LES HARANGUES CHEZ LES HISTORIENS
même de ces recueils je vois figurer, à côté des harangues extraites des annalistes anciens, quelques discours tirés des Histoires de Jacques de Thou (1). IL est vrai que ce recueil parut à léna, où la distance des lieux pouvait suppléer à celle des temps et faire prendre de Thou pour un ancien.
Un autre témoignage, plus piquant peut-être, de cette prédilection pour les lieux communs oratoires est le livre que Georges de Scudéry, en 1647, intitula Discours politiques des rois. Cet emphatique et pédant personnage se consolait de l'inaction où le condamnait l'indifférence de son roi, en faisant parler des princes, dont il prétendait être un digne conseiller et un digne interprète. « J'ai cru, dit-il au Lecteur, que puisque la fortune n'a pas voulu que j'eusse aucune part aux affaires, il m etoit du moins permis de faire voir que, si elle m'y eût appelé, je m'en serois peut être acquitté sans honte, et que celui qui a fait parler Louis IV et tant d'autres rois auroit été capable de servir Louis XIV sous les ordres de ceux qui le conseillent si sagement (2). •
Après cela, on ne s'étonnera pas que presque tous les historiens, au dix-septième siècle, quelque sujet
réimprimé en 1669) ; — Harangues choisies des historiens latins par Millot (Paris, 1764 et 1805); — Harangues tirées d'Hérodote, de Thucydide, etc., trad. fr. par l'abbé Auger (Paris, 1788, 2 vol. in-8°).
(1) Orationes selectœ ex Thuani, Q. Curtii et Taciti historiis, opéra J. U. Mùlflingi Urcis dicti (Jena?, 1625, in-8").
(2) Sur les ouvrages de ce genre Sorel (ait quelques réflexions sensées et donne quelques renseignements utiles dans sa Bibliothèque françoise, lin du chapitre VI.
qu'ils traitent, se croient le droit de faire parler les rois, les capitaines, les ambassadeurs, soit en remaniant les discours authentiques qui nous en restent, soit en suppléant de leur propre invention au manque de documents originaux. C'est toujours, c'est exactement la méthode de l'antiquité. Dans ses Notes sur quatorze historiens antérieurs à Mézeray, M. Aug. Thierry fait passer sous nos yeux une série des hardiesses et des contre-sens historiques où conduisait cette étroite imitation des annalistes anciens.
Mézeray lui-même aurait pu lui en fournir des exemples, et il n'est pas le dernier où l'on en rencontre de pareils. On connaît le célèbre tableau des Révolutions romaines de l'abbé Vertot, tant de fois réimprimé chez nous comme un livre classique. Dans l'épisode de Coriolan, Denys d'Halicarnasse a fait un discours que prononce Véturie, la mère du citoyen rebelle; TiteLive en a fait un second, et Plutarque un troisième. Vertot, qui avoue dans une dissertation académique sur ce sujet des harangues, qu'ils sont tous trois différents (1), en a rédigé un quatrième, sans autre souci que celui d'intéresser ses lecteurs. Voilà pour l'histoire ancienne. Veut-on un exemple tiré de l'histoire moderne? L'historien de la Ligue
de Cambray, Dubos (2), écrit à propos de la dernière
(1) Mémoires de l'Acad. des inscriptions, anc. série, t. III. . Ce rapprochement est signalé par Daunou (Cours d'études historiques, t. VII, p. 466) qui ignore que Dion Cassius avait, lui aussi, composé un discours de Véturie, dont il reste quelques lignes (t. IX, p. 18, éd. Sturz).
(2) Tome II, p. 100(1723).