LA MÉTHODE CLASSIQUE-DE^L ÉPOPÉE
moderne avait conclu qu'un bon poète épique doit déployer un vaste savoir, et que l'allégorie est une partie au moins fort utile, sinon nécessaire, de sa conception poétique. Là-dessus, Scudéry et Chapelain sont d'accord dans leurs Préfaces, et ils nous donnent eux-mêmes la clef du sens allégorique qu'expriment les actions et les paroles de chacun de leurs personnages. On ne fait pas ainsi des œuvres très-populaires. Mais qui songeait alors à la distinction, qui nous est aujourd'hui familière, entre les épopées naturelles et les épopées artificielles ( I ) ? Qui songeait à remarquer que Y Iliade et V Odyssée sont sorties d'une inspiration toute populaire, tandis que YÊnèide est un poëme fait pour la cour d'Auguste et la belle société romaine? A titre de grands poètes, on logeait Homère et Virgile au même étage du Parnasse, bien au-dessus de la foule et des pauvres gens, dont on ne s'inquiétait guère. C'est pour les académies et pour la belle société qu'on écrivait des poëmes épiques au temps de la Fronde. Le matamore Scudéry nous déclare formellement qu'il n'a pas composé son Alaric pour « divertir la canaille ». Aussi bien l'a-t-il fait imprimer en un splendide in-folio. Tel est aussi le format de la Pucelle et du
(1) Le premier, je crois, en France, M. Villemain a développé ces vues nouvelles de la critique dans son Cours de littérature du moyen âge (1830). A propos de la Henriade, M. Saint-Marc Girardin les rappelait en Sorbonne presque en même temps que j'y exposais ces études sur l'épopée française. Voir aussi l'article du même auteur sur la Pucelle de Chapelain dans la Revue des Deux-Mondes des 15 septembre et \" décembre 1838.
Saint Louis, livres de haut goût, qui demandent, pour être appréciés, du savoir et des loisirs aristpcra tiques», et qu'on doit placer pour les lire sur un bureau de chêne ou sur un large pupitre. Il aurait fallu bien du génie pour produire une épopée durable en de pareilles conditions et avec de pareils préjugés. On sait ce qu'il est advenu des huit ou dix grands poèmes qui marquent ce milieu du dix-septième siècle. Pas un n'a survécu entier; on en trouve seulement quelques tirades, quelques vers cités dans les histoires de la littérature et chez les critiques charitables qui se sont donné la tâche de réhabiliter les victimes de Boileau (1). Tant d'échecs n'ont pas découragé les théoriciens du poëme épique, et c'est sur les ruines de YAlaric, de la Pucelle, du Clovis et du Saint Louis, que l'honnête père Le Bossu traçait avec une impassible gravité le programme de l'épopée par excellence, s'obstinant à espérer chez nous des rivaux heureux d'Homère et de Virgile.
Sans prétendre à un si haut succès, Fénelon allait bientôt esquisser son Tèlémaque, qui n'est, si on le veut, ni une épopée ni un roman (2), mais qui certes est un modèle de narration épique en prose, et qui nous rend de l'épopée grecque au moins quel-
(1) Voir, dans les Études sur l'Espagne de M. Philarète Chasles (1847), les deux chapitres sur Saint-Amant et Théophile de Viau.
(2) L'abbé Fraguier démontre doctement, dans les Mémoires de l'Académie des inscriptions, t. VI, p. 265 et suiv., « qu'il ne peut y avoir de poème en prose ». C'est réfuter Aristote en s'armant contre lui des rigueurs de sa propre méthode. Cf., plus haut, XXIVe leçon, p. 149.