UNE PAGE DE G. COLLETET
tion que je propose ; celle que je désire n'a pas pour objet un seul auteur, mais bien tout ce que la nature et l'art ont répandu de rare et de beau dans leurs divers ouvrages. Les trois Grâces ont, autrefois, animé trois corps différents, et n'ont jamais éclaté dans un seul corps. Et comme on dit que Zeuxis, pour peindre la beauté d'Hélène, choisit les plus belles filles de la Grèce, et qu'empruntant d'elles ce qu'elles a voient de plus parfait, il en forma un tableau si accompli, que Ton le jugea digne d'être mis au plus bel endroit du temple de Junon; ainsi, pour parvenir au suprême degré de la vraie éloquence, et mériter l'bonneur d'être mis au plus superbe et plus précieux endroit du temple de Mémoire, il est à propos de consulter les divers monuments de tous ces grands génies de l'antiquité. 11 faut les imiter de telle façon que Ton ne soit pas le simple écho de leurs paroles ; il faut concevoir les choses du même air qu'ils les eussent conçues, et rechercher dans sa langue, comme ils faisoient dans la leur, des termes capables d'une haute et magnifique expression. Ce qui arrivera sans doute, si, à leur exemple, on vient à se former ces rares et sublimes idées qui ne tombent point sous les sens, puisqu'il n'y a que le seul esprit qui en soit capable, et qui sont comme les na* turels et vivants portraits de toutes les choses du monde.
« Mais pour faire éclore ces nobles productions, il faut ressembler aux abeilles, qui, de l'émail et de l'àme des fleurs, composent si bien leur miel, que l'on n'y remarque plus rien des choses qui l'ont
formé. Je veux dire que l'on doit tellement considérer ces grands ornements des belles-lettres, que les connaissances que nous tenons d'eux ne paraissent point empruntées. Il faut les suivre pour les atteindre, et les atteindre pour les devancer ; car il n'est pas si difficile de devancer ceux que nous avons atteints, comme d'atteindre ceux que nous voulons imiter. 11 faut enrichir la pauvreté de notre langue de l'abondance de la leur, émailler notre fonds de leurs agréables diversités, échauffer notre sang de leur feu, régler notre économie sur la leur, et nous approprier si bien ce qu'ils ont de plus rare, que leur bel art ne soit plus en nous que l'effet d'une excellente nature (l). »
Dès les premiers temps aussi, des traducteurs plus ou moins habiles figurent sur la liste de l'Académie •française : Méziriac d'abord, puisque nous venons de le nommer, qui traduisait et commentait avec érudition les Héroïdes d'Ovide; Du Ryer, médiocre traducteur d'auteurs grecs qu'il ne lisait guère que dans les versions latines; Perrotd'Ablancourt, dont M. Boissonade appréciait le Lucien français comme une sorte de chef-d'œuvre pour" la langue et le tour général du style; Tourreil , dont on dédaigue trop le Démosthène français ; Despréaux , auteur de la
(1) Imprimé à Paris, en 1658, à la suite des opuscules qui forment ce qu'on appelle Y Art poétique de Colletet. Sur cet auteur, en général, j'ai lu avec un grand profit les Recherches qui précèdent ses Vies des poètes gascons, publiées par M. Tamizey de Larroque (Paris, 1866, in-8°); mais j'avoue que je ne puis souscrire à l'estime du savant éditeur pourlMr^ poétique de Colletet.