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LES MANUELS DE PORT-ROYAL

leçon : Lancelot se trompait en rattachant directement au grec bien des mots devenus latins dès l'antiquité avant d'avoir passé dans notre langue ; il se trompait en amusant les jeunes esprits à des étymologies par allusion. Ces erreurs générales, que le P. Labbé relevait justement dans son petit livre * contre les abus de la secte des hellénistes (1) », Lancelot dans la seconde édition des Racines, en 1 664, les défend avec beaucoup d'esprit et de malice ; mais, avec moins d'esprit, le P. Labbé avait pourtant raison contre ses adversaires.

La Grammaire générale et raisonnée laisse voir mieux encore ce qui manquait aux études grecques de Port-Royal. On n'y tient nul compte de la tradition des idées grammaticales depuis les Grecs jusqu'à nos jours ; on y corrige par le raisonnement des définitions depuis longtemps établies par les anciens, sans prendre la peine de recourir aux textes originaux. C'est ainsi que l'auteur donne comme d'Aristote une définition du verbe qu'il transcrit d'après une citation de Boxhorn, puis la trouvant, à bon droit, incomplète, y ajoute l'idée d'affirmation • or cette idée est très-nettement exprimée par la seconde partie de la phrase d'Aristote, que l'on avait omise en la citant (2).

(1) Paris, 1661. M. Sainte-Beuve signale ici comme une nouveauté l'emploi du mot helléniste, qui était destiné à entrer dans l'usage. Il est vrai qu'on le trouvait déjà sous la forme latine avec un sens un peu différent dans la controverse de Saumaise contre Heinsius et Schoock sur la langue des Septante.

(2) Gramm. générale, 11,13. Aristote, mol *Ep|XT)vgt'a;. c. 3,

Ces négligences d'ailleurs ne sont pas particulières à Port-Royal. Que Ton parcoure le volumineux recueil des controverses cartésiennes , les pièces de la persécution au moins tentée contre le cartésianisme de 1 67 1 à 1675, et qui se renouvela plus tard à l'occasion des livres et de l'enseignement du P. André, on s'étonnera de voir combien rarement le texte même d'Aristote est cité dans les débats qui portent sur sa philosophie. Ni Boileau dans son célèbre Arrêt burlesque pour le maintien de la doctrine d'Aristote, ni Fauteur anonyme d'un mémoire beaucoup plus sérieux qui fut composé alors pour la défense des justes libertés de la discussion philosophique, ne songent à signaler les inconvénients d'une controverse où les opinions du Stagirite ne sont presque jamais jugées que sur des traductions et des analyses également trompeuses (1). Quant à l'oratorien Malebranche, il sait assurément le grec, et il lui arrive de citer des textes d'Aristote ; mais il n'a pas toujours pris la peine de les bien comprendre, et il y a telle formule aristotélique dont il fausse le sens pour ne l'avoir pas replacée dans l'ensemble de déductions

ajoute : xal lativ àil rwv xaô' èxéçov Xsyoiicvcov <ni|ietov, « il est toujours le signe de ce qu'on affirme de quelque autre chose. > C'est précisément ce que voulait montrer le logicien de Port- Royal. Dans aucune édition, que je sache, de l'ouvrage de P.*R. cette omission n'a été relevée.

(l) Voirie Boileau de l'édition de Saint-Marc (Paris, 1747), t. III, p. 108 et suiv. « Avertissement au sujet de Y Arrêt burlesque, etc., » et dans les Mélanges de Philosophie moderne de V. Cousin (éd. 1855, in 12), p. l et suiv. « De la Persécution du Cartésianisme au dix-septième siècle. >•

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rigoureuses dont elle fait partie (I). Mais ce qui est plus grave, c'est son dédain pour la collection même des écrits aristotéliques, quand, après avoir analysé le Traité du Ciel, pour y relever mainte erreur et même ce qu'il appelle « un galimatias impertinent et ridicule » , il termine en ces termes d une inconcevable légèreté : « Comme Aristotc se contredit souvent et qu'on peut appuyer presque toutes sortes de sentiments par quelques passages tirés de lui, je ne doute pas que l'on ne puisse prouver par Aristote même quelques sentiments contraires à ceux que je lui ai attribués ; mais je n'en suis pas garant. Il suffit que j'aie les livres que je viens de citer pour preuve de ce que j'ai dit ; et même je ne me mets guère en peine de discuter si ces livres sont ou ne sont pas d'Àristote , s'ils sont ou ne sont pas corrompus (il dit cela dans un livre qu'il intitule Recherctie de la vérité /). Je prends Aristote tel qu'il est et qu'on le reçoit ordinairement, car on ne doit pas se mettre fort en peine de «avoir la généalogie véritable des choses dont on n'a pas grande estime ; outre que c'est un fait qu'il est impossible de bien éclaircir, comme on peut le voir par les Discussions péripatétiques de Patritius (2) » .

(1) Recherche de la vérité, livre III, iM partie, c. 3, où il traduit par « il faut que le disciple croie » les mots Seï moreusiv tôv |i.av9dvovTa , extraits de "EXc^oi aoçumxoi', c. 2, et qui sont loin d'avoir un sens si absolu. Cela nie rappelle le sage précepte de la Bruyère (de Quelques Usages, § 72, éd. Walckenaer) : « Maniez, remaniez le texte, .... songez surtout à en pénétrer le sens dans toute son étendue et dans ses circonstances, etc. »

(2) Recherche de la vérité, livre VII, 2e partie, c 5*

Voilà donc où était tombée alors, après un si long règne, la grande autorité d'Aristote ! Mais cette histoire du péripatétisme en France nous entraînerait loin, si nous la voulions poursuivre. Revenons à des études plus spécialement littéraires.

Les jésuites, auxquels appartenait le P. Labbe, doivent être comptés, on l'a vu, parmi les actifs promoteurs des études grecques en France. Les noms de Yiger , de Jouvency , de René Rapin , de Brumoy marquent une tradition de zèle et de savoir qui honore singulièrement la Compagnie de Jésus. Si elle tournait l'éducation à une certaine mollesse, si elle y portait quelques-unes des tolérances que lui reprocha si amèrement et si spirituellement l'immortel avocat de Port-Royal, on ne peut néanmoins que la louer d'avoir développé chez les jeunes gens un certain goût d'élégance, un sentiment lin des beautés littéraires. La déclamation et les jeux d'esprit (énigmes, griphes, logogriphes, etc.) tenaient peut- être trop de place dans cette discipline des Jésuites ; mais ces agréments de la pédagogie avaient sur le beau monde une prise que n'avait point l'enseignement plus austère des Petites Écoles ; de sorte que, pour leur part et à leur manière, les Jésuites ont contribué, comme les Jansénistes, à faire aimer chez nous les lettres grecques. C'est un mérite qu'on ne peut leur refuser sans injustice (1).

Bien plus, les recherches qu'on a récemment fai-

(l) M. Jules Quicherat, dans son excellente Histoire de Sainte- Barbe, a très-judicieusement apprécié ces méthodes pédagogiques de la compagnie de Jésus.

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