LITTÉRATURE ÉPISTOLAIRE
La Bruyère, tel que l'ont agrandi huit éditions successives ?
La tradition hellénique est plus sensible, plus continue, plus docilement suivie dans un genre d'écrits où notre littérature a beaucoup produit depuis la Renaissance : je veux dire le genre épistolaire. En fait de lettres familières, l'antiquité grecque , avant le christianisme, nous a surtout légué des collections de morceaux apocryphes et de modèles laborieusement rédigés parles rhéteurs (I). Elle nous a laissé aussi de petits manuels (2) que le moyen âge a soigneusement imités. L'Ars diclandi, ou Ars dictaminis, était un exercice favori dans les cloîtres latins (3). On y apprenait à écrire des lettres pour toutes les conditions et pour tous les devoirs de la vie publique ou privée. Cela était devenu une partie considérable des Rhétoriques, et cela tient, par exemple, une grande place dans la Rhétorique française de Pierre Fabri, dont nous avons parlé plus haut (4).
(1) Voir la série des dissertations publiées par A. Westermann (Lipsiœ, 1851 et suiv.), de Epistolarum scriptoribus grxcis.
(2) Voir surtout : Procli Platonici de Conscribendis epistolis libellus, ed. Westermann (Lipsia% 1856). On trouve sur ce sujet dans le rhéteur Démétrius deux pages excellentes et qui valent, à elles seules, un gros traité. Je les ai traduites dans mon Essai sur l'histoire de la critique, p. 275-278.
(3) Voir Du Cànge, aux mots Dictamen, Dictare et Epistola, et le mémoire de M. Ch. Thurot sur YUistoire des doctrines grammaticales au moyen âge (Notices et Extraits des manuscrits, t. XXII, 1^ partie), p. 25, 36-38, etc.
(4) XIIe leçon. Il y faut joindre les traités spéciaux sur l'Art épistolaire, comme celui d'Érasme (1522, souvent réimprimé) et celui de Puget de la Serre.
Au dix-septième siècle, les recueils épistolaires de Marcassus et de Puget de la Serre (1) renferment, à titre de modèles, plusieurs lettres traduites d'après Àlciphron, Àristénète et d'autres rhéteurs grecs. Ces modèles, d'une élégance savante et compassée, ont
(i) J'en transcrirai ici les titres instructifs, avec quelques autres, sans prétendre à en donner un catalogue complet : Lettres amoureuses, non moins pleines de belles conceptions que de beaux désirs, par le sieur du Deimier (Paris, 1614);— Les Épistrès des héros, ou Responses aux Épistres d'Ovide, traduites par les sieurs du Perron, de Lingendes, de la Brosse, Hédelin, de l'invention du sieur Golefer (Paris, 1620) Lettres amoureuses et morales des beaux esprits de ce temps, enrichies de discours, de harangues, etc., par F. de Rosset (Paris, 1625, 2* édition ; on y trouve, entre autres, le discours de Cyrus mourant à ses fils, d'après Xcnophon) ; — Nouveau Recueil de Lettres des dames de ce temps, avec leurs responses, par Du Bosq (2e éd., Paris, 1637); — Nouveau Recueil de Lettres politiques, morales et amoureuses, tirées des plus grands personnages grecs, orateurs, philosophes, sophistes, généraux d'armées, roys, empereurs et dames de ^antiquité, par M. de Marcassus (Paris, 1637) ; — Le Secrétaire de la cour, ou la manière d'écrire selon le temps, etc., deux livres en deux volumes, avec une préface ridicule adressée à M. de Malherbe, par Puget de la Serre (Paris, 1629); ouvrage plusieurs fois remanié et réimprimé jusqu'en 1657, toujours avec aussi peu de goût et de bon sens. L'auteur était pourtant historiographe de France. — Outre les recueils spéciaux des Lettres de Tristan (1642), de Chevreau (1646), de Plassac (1648), de Voiture (1650), etc., on peut consulter encore, pour se faire une idée du style épistolaire de ce temps, le Recueil des Lettres nouvelles de MM. Malfierbe, Coulomby, Boisrobert, Molière, etc., par Faret (Paris, 1639). A quel point nous aimons en France la méthode et les théories en toute littérature, c'est ce qu'on peut voir dans l'utile compilation de M. Dezobry : Dictionnaire pratique et critique de l'art épistolaire français avec des préceptes et des conseils sur chaque genre, etc. (Paris, 1866, in-8° de 1344 pages).
ÉLOQUENCE SACRÉE. t&5
beaucoup servi à nos épistoliers français du temps de Louis XIII et de Louis XIV, à Conrart, à Voiture, à Balzac. Ils ont contribué à nous donner le goût d'une prose correcte et même raffinée pour le commerce épistolaire; mais ils lui auraient ôté tout naturel si, à côté de ces épistoliers de profession, ne s'était librement maintenu un usage plus familier de la langue chez les Pasquier et les D'Ossat, surtout chez Henri IV, qui est vraiment avec Mme de Sévigné, avec Voltaire, un des parfaits exemples de l'abondance, de la vérité, de la grâce dans le style épistolaire. Il y aurait beaucoup à dire, et peut-être quelques recherches utiles et neuves à faire sur ce sujet, que je ne puis qu'effleurer.
Au reste, la correspondance de Cicéron a été, de tout temps, classique depuis la Renaissance, dans l'Université, dans les écoles de Port-Royal et dans celles des Jésuites. Or, chez Cicéron, on n'apprenait pas à écrire pour écrire; on était bien loin des préceptes d'un art mesquin ; on vivait en pleine nature. C'est donc avec Cicéron, ce n'est pas avec les Alciphron et les Aristénète qu'il faut comparer les lettres des épistoliers que nous tenons aujourd'hui pour classiques.
Il n'est pas facile non plus de démêler la part des exemples grecs dans l'oraison funèbre et dans le panégyrique des saints, genres qui arrivent alors à toute la perfection qu'ils pouvaient atteindre. Mais, à voir se multiplier les traductions françaises de S. Chrysostome et de S. Basile, on devine que de plus en plus le rude pédantisme scol astique s'effaçait
devant la lumière plus pure d'une éloquence vraiment simple et franche, vraiment populaire, vraiment chrétienne. Les trois Dialogues de Fénelon sur Véloquence donneront le coup de grâce à cette manie des divisions, des subtilités, des faux ornements, et ramèneront de plus en plus les esprits au goût du vrai eu ce genre où, plus qu'en aucun antre, la parole de l'orateur ne peut avoir d'autorité que si elle demeure étrangère aux vanités d'une rhétorique mondaine.
Quant à l'oraison funèbre eu particulier, celle dont l'usage, interrompu, à ce qu'il semble, durant le moyen âge, se renouvelle avec la Renaissance, n'est pas l'oraison funèbre républicaine dont les Athéniens avaient laissé de beaux modèles. Elle ne célèbre pas les exploits d'une armée de citoyens, après quelque victoire glorieuse, et la mort des défenseurs de la liberté, mais les vertus de quelque grand capitaine, d'un roi ou d'une reine, d'un évèque, d'un chef de communauté religieuse ou même d'un écrivain illustre, comme cela se vit pour Ronsard. Les modèles anciens s'en trouvent chez saint Basile, chez saint Grégoire de Nazianze, chez saint Jean Chrysostome (1). Il n'y avait guère place dans notre littérature aristocratique que pour la première forme de l'oraison funèbre athénienne. On le vit bien
(1) Voir Villemaio, Essai sur l'oraison funèbre, auquel il faudrait maintenant ajouter un chapitre; car le discours d'Hypéride en l'honneur de Léosthène et des héros de la guerre Lamiaque, récemment découvert, nous montre une forme jusqu'ici inconnue de l'oraison funèbre chez les Athéniens, et sert comme de transition entre l'éloge collectif et l'éloge personnel.