TANNEGUY LE FÈVRE
Au pied des murs sacrez où régnoit Périandre.
Enfin par cent doux passe-temps Qu'on trouve à gambader, folastrer, rire et boire
Il rendoit ses désirs conte 11 s,
A ce que dit la vieille histoire.
Aussi c'est pour cela que la postérité L'a toujours justement d'âge en âge chanté Comme un franc goguenard, amy de goinfrerie, Amy de billets-doux et de badinerie.
Si donc ce qu'il faisoit, je le fais aujourd'huy , Je seray, ce me semble, aussi sage que luy
Et peut-estre encor davantage.
Faisons-en pourtant moins, car on peut être sage
Sans dire tout ce qu'il disoit,
Sans faire tout ce qu'il faisoit.
On croit sentir la trace de Malherbe dans ces vers d'une cadence heureuse; mais la correction n'y gâte pas le naturel, et le coloris y est d'une fidélité qui rehausse la netteté du dessin. Je ne sais pas s'il convenait que le jeune comte de Limoges s'intéressât si tôt à la poésie anacréontique, comme avait fait le célèbre Jean de Bouthilliers, depuis abbé de Bancé (1). Mais, à prendre la chose en général, et le petit livre de Le Fèvre dans son ensemble, on s'y fait l'idée d'une instruction aristocratique qui, du moins pour les lettres grecques, ne manquait ni de variété ni d'élégance. Nous sommes bien loin des lourds procédés de l'érudition du seizième siècle.
V Histoire des oracles, par Fontenelle ( 1 689), écrite d'après le gros livre de Van Dale, de Oraculis vete-
(1) Édition d'Anacréon , publiée en 1639, sur laquelle ou peut consulter Chardon de la Rochette, Mélanges de littérature et de critique, t. I, p. 144-173.
rum (1683), est encore un de ces ouvrages où l'esprit français marque bien sa prédilection pour les formes élégantes et l'expression facile de la pensée. La pensée se ressent un peu elle-même de cette légèreté du langage; il y a des choses sérieuses qui veulent être dites sérieusement et qui perdent une partie de leur vérité même à revêtir une forme trop aimable. Le ton de Fontenelle sied à ce savoir moyen qui sert d'utile interprète entre les Académies et le public ignorant, mais curieux ; il trouva son juste à propos lorsque, secrétaire de l'Académie des sciences, l'auteur des Oracles et de la Pluralité des mondes eut à faire l'éloge de tant d'astronomes, de physiciens, de médecins illustres, et à populariser par d'intelligents résumés leurs travaux souvent inabordables au vulgaire. Et cependant, en ces matières, l'élégance et la clarté n'ont tout leur mérite que si elles n'altèrent pas le fond des choses pour les rendre plus intelligibles; on tomberait alors d'un pédantisme dans un autre, que Mme de Staël a si bien défini, • le pédantisme de la légèreté » .
Au reste, même dans les matières de simple littérature, il ne faut pas croire que la critique, au dixseptième siècle, porte toujours légèrement le joug des vieilles traditions et des vieux préceptes, ni qu'elle soit aussi française par le fond qu'elle prétend l'être par la forme; au contraire, et c'est là un étrange contraste, la réforme anti-aristotélique de Ram us, continuée par Gassendi (1) et par Descartes,
(1) Exercitationes paradoxicx adversus Aristotelem (Grenoble, 1624).