LA MOTTE TRADUCTEUR D'HOMÈRE
ques de Fénelon (1), et qui, pour l avoir menée à fin, reçut un témoignage de la libéralité de Louis XIV (2), nous fait, comme La Valterie, apprécier par contraste la simplicité un peu plate et la parure quelquefois déplacée de cette savante dame. Il écrivait dans son Discours sur Homère, en tête de sa traduction :
« J'ai voulu que ma traduction fût agréable, et dès là il a fallu substituer des idées qui plaisent aujourd'hui à d'autres idées qui plaisoient du temps d'Homère; il a fallu, par exemple, ...adoucir la préférence solennelle qu'Agamemnon fait de son esclave à son épouse, etc. » Les critiques mêmes qui l'en blâment se mettent pourtant au même point de vue que lui dans l'appréciation du vieux poète. « Cet adoucissement, dit Four mont en répondant au jugement que je viens de transcrire , cet adoucissement n'étoit pas fort nécessaire. L'esclave est une princesse, fille de Chrysès, roi de la ville de Chryse et grand prêtre d'Apollon. Agamemnon est accusé d'avoir attiré la colère de ce dieu sur toute l'armée grecque par le refus qu'il a fait de rendre la liber lé à cette illustre captive, » etc. (3). Voltaire, qui donne
(1) Voir les Lettres II et suivantes dans les Œuvres diverses de Fénelon (Paris, Lefèvre, 1824, in-8°). Cf. Kigault, L c, p 372 et suiv., et p. 392 et suiv.
(2) le Journal de Dangeau, 14 janvier 1714, nous apprend que le roi vient d'accorder une pension de800 livres à La motte, « et il est porté sur son livret de pension que c'est pour avoir traduit Homère ». Fénelon en félicite gracieusement Lamotte dans la deuxième lettre, où je renvoie ci-dessus.
(3) Apologie d'Homère (1716), p. 224.
à La Motte et à Mmc Dacier d'assez rudes leçons ( 1 ), se montre injuste à sa manière dans sa critique, et il réussit encore moins dans les essais qu'il tente pour faire revivre dans notre langue quelques pages originales d'Homère. 11 a fallu bien du temps pour que l'esprit français se résignât à contempler en face et dans leur vérité absolue ces images d'un monde si éloigné de nous.
Mme Dacier disait fort sensément, dans la préface qu'elle mit en tète des Nuées et du Plutus d'Aristophane (1684) : « Ce qui empêche aujourd'hui la plupart des hommes de goûter les ouvrages des anciens, c'est qu'on ne veut jamais perdre de vue son siècle, et qu'on veut le reconnoitre en tout. Il n'est rien de plus injuste; les siècles se suivent sans se ressembler. » Voilà qui est très-sage; mais celle qui parle avec ce bon sens fait, quand elle passe de la théorie à la pratique, bien des concessions aux préjugés de ses contemporains. Quoiqu'elle eût beaucoup de lecture et que son érudition se doublât pour ainsi dire de l'érudition de son mari, néanmoins elle connaît médiocrement l'antiquité grecque. En traduisant Aristophane, elle se montre parfois ignorante de l'histoire et des mœurs d'Athènes, et elle prend avec son auteur des libertés qui nous font
(l) Dictionnaire philosophique, articles Épopée et Scholiaste. Cf. Essai sur le poëme épique, chap. u, où, jugeant le Télémaque, il déclare le livre écrit « dans le style dont on aurait dû se servir pour traduire Homère en prose », ce qui est aussi l'opinion, fort sensée, de Boileau, dans une lettre à Brossette du 10 novembre 1699.