publié à Londres en 1859, par Cornwall Lewis, parait n'être que le produit d'une fraude dont l'auteur serait Mynas lui-même (voir une note de M. F. Diibner dans le Journal général de l'Instruction publique du 15 février 18G0).

(2) Voir plus haut, p. 286, et la Préface de M. Hase sur Laurent Lydus, p. LXiii et suiv. de la première édition.

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livres, dont plusieurs méritaient et obtinrent sans retard la publication qu'ils avaient si longtemps attendue. Au premier rang sont le recueil de fables de Babrius, dont nous venons de parler, et, dans un genre tout différent, ce livre Contre les hérésies, ouvrage d'un des premiers docteurs de l'Église chrétienne, dont la publication, due au zèle de M. E. Miller, produisit une si vive sensation dans l'Europe savante, et qui a provoqué tant de recherches sur les premiers siècles de l'Eglise chrétienne (i).

C'est par la même voie que nous est arrivé naguère, après quelques retards, un opuscule portant le nom de Philostrate sur la Gymnastique (2), opuscule doublement précieux si l'on songe que nous possédons très-peu de documents explicites sur cet art, qui formait la moitié de l'éducation régulière dans les cités grecques, et qui jouait un rôle si important dans les fêtes publiques ; mais le prix de ce petit ouvrage s'augmente encore par sa date. Ecrit dans le premier, peut-être dans le deuxième siècle

(1) L'édition de M. Miller a paru à Oxford en 1851 . Neuf ans plus tard, M. l'abbé P. Cruice donnait du texte grec une édition fort améliorée, avec traduction latine et commentaire (1860, Impr. impériale, gr. in-8°). Je remarque avec regret que cet important travail n'est pas même mentionné par M. A. Reville dans son mémoire, d'ailleurs si plein d'intérêt, sur saint ttippolyte et le pape Cal liste (Revue des Deux-Mondes du 15 juin 1865).

(2) Texte publié simultanément à Paris par Minoïde Mynas et par M. C. Daremberg, en 1858; sévèrement revu par M. G. Cobet (de Philostrali (i6e/loTii^lTv[L^<juxr\^ Lugduni-Batav., 1859). L'Histoire critique de ce peut livre est résumée avec autant de précision que d'équité par C. H. Volckmar, qui vient d'en donner une bonne édition avec traduction latine en regard et des notes (Auricse, 1862, in-8°). — M. Mynas a publié aussi (1844, in-8°, chez F. Didot) une Introduction à la dialectique de Galien , provenant aussi de son exploration dans les monastères d'Orient. Ce dernier livre parait avoir peu attiré l'attention des philosophes et des érudits.

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de l'empire, il prouve combien étaient vivaces encore, à cette époque, les traditions et les usages de l'hellénisme : le gymnaste y apparaît comme un personnage de haute considération dans le monde, estimé presque à l'égal du médecin, du professeur de rhétorique ou de philosophie; les victoires gymnastiques n'ont rien perdu encore de leur éclat ; elles sont toujours un honneur pour la patrie de l'athlète vainqueur comme pour lui et pour sa famille. On se croirait au temps de Pindare et d'Alcibiade, ou du moins au temps où florissait Yéphébie athénienne, avec ses règlements d'éducation à la fois physique et intellectuelle, que viennent de nous révéler tant de précieuses inscriptions (i).

Le même fonds de manuscrits provenant des bibliothèques de l'Orient nous a rendu naguère d'importants traités de poliorcétique grecque (2), et quelques fragments d'historiens grecs, parmi lesquels une dizaine de pages d'un abrégé de l'histoire grecque (période des guerres médiques), par un certain Aristodème, contemporain de Sylla (3).

L'Allemagne, déjà si habile et si heureuse à profiter des trésors de nos bibliothèques en Occident, s'est associée aussi, par une heureuse émulation, à ces recherches dans les bibliothèques des couvents orientaux. Le nom seul de M . Constantin Tischendorf rappelle des succès mémorables en ce genre d'explorations. Depuis plus de vingt années, cet éminent paléographe nous montre tout ce que

(1) Voir plus haut, tome I, p. 32.

(2) Publiés en 1867, parles soins de M. C. Wescher, et par les presses de l'Imprimerie impériale.

(3) Voir la Revue archéologique de 1868. Ce même recueil publiait en 1869 un fragment inédit d'Appien, découvert par M. E. Miller, et que reproduit avec quelques corrections Y Annuaire de l'Association pour l'encouragement des études grecques, 1869, p. 124.

DÉCOUVERTES DE TISCHENDORF.

peut encore une curiosité intelligente pour enlever aux cloîtres de l'Àthos et du Sinaï, souvent même à des cachettes que rien ne faisait soupçonner, soit de très-vieilles copies des textes saints, soit des écrits théologiques où la science des antiquités chrétiennes trouve encore l'occasion d'utiles accroissements. Pour n'en citer qu'un exemple , au monastère de Sainte-Catherine du Sinaï , M. Tischendorf retrouvait en deux fois, et sauvait d'une destruction imminente la meilleure partie d'un manuscrit grec de la Bible, qui parait de peu postérieur au concile de Nicée (3a5) , et dont le texte remonte authentiquement de copie en copie (nous en avons l'attestation formelle) jusqu'à l'édition même d'Origène : c'est une antiquité de plus de seize cents ans. Aucun manuscrit ne nous fait toucher de plus près au texte sur lequel s'engageaient tant de discussions entre les premiers docteurs chrétiens et leurs adversaires païens ou hérétiques (i). Les variantes considérables qu'il nous a conservées offrent, dès aujourd'hui, à l'exégèse la matière de fécondes

(1) Voir : Notifia editionis codicis Bibliorum Sinaitici atispiciis imper aloris Alexandri H susceptm. Accéda Catalogus codicum nuper ex Oriente Petropolin ptrlatorum. Item Oiigenis Scltolia in Proverbia Salomonis... edidit F. C. Tischendorf (Lipsia', 18G0, — La

liste serait longue des monuments de l'antiquité sacrée que ce savant a mis au jour. Je ne citerai que la seconde édition (Lipsia*, 1861 , in-4°) de ses Anccdota sacra et profana ex Oriente et Occidentc allata, qui contient à la fois uoe revue de toutes ses découvertes, et de précieux spécimens de vieilles écritures qui nous annoncent le nouveau traité de paléographie grecque auquel l'auteur travaille depuis plusieurs années. Sur la noie précieuse qui fait remonter si haut l'autorité du Codex Sinaïùcus% voir J.-B. de Rossi, Btdletino di Archeologia Christiana, 1863,p. 65 et suiv. Eu 180.r>, M. Tischendorf lui même résumait devant une société anglaise l'histoire de ses heureuses recherches dans son Mémoire sur la découverte et ramiquité du Codex Suvaiticus.

controverses. La seule publication d'un texte grec complet de l'épltrc apostolique de saint Barnabas, que contenait le même manuscrit, apporte déjà un surcroit précieux au canon des Évangiles. Aussi l'édition monumentale qui a été publiée du Codex Sinaïticus , sous les auspices et aux frais de l'empereur de Russie, fera sans doute époque dans les études bibliques.

^»on loin du Sinai, les monastères coptes et les nécropôles de l'Egypte, où quatorze siècles de barbarie ont , grâce à Dieu, laissé survivre bien des monuments de l'antiquité, nous rendent peu à peu quelques-unes de leurs richesses jusqu'ici cachées aux voyageurs européens.

Dans sa vive et puissante expansion , hors du monde grec et romain, le christianisme (on l a déjà vu plus haut) a suscité bien des écoles de traducteurs ; et les lettres profanes ont presque autant profité que les lettres chrétiennes à ce mouvement d'études qui rapprochait les Arméniens, les Syriens et les Egyptiens du foyer de l'hellénisme. De bonne heure, les chrétiens de ces divers pays ont traduit en leur langue non-seulement les livres saints et les livres de controverse religieuse, mais souvent aussi les écrits des philosophes ; de bonne heure le péripatétisme s'est ouvert, en Syrie, une voie nouvelle de propagande (i). Or un vieux fonds de ces livres syriaques, traduits jadis des Pères et des philosophes grecs, restait caché, au désert de Nitri, dans un monastère copte. I n voyageur l'y a découvert; la bibliothèque du Musée Britannique l'a récemment acquis, et des philologues compétents n'ont pas tardé à en extraire des morceaux pleins d'intérêt pour l'étude des premiers âges du christianisme et de ses luttes contre la théologie païenne (2). Tel est le

(1) Voir E. Renan, de Philosoplùa peripatetka apud Syros (Paris, 1852, in-8°).

(2) E. Renan, Lettre à M. Reinaud sur quelques mss. syriaques

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