LE DICTIONNAIRE DE L'ACADÉMIE
un peu, dans ce travail, les justes libertés de l'usage; je ne sais si Fou ne tendait pas trop à immobiliser ce qui de sa nature doit être en un perpétuel mouvement. Consuetudo îoquendi est in mofu, avait dit Varron, le premier grammairien de Rome (1) : dresser une liste des écrivains modèles, choisir surtout dans leurs livres les mots et les tours qui devaient désormais servir d'exemples, c'était, quoique Ton s'en défendit, arrêter ce mouvement de l'usage; c'était assimiler en quelque mesure une langue vivante à une langue morte. L'esprit public alors ne demandait pas mieux que d'accepter cette loi rigoureuse; mais notre langue en a souffert. Au seizième siècle, elle était plus libre, plus ouverte à l'invention; elle s'enrichissait plus facilement de toutes les heureuses innovations qu'un Rabelais, un Amyot, un Henri Estienne, pouvaient produire, selon les progrès de la pensée et suivant les caprices de leur génie. Depuis que nous avons un Dictionnaire de l'Académie, on s'est habitué à tenir pour seuls légitimes les mots qui s'y trouvent consignés. Le néologisme n'est plus un droit dont l'exercice dépende du goût et de l'esprit de chacun : c'est presque une faveur qu'il faut obtenir, une licence qu'il faut se faire par-
tion et à en déclarer le bon et le mauvais usage, aussi bien que des phrases et des façons de parler de la langue qu'elle a recueillies; et elle a esté si scrupuleuse sur ce point qu'eUe n'a pas même voulu se charger de plusieurs mots nouvellement inventés et de certaines façons de parler affectées, que la licence et le caprice de la mode oot voulu introduire depuis peu. > (1) De Lingua latina, IX, 17.
il. «
donner. L'Académie une fois constituée comme une sorte de bureau de l'état civil pour tous les mots français, un mot nouveau ne peut circuler honnêtement qu'après y avoir obtenu son inscription régulière. Aussi, dès que le fameux dictionnaire fut annoncé, les réclamations éclatèrent. La Mothe lcVayer, en 1638, dans ses Considérations sur V éloquence françoise, se plaint des entraves que le purisme lui veut imposer ; dès la même année court par le monde un malin badinage de Saint-Évremond et de ses amis, la comédie des Académistes, publiée en 1650, et où les prétentions de l'Académie sont finement raillées par la bouche de ceux ^ue semblait menacer cette autorité nouvelle. En ce même temps ( 1 649 et 1 650), on voit paraître le Parnasse alarmé ou la Requête des dictionnaires, ingénieuse satire eu petits vers, où s'expriment d'une façon quelquefois piquante les réclamations de la langue française contre la tyrannie qu'elle allait bientôt subir (1). La requête ne fut guère écoutée; mais « les alarmes du Parnasse » n'étaient point vaines. Témoin les plaintes qui se renouvellent plus tard sous tant de formes contre l'appauvrissement de notre langue. C'est la Bruyère (2), c'est Féneion (3), qui regrettent les entraves imposées
(1) Voir aussi, dans le même sens, plusieurs morceaux de mademoiselle de Gournay dans ses Mélanges (dont la dernière impression est de 1641), surtout les morceaux Sur le langage françois et sur les diminutifs françois.
(2) De quelques usages, à la fin du chapitre.
(3) Lettre à M. Dacier, chapitre m, où d'ailleurs Féneion montre une certaine inexpérience des lois du langage, dans ses propositions pour enrichir la langue française.
à l'usage et qui nous recommandent des expressions et des mots ainsi condamnés à l'oubli. Voltaire donnera bientôt une forme plus vive et moins respectueuse à ces réclamations de l'esprit français pour les libertés de son langage (I). Je ne voudrais pas ici insister sur des considérations d'un caractère si délicat. Au moins m'était-il permis de constater en passant quelle influence l'étude des langues anciennes avait exercée sur le mouvement de la notre, et comment l'uniformité des méthodes appliquées au français, ainsi qu'au grec et au latin, en avait, à quelques égards, géné le développement.
Vingt ans après la première édition de son Dictionnaire, l'Académie française est encore peuplée de gens d'esprit qui savent le grec. Elle a pour secrétaire perpétuel M. Dacier, helléniste et latiniste de profession, que sa femme, fille de l'helléniste Le Fèvre, seconde en ses travaux d'érudition. C'est à M. Dacier que Fénelon, devenu archevêque de Cambrai, écrit, eu 1714, d'abord brièvement, puis avec d'heureux développements, sollicités par la Compagnie, sa célèbre lettre sur les occupations de l'Académie. Nommer Fénelon, n'est-ce pas rappeler l'alliance exquise du goût moderne avec la passion de l'antiquité? Or, dans l'antiquité, le pieux évèque ne prise rien plus que les modèles grecs; il est tout pénétré de leur génie. Précepteur d'un prince ou directeur de l'éducation des filles chrétiennes, missionnaire, conseiller des prédicateurs ou aca-
(1) Dictionnaire philosophique, au mot Langues; et Lettres, 5390, 6137, éd. Beuchot
démicien , sa mémoire et sa pensée sont comme imprégnées de l'hellénisme. Dans son célèbre plan pour l'éducation du Dauphin, Bossuet, certes, a fait une belle place aux auteurs grecs. On sait qu'il admirait vivement Homère, et ses extraits de la Morale d'Aristote montrent qu'il avait justement remarqué dans ce beau livre les pages les plus durables. Dans le Discours sur l'Histoire universelle, il a des jugements d'une éloquence très-sympathique même aux vertus de la Grèce républicaine, même aux doctrines de ses philosophes. Mais on sent que son ferme génie s'attache plus volontiers aux souvenirs de Rome, à cette savante discipline de la vie privée comme de la vie publique qui caractérise la civilisation romaine : il y saisit comme une anticipation du gouvernement de l'Église. Fénelon, au contraire, se complaît dans le commerce des Grecs : il aime cette vie ouverte aux jouissances de l'art, cette fraîcheur et cette vivacité d'impressions, qui, dans leur poésie, nous rend la nature même; il aime jusqu'aux finesses de leur esprit subtil, et quelque chose de cela passe, souvent sans qu'il y songe lui-même, dans ses écrits les plus divers. Ses fables, ses dialogues, composés au jour le jour pour l'éducation du duc de Bourgogne, reposent presque tous sur quelque réminiscence de l'antiquité classique, et, chose remarquable alors, les arts y ont leur place à côté de la politique et des lettres. Même en ce Mémoire (comme il l'appelle lui-même) sur V Éducation des filles, mémoire tout plein des plus austères préceptes du christianisme, l'hellénisme ça et là s'est insinué
L'HELLENISME CHEZ FÉNELON
comme à l'insu de l'auteur. Quand il recommande d'exercer de bonne heure les jeunes filles à la surveillance et au gouvernement du ménage, il ne manque pas de signaler les avantages d'un bon arrangement des ustensiles domestiques, et là-dessus il ajoute : • Ce bel ordre fait une des grandes parties de la propreté; c'est ce qui frappe le plus les yeux que de voir cet arrangement si exact (1). » Cela est presque traduit de V Économique de Xénophon (2), qu'il a, du reste, vaguement désigné, quelques pages plus haut (3). Ailleurs, l'àme et le corps, comparés au cavalier et au cheval qu'il dirige, rappellent évidemment une belle image développée dans le Phèdre de Platon. Mais surtout le chapitre X, sur la Vanité de la beauté et des ajustements, montre bien le chrétien élevé à l'école des artistes de la Grèce : « Je voudrois faire voir aux jeunes filles la noble simplicité qui paroît dans les statues et dans les autres figures qui nous restent des femmes grecques et romaines; elles y verroient combien des cheveux noués négligemment par derrière et des draperies pleines et flottantes à longs plis sont agréables et majestueux. Il seroit bon même qu'elles entendissent parler les peintres et les autres gens qui ont ce goût exquis de l'antiquité. »
(1) C. xi, p. 222, de l'édition originale (1687).
(2) Économique, c. vm.
(3) P. 216 : « Ce n'est que par ignorance qu'on méprise cette science de l'économie. Les anciens Grecs et Romains, si habiles et si polis, s'en inslruisoient avec un grand soin ; les plus grands esprits d'entre eux en ont fait sur leur propre expérience des livres que nous avons encore. » Certainement il les avait lus.
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Ce « goût exquis de l'antiquité », le voilà caractérisé par Fénelon lui-même . Il inspire, on pourrait dire il remplit comme d'un parfum toute la Lettre sur les occupations de V Académie. Là, ainsi que pour le Dictionnaire, c'était peut-être une idée ambitieuse de dresser le plan de divers traités sur l'éloquence et la poésie, auxquels l'Académie attacherait comme le sceau officiel de son autorité. Mais ce que l'intention a de trop rigoureux, Fénelon le corrige par une critique libérale. Peu de livres renferment en moins de pages plus d'observations ingénieuses, plus de préceptes d'une application durable. Il vaut à lui seul bien des rhétoriques et des poétiques : avec les Dialogues sur Y Éloquence il résume sous une forme charmante la meilleure substance des jugements du dix-septième siècle sur l'antiquité classique et les meilleurs préceptes à l'usage des gens de lettres. En cette occasion, Fénelon fut, mieux que les Desmarets et les Dacier, le secrétaire et l'interprète de l'Académie française : elle ne pouvait être plus heureusement représentée.
Mais déjà le successeur de Dacier, l'abbé Dubos, appartient plutôt à une autre école. Il connaît moins bien que ses prédécesseurs l'antiquité classique. On dirait même qu'il ignore le grec ou qu'il avait de bonne heure oublié ce qu'il en avait appris, à le voir citer toujours en latin et discuter d'après les traductions latines les textes d'Aristote et d'Aristide Quintilien, dans "ses ingénieuses Réflexions critiques sur la poésie et la peinture (1719). Ce qui est plus grave, c'est qu'il ne