TRADUCTEURS D'ARISTOPHANE
sourire, donnant de» noms à des personnages que le poëte a voulu laisser anonymes, transposant certains morceaux pour les approprier aux habitudes de la scène française. Par exemple, avait-elle pris la peine d'étudier ce que c'est qu'une parabase, quand elle changeait en un prologue la parabase des Nuées et se justifiait ainsi de ce changement : « De ce que j'ai mis en prologue, Aristophane en avoit fait la première partie de l'intermède du premier acte, et il avoit raison. Il ne devoit d'abord penser qu'à intéresser les spectateurs, et comme on n'avoit jamais rien vu sur le théâtre de plus vif ni de mieux imaginé que son premier acte, il savoit bien qu'après qu'il leur auroit jeté cet appât, ils lui donneroient le temps de leur dire tout ce qu'il voudroit, et cela arriva comme il avoit pensé; mais, dans la traduction, il me semble que cela est mieux en prologue. »» Où donc a-t-elle vu ce qu'elle affirme du succès des Nuées, quand il est certain, au contraire, que la pièce en eut un très-médiocre ( 1 ) ? Je ne parle pas des autres méprises que suppose tout ce raisonnement de la savante dame.
Boivin le cadet se donnait une tâche plus difficile encore en voulant nous faire connaître les Oiseaux du même poëte. Mais il est mieux au courant du détail de l'histoire, si nécessaire pour comprendre ce chef-d'œuvre de la fantaisie comique. C'est d'ailleurs un écrivain plus habile et d'un talent plus souple que Mme Dacier. Je ne le blâme pas trop da-
(l) Voir mon Essai sur l'Histoire de la critique, p. 494 : « Sur la seconde édition des Nuées d'Aristophane. »
voir renoncé à mettre en vers toute la pièce des Oiseaux. Il faut avouer que les anapestes et les ïambes des comiques anciens n'ont pas pour nos oreilles françaises une harmonie bien sensible, et qu'une bonne prose, à la façon de celle de Molière, peut nous en rendre l'effet assez heureusement. Quant aux chœurs, qui sont dans cette pièce d'Aristophane de véritables petits chefs-d'œuvre de gaieté, de malice, et quelquefois de poésie sublime, Boivin n'a pas toujours mal réussi à les reproduire en vers. Il y a quelque charme dans le morceau que j'en vais citer (l). On n'y cherchera pas une exactitude, à vrai dire, impossible pour des beautés et des délicatesses d'expression qui ne peuvent passer dans notre langue ; mais le mouvement du style est fidèle, en général, au ton de cette poésie où le lyrisme s'unit si gracieusement à la plus fine satire :