‹ L'Hellénisme en FranceChapitre 74 sur 216 · TIMIDES ESSAIS DE CRITIQUE · texte numérisé non relu

TIMIDES ESSAIS DE CRITIQUE

bataille livrée par Gaston de Foix : « Tous les historiens conviennent que Gaston fit une harangue à ses soldats, suivant l'usage de son temps, qui n'a été entièrement aboli que dans le dernier siècle. Mais les discours qu'ils rapportent comme celui de Gaston, ne se ressemblent pas, et il parait impossible de discerner le véritable. » Nous le croyons sans peine, car tous ces discours étaient également fabriqués.

On le voit, les historiens mêmes qui se font honneur d'une certaine critique cèdent pourtant à l'opinion commune sur ces procédés de l'art ancien : en matière de harangues, la vraisemblance, à leurs yeux, suffit ; la vérité n'est pas strictement exigible. Même à l'Académie des inscriptions, et dans le temps où MM. Sallier et de Pouilly soulèvent de graves questions sur la véracité des anualistes grecs et romains, on garde toujours quelque indulgence pour les gracieuses fictions dont Hérodote a embelli son histoire. L'abbé Geinoz, défendant le vieil historien contre les accusations de Plutarque, et discutant, entre autres points délicats, la célèbre entrevue de Solon et de Crésus, se plait à y considérer le discours de Solon comme un précis de la morale d'Hérodote. Il ne le croit pas d'ailleurs une pièce de pure invention; « mais quand il serait démontré, nous dit-il, que Solon n'a pas été à la cour de Lydie, on doit pardonner à Hérodote d'avoir imaginé cette entrevue, en faveur de l'intérêt qu'elle jette dans son Histoire ( 1 ). »

(1) Mémoires de l'Académie des inscriptions, t. XXI, p. 140. C'est le deuxième des trois Mémoires de Geinoz sur Hérodote,

Avec une pareille méthode, on serait bien vite en plein roman.

Peu à peu cependant des doutes s'étaient élevés sur ce point. Dès 1677, le P. Rapin, dans ses Instructions sur l'Histoire, trouve « les sentiments des maîtres bien partagés » au sujet des harangues ; il désapprouve celles de Salluste, et, d'accord avec l'Italien P. Béni, dont il suit d'ailleurs assez fidèlement la doctrine, il conseille là-dessus beaucoup de réserve aux historiens ; surtout il leur déconseille les longues harangues militaires. Fénelon, en 17 14, écrit dans la Lettre à ;>/. Dacier : « Thucydide et Tite- Liveont de très-belles haraugues; mais, selon les apparences, ils les composent au lieu de les rapporter; il est difficile qu'ils les aient trouvées telles dans les originaux du temps (I). » L'ingénieux Beaufort, le rénovateur de la critique en matière d'histoire romaine, prend là-dessus des conclusions plus arrêtées et plus sévères : « La plupart des harangues que les historiens rapportent, ils les prêtent à ceux qu'ils font parler (2). »

Le premier est au tome XIX; le troisième au tome XXIII. De ce dernier il faut rapprocher (tome XXXIX) un Mémoire de M. de Rochefort, où Hérodote est comparé plus méthodiquement avec Homère. Cette comparaison, déjà essayée par Denys d'Halicarnasse , ne manque pas de justesse, et elle explique bien des libertés trop poétiques que s'est permises le Père de l'histoire.

(1) C. vin : « Projet d'un Traité sur l'histoire. »

(2) République romaine (t. II, p. 213, éd. in-12), à propos des discours contre et pour la loi Oppia. Camerarius avait dit, bien avant Fénelon et Dubos, dans la préface de son édition d'Héro-

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