‹ L'Hellénisme en FranceChapitre 64 sur 216 · PLATON ET PASCAL · texte numérisé non relu

PLATON ET PASCAL

je reconnais entre quelques scènes, entre quelques idées et quelques personuages, d'assez frappantes analogies; mais ce sont là de ces rencontres qu'amène uue ressemblance plus générale entre deux phases où l'esprit grec et l'esprit français avaient atteint un même point de maturité, où la passion des controverses les avait conduits l'un et l'autre aux mêmes subtilités , aux mêmes égarements. Entre Pascal et Platon, la comparaison est intéressante et juste ; mais il ne la faut pas serrer de trop près, ni surtout en conclure que Pascal et les amis qui lui préparaient des armes dans leur bibliothèque théologique de Port-Royal aient précisément emprunté aux dialogues de Platon les procédés de sa dialectique ou les formes de son langage. Les Provinciales sont le produit tout français d'une controverse toute moderne. Pascal par lui-même a pu deviner Platon, comme il avait, dans sa première jeunesse, deviné Euclide; mais certainement il a peu lu les anciens philosophes grecs, excepté Épictète, dont alors il existait déjà cinq traductions en langue française. Comme chrétien, la Bible est Tunique fondement de son érudition, et Montaigne est, au fond, le seul contradicteur de larBible avec lequel il soutienne l'incomparable lutte qui a rempli d éloquence sa double polémique contre les casuistes et contre le scepticisme. Nous avons là-dessus l'aveu de Pascal lui-même: dans les Pensées il ne nomme que deux fois Platon, et cela uniquement pour signaler des traits de sa doc-

calls ad Provincialem amicum Epistolarum comparatîo (Orléans, 1839, in-8<>).

trine, non des caractères de sa méthode, et, de plus, il compare formellement sa propre « manière d'écrire » avec celle d'Épictète et de Montaigne (I).

Un autre moraliste en qui l'on ne peut méconnaître un disciple de l'antiquité grecque, c'est La Bruyère. Singulière fortune de trente pages échappées au naufrage où ont péri tant d'oeuvres de l'école aristotélique ! Un philosophe modeste, caché à l'ombre des palais, étudie et traduit ces jolies esquisses morales de Théophraste. A l'élève d'Aristote il emprunte sa méthode d'observation et l'art d'animer les descriptions par un tour ingénieux de style et par une habile mise en scène. Puis il observe le monde qui l'entoure, et, tout en l'observant, il médite pour son propre compte, et le voilà qui remplit un livre de réflexions, de maximes et de portraits, où toute la société moderne revit avec une richesse et une vérité merveilleuses de couleurs. Sans le Grec Théophraste, La Bruyère n'eût peut-être pas pris la plume ; et cependant, qu'est-ce aujourd'hui que le chétif recueil de Théophraste à côté de l'ouvrage de

' (l) Art VII, S 17, p. 108, éd. Havet (Paris, 1852): « La manière d'écrire d'Épictète, de Montaigne el de Salomon de Tultie est la plus d'usage, qui s insinue le mieux, qui demeure plus dans la mémoire et qui se fait le plus citer, parce qu'elle est toute composée de pensées nées sur les entretiens ordinaires de la vie, etc. » Il est maintenant avéré que ce longtemps mystérieux Salomon de Tultie n'est autre chose qu'un anagramme de Louis deMontalte, et, par conséquent , désigne l'auteur même des Provinciales. M. F. Chavanne a, le premier, deviné cette énigme, en 1854. Voir la 2* édition de M. Havet (1866), p. 101.

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