L'ÉPOPÉE CHEZ VOLTAIRE
ques traits reconnaissables et quelques iidèles échos. Le Tèîémaque nous mène à la jeunesse de Voltaire, au fameux mot de M. de Malézieux : les Français n'ont pas la tête épique, à l'éloquente protestation de Voltaire contre ce mot célèbre, à la Henriade. Eh bien! la Henriade et Y Essai sur lepoëme épique qui lui sert de préface continuent, il faut l'avouer, la tradition des théories du P. Lemoine, de Chapelain et du P. Le Bossu. Voltaire, assurément, sait un peu mieux que ses devanciers l'histoire littéraire; il connaît les Anglais et les Italiens, et il n'a pas de superstition pour les idées d'Aristote; l'abbé Goujet parle, avec une tristesse qui nous fait un peu sourire, de son irrévérence envers les théories classiques de l'épopée (1). Voltaire sait- il mieux pour cela ce qui fait le génie épique, le caractère national et populaire de Yépos hellénique? Hélas! on ne l'oserait dm\ Il a bien des fois recommandé la lecture des auteurs grecs, et persiflé ceux qui les ignorent ou les méconnaissent; mais lui-même, il n'a jamais été en grec qu'un mince écolier, fort étourdi à relever les fautes des autres et fort exposé à en faire comme les autres, quand il essaye de traduire sans secours les textes les plus faciles (2). La Henriade a survécu et méritait
(1) Bibl. françoisett. 111, p. 173.
(2) Voir la-dessus le chapitre xv d'un piquant volume de M. A. Pierron, Voltaire et ses maîtres (Paris, 186b, in-12). L'auteur n'y épuise pas son sujet; mais il en dit assez pour convaincre sur ce point Voltaire d'une grande légèreté. En revan* che, M. Havet, dans sa thèse Sur ta Rhétorique d'Aristote, signale avec raison l'excellente analyse que Voltaire a donnée de
de survivre; mais elle a un succès d'estime plutôt que d'admiration. Ce n'est pas une de ces œuvres qui s'emparent fortement de l'àme d'un peuple, qui le rendent fier de lui-même, où il retrouve sa propre image fidèlement et fortement exprimée pour toujours. Quelques belles pages d'histoire, des descriptions éclatantes, de nobles thèses philosophiques, avec un mélange de froides allégories, tout cela n'est pas une Iliade ni même une Ënéide. Après la Henriade, on pouvait répéter : les Français n'ont pas la tête épique ; ou plutôt on devait dire : la faculté qu'on nomme épique est moins le privilège d'un peuple que celui d'une génération dans la vie d'un grand peuple. Il faut, pour que cette faculté se développe, des conditions historiques auxquelles le génie ne peut pas suppléer par lui seul. L'épopée véritable naît d'un travail où l'imagination populaire a autant de part que le génie d'un écrivain qui la rédige. Or, ce travail d'invention populaire, on ne voit pas qu'il ait pu se produire autour d'un fait ou d'un nom illustre de notre histoire, depuis la Renaissance jusqu'à nos jours. Si l'on eût écouté sur la fin du dix-septième siècle les idées qui germèrent dans le cerveau demimalade de l'abbé d'Aubignac; si l'on n'eût pas
traité de folies ses Conjectures académiques ( 1 ) sur l'o-
cet ouvrage; mais, pour écrire une telle analyse, il suflisait d'avoir en main une traduction française.
(1) Publiées, après la mort de d'Aubignac et sans nom d'auteur, en 1715. Voir, pour plus de détail, Goujet, Bibl.franç., IV, p. 109 et suiv.; la notice de M. G. Galusky sur F. A. Wolf, dans la Revue des Deux-Mondes du 1er mars 1848, et mes Mémoires de lut. anc., p. 80 et suiv.