LA MANIE DE L'ÉPOPÉE EN FRANCE
La passion des romans était encore dans toute sa force quand, "vers 1650, le zèle de nos poètes se réveilla pour l'entreprise difficile et longtemps abandonnée du poème épique. Les entrepreneurs (comme ils s'appellent eux-mêmes) se succédèrent rapidement* Ce fut d'abord 8aint-Amant avec son Idylle héroïque de Moue sauvé ( 1 653) , puis Georges Scudéry avec son Âlaric (1654), Chapelain avec sa Pue elle d'Orléans (1656), et, à sa suite, Desmarete de Saint- Sorlin avec son Clovis (1657), le père Lemoine avec son Saint Louis ( 1 658), Coras avec son Jonas ( 1 663), Le Laboureur avec son Charlemagne (1664), enfin Carel de Sainte-Garde avec son Childebrand (1666). Je ne suis pas sûr de les avoir tous nommés (1) ; du moins n'y ai-je pas compris la célèbre Pharsale de Brébeuf, imitation tellement libre du poëme de Lucain qu'elle a souvent l'air d'un poëme original. On dirait une véritable fièvre d'épopée. Les uns y montrent, comme Scudéry, l'ardeur d'un talent romanesque et fanfaron, les autres une malheureuse facilité de versification médiocre, comme le père Lemoine, qui était en outre un théologien laborieux (2) ; Chapelain se disseuls, toute une littérature, vraiment instructive pour l'histoire morale et littéraire des deux derniers siècles, ne sont pas sans analogie avec les ouvrages comme les Noctes Atticx d'Auhi- Gelle, et nous voyous, par la préface d'A.-Gelle, que, de son temps déjà, les recueils de ce genre s'étaient fort multipliés sous des titres divers.
(1) J'écarte Mambruu, auteur d'un Traité sur le poème épique (1652) et d'un poêmo de Constantin, ou l'Idolâtrie vaincue, deux ouvrages écrits en latin.
(2) Son livre de la bévotion aisée (1652) a fait quelque bruit, et n'est pas, dit-on, sans mérite.
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tingue par une modestie que nous avons tout Heu de croire sincère, et qui aurait bien dû désarmer la rigueur de ses critiques. Tous ces poètes apportaient à l'exécution de leur dessein la préoccupation des théories d'Aristote, telles que se les représentaient les commentateurs italiens de la Poétique. Tous concevaient l'épopée comme une machine savamment complexe, où il y a place pour une grande variété de personnages héroïques, pour un grand nombre de combats, de songes, de naufrages, de délibérations et de beaux discours, descènes amoureuses, etc. Le cadre ainsi tracé, divisé en compartiments, il ne s'agit plus que de le remplir, et il semble vraiment, à voir le zèle de nos intrépides versificateurs, que ce soit œuvre de patience. Personne alors, à vrai dire, ne les reprenait au nom d'une critique plus large et mieux instruite de la vérité des choses. Aux yeux des théoriciens et des poètes, l'épopée était toujours la production d'un génie sa vaut, habile, très-attentif à bien appliquer les préceptes d'un art déjà tout formé de son temps. Comme les poèmes homériques étaient restés le seul témoignage des événements et des mœurs de l'âge héroïque, comme on y apprenait tout ce qu'on pouvait savoir sur cette antique période de la civilisation, Homère était déjà pour les Grecs un savant universel. Puis, avec le temps et les progrès de la morale, les dieux homériques semblant bien grossiers, leurs actions et leurs paroles souvent indécentes, pour sauver l'honneur du poète, ou en interprétait par l'allégorie les passages trop scabreux. De tout cela la théorie