LA VALTERIE ET MADAME DAC1ER
française (I). J'en ai donné d'autres dans mon Examen des traductions françaises d'Homère (*2). On permettra que je n'y revienne pas ici. Mme Dacier avait donc parfaitement raison d'appeler « difformes » des traductions où Homère était à chaque page et tour à tour mutilé, estropié, défiguré, et qui donnaient une si fausse image de cette grande et riche poésie. Elle avait raison de vouloir refaire ce qui était si mal fait avant elle, et elle remplit sa tache avec une modestie, un zèle et une conscience vraiment dignes de l'estime durable qu'en effet elle a obtenue. Comparée aux précédentes, sa traduction est la première complète, par le soin qu'elle met à tout reproduire; c'est la première vraiment française par la correction du style, la première aussi qu'accompagne un commentaire en général judicieux et emprunté aux meilleures notes des critiques soit anciens, soit modernes. Et pourtant, combien ce travail laisse encore à désirer aux personnes qui connaissent et sentent avec justesse les beautés de l'original! Un défaut surtout nous choque dans
(1) P. 207 et suiv.
(2) Mémoires de littérature ancienne, p. 194 et suiv. Cf. Rigault, Querelle des anciens et des modernes, p. 353 et suiv. Un court exemple pourra suffire ici ; c'est celui auquel se réfèrent les observations qu'on vient de lire du traducteur luimême : « Achille prépara ensuite le festin avec Automédon. Quand les mets furent rostis el assaisonnés de sel, Patrocle présenta le pain dans de tres-belles corbeilles et Achille servoit les viandes, ayant pris sa place vis-à-vis d'Ulysse. » Voilà ce qui représente, chez La Valterie, les quinze vers de la description homérique (Iliade, IX, 205 et suiv.).
l'honnête prose de Mme Dacier : elle répand sur les choses et sur les personuages homériques je ne sais quelle teinte de fade élégance qui rappelle les romans de La Calprenède et de Ml,c de Scudéry. Mais on était alors et l'on fut longtemps encore assez indulgent pour les défauts de ce genre. « Après tout, dit l'abbé Goujet en 1744 (1), quand Mme Dacier auroit un peu embelli Homère , seroit-ce un si grand mal , puisque, de l'aveu de l'abbé Terrasson, elle a conservé avec exactitude le fond des pensées? C'est donc Homère, au moins dans l'essentiel, qu'elle nous a donné. Un air moins grec, en le rapprochant davantage de nos manières, ne pou voit servir qu'à lui procurer un accueil plus favorable, et, si le poète s'en trouve mieux , nous y gagnons aussi ; nous le lisons, et il n'est plus réservé aux seuls savants. »
Ce qui contribua surtout à maintenir jusqu'à la fin du dix-huitième siècle l'Homère français de Mme Dacier à ce degré d'estime, c'est que, si elle dépassait tous ses devanciers; elle ne fut, à vrai dire, surpassée par aucun de ses successeurs jusqu'à nos jours. La Motte, en particulier, qui réduisit Y Iliade en douze chants, sous prétexte de l'accommoder au goût de son siècle (2), La Motte, qui s'autorisait, dans cette étrange entreprise, des encouragements un peu ironi-
(1) Bibliothèque française, t. IV, p. 36.
(2) Goujet, Bibliothèque françoise, t. I, p. 36, juge cet « attentat » contre Homère avec une sévérité judicieuse, qui lui fait honneur et qui n'est pas dans les habitudes de sa critique, ordinairement timide et superficielle. ,