LE GREC A L'ACADÉMIE FRANÇAISE
version, si longtemps unique dans notre langue, du traité de Longin sur le Sublime; plus tard Dacier, traducteur de la Poétique d'Aristote (1); Boivin le cadet, auteur d'une version des Oiseaux d'Aristophane, dont on lit encore aujourd'hui quelques pages avec plaisir (2). Enfin, parmi ceux qui semblent avoir eu, sans l'avoir souvent montrée, une connaissance assez profonde de la langue grecque, nous avons déjà nommé le célèbre Pellisson, le seul peutêtre des écrivains de ce temps qui ait senti et nettement défini les rares mérites du style d'Aristote (3). Voilà bien des noms qui rappellent autant d'efforts sérieux et divers pour continuer l'œuvre du seizième siècle en propageant chez nous, dans la société cultivée, le goût et l'intelligence de la littérature grecque.
La séance académique du 15 juin 1G83 offre, à cet égard, un rapprochement instructif. Le directeur de la Compagnie était alors Charpentier, auteur demeuré obscur d'une traduction fort estimable de la Cyropèdie de Xénophon; le récipiendaire était La
(1) Je lis encore dans d'Olivet {Histoire de l'Académie) que Gilles Boileau avait commencé une traduction de cet ouvrage, qui fut interrompue par sa mort (1669). Le manuscrit, remis, en 1709, par Despréaux à Tourreil, paraît n'avoir jamais vu le jour. Au reste, Dacier ne fut pas pour cela le premier traducteur de la Poétique. M. de Norville le précéda (1671). Quelques bibliographes attribuent par erreurà Cassaudre une traduction du même ouvrage, qui serait antérieure à celle de Norville.
(2) On en trouvera plus bas un extrait, dans la XXIIIe leçon.
(3) Voir le juste et spirituel jugement qu'il en porte dans son Mémoire sur quelques travaux à proposer aux gens de lettres (Œuvres, t. II, p. 352).
Bruyère, auteur du petit volume publié en 1688, sous ce titre modeste : Les Caractères de Thèophraste, traduits du grec, avec les Caractères ou les mœurs de ce siècle. On peut douter si Bossuet, écrivant le Discours sur l'histoire universelle, avait sous les yeux l'ouvrage latin de Paul Orose, où, pour la première fois, l'histoire des peuples était ramenée à l'unité des desseins de la Providence; mais on ne peut méconnaître dans le chef d'oeuvre du moraliste français l'imitation du moraliste grec. Le Discours sur Thèophrasle et les Caractères de La Bruyère sont pleins de souvenirs de l'antiquité classique, de fins aperçus et de justes critiques sur les auteurs grecs comme sur les latins. Du seizième au dix-septième siècle, quel progrès dans le goût et dans la science élégante de l'antiquité! Moraliste avant tout, écrivain français jusqu'à l'excellence, on aime à voir La Bruyère recommander « l'étude des textes > comme le « chemin le plus court, le plus sûr et le plus agréable pour tout genre d'érudition » (1); sage précepte que le siècle suivant devait un peu oublier et qu'il est toujours opportun de rappeler au nôtre.
L'influence de ces fortes études se fait sentir, plus qu'on ne parait le croire, dans le travail même auquel l'Académie fut de bonne heure attachée, celui d'une sorte de législation de la langue et du goût. Messieurs les Quarante n'ont jamais publié la Grammaire, la Rhétorique et la Poétique, qui étaient dans leurs projets; mais leur Dictionnaire, rédigé lente-
(t) De quelques usages, § 72, éd. Walckenaer.