NOUVEL ESPRIT DE LA CRITIQUE
rares exceptions, tous écrits en français, contraire* ment à l'usage du siècle précédent (1). La critique se dégage de plus en plus des entraves du pédantisme. On éprouve, je l'avoue, quelque rafraîchissement d'esprit à lire dans les ouvrages de Du Vair et de Lamothe Le Vayer sur l'Éloquence française, et, dhmV Âristippe de Balzac, quelques-unes de ces pages où les idées sont encore contestables parfois, mais où du moins elles s'expriment dans un français chaque jour plus correct, plus ferme et plus clair. Ce n'est pas un livre bien considérable que Y Origine des Romans, publié par Huet en 1670, en tète du roman de Zaïde par Segrais ; le sujet qu'il traite a été bien autrement approfondi par la science moderne (2); mais cette courte et sobre dissertation, écrite avec naturel et simplicité, nous intéresse plus que le livre du même auteur, de cîaris Interpretibus (1661). Bien que Daniel Huet fût un latiniste habile, ou sent que la pensée est plus à son aise et qu'elle trouve plus facilement en français qu'en latin sa juste expression. Tel nous semble aussi, comparé au gros livre de Vossius de Historicité le Jugement de Le Vayer sur les historiens grecs et latins (1646), où l'auteur signale lui-même ce qu'il y a de nouveau dans son entreprise. Tel est aussi le petit volume de
(1) A titre d'exception, ou peut citer, au seizième siècle, un intéressant ouvrage de G. Paquclin, Apologème pour le grand Homère contre la répréhension du divin Platon sur aucuns passages d'iceluy (Lyon, 1577, in-4").
(2) Voir l'excellent mémoire de M. A. Ghassang, couronné en 1859 par l'Académie des inscriptions, sur ['histoire du roman dans l'antiquité grecque et latine (Paris, 1862).
Tanneguy Le Fèvre, composé en ! 658 pour le jeune comte de Limoges, et publié à Saumur en 1664 : Abrégé des vies des anciens poètes grecs. L'érudition en est maigre, amoindrie peut-être à dessein, parce que l'auteur s'adresse à la curiosité d'un enfant de douze ans; mais la prose en est aimable et facile, et ça et là entremêlée de vers qui en relèvent 1 agrément. Je ne résiste pas à la tentation de citer une de ces pièces de vers, le portrait d'Anacréon, où je vois revivre en traits vraiment assez heureux non- . seulement l'Anacréoo byzantin et maniéré qu'avait publié en 1554 Henri Estienne, et qu'avaient applaudi, sans trop de scrupule, la plupart des hellénistes et des hommes du monde (1), mais le véritable Anacréon, le vrai peintre delà voluptueuse Ionie, le poëte qui prêta un certain air de noblesse et de grandeur aux vices même et à la lâcheté des mœurs asiatiques :
Quand un large fauteuil le tenoit arrêté , N'ayant d'aucun chagrin son esprit agité ,
Sur l'yvoire de ses tablettes Il traçoit, en rêvant, petites odelettes, Jolis madrigalets, aimables chansonnettes, En l'honneur du sommeil et de l'oisiveté. Tantôt à Dorimène il contoit des fleurettes,
Ou baisoit les beaux yeux d'Hylas , Ou peignoît les cheveux du blondin Dorylas, En débitant toujours d'agréables sornettes. Puis tout d'un coup, prenant son grand psaltérion, Il chantoit et jouoit, mais bien mieux qu'Arion Quand l'amoureux dauphin sortit pour l'aller rendre
(1; Voir plus haut, 1. 1, p. 360.