‹ L'Hellénisme en FranceChapitre 87 sur 216 · LA MORALITÉ DU THÉÂTRE · texte numérisé non relu

LA MORALITÉ DU THÉÂTRE

pose dans le même sens l'éloquent manifeste qu'il intitule Maximes et réflexions sur la comédie, et il revient encore sur ce sujet dans son traité de la Concupiscence. Nous sommes en 1694, c'est-à-dire l'année de la naissance de Voltaire. Rome et la Sorbonne prononcent aussi leur décision dans le débat, sans pourtant y mettre fin. Vingt ans plus tard, Fénelon le rappelle, mais avec sa douceur et sa discrétion habituelles, dans un chapitre de sa Lettre sur les occupations de l'Académie. En 1743, un ancien acteur retiré du théâtre, Louis Riccoboni, publie un livre sur la Ré formation du théâtre, livre plein de vues honnêtes, mais pauvrement écrit et d'une timidité qui fait un peu sourire (1). Nous touchons à l'ardente controverse que va soulever entre d'Alembert et Rousseau le projet d'ouvrir un théâtre à Genève, dans la patrie de Calvin (2) . Je ne veux pas

peut être permise ou doit être absolument défendue (sans date), rétractée dans une lettre à l'archevêque de Paris, dont Bossuet prend acte, dès la première page de ses Maximes et réflexions, avec un incomparable accent d'aulorité. Je vois cité sous la même date de 1694 l'ouvrage du P. Lagrange : Réfutation d'un écrit concernant la comédie, que je u'ai pu lire.

(1) L'auteur a surtout écrit pour Elisabeth, impératrice de Russie, en vue de la diriger dans l'institution d'un théâtre à Saint-Pétersbourg.

(2) On sait que d'Alembert, à l'article Genève de l'Encyclo* pédie, avait simplement réclamé contre les règlements sévères qui, depuis Calvin, interdisaient les jeux scéniques dans cette ville. Rousseau protesta, avec son ardeur éloquente (1758). La réplique de son adversaire est un modèle de bon goût et de raison. V Apologie du théâtre, par Marmoutel, n'est qu'un monotone et froid plaidoyer. Cf. Saint-Marc Girardin , dans la Revue des Deux-Mondes du 1" août 1854»

m'égarcr à travers ces longs débats, quelque intérêt qu'y mêlent la passion et le talent de pareils adversaires. Mais je ne puis m'empècher d'y relever de frappantes ressemblances avec les disputes des philosophes socratiques contre les poètes de la Grèce païenne, et la polémique des Pères, de l'Église contre le théâtre de leur temps.

Que reprochent à la comédie et au roman (car ils ne sont guère séparés dans le procès), que leur reprochent, avec des nuances et des tempéraments divers de sévérité, nos philosophes et nos théologiens français? De ne pouvoir, ni en théorie ni en fait, se concilier avec la morale, et surtout avec la morale chrétienne. « Les païens, dit Bossue t, les païens, dont la vertu était imparfaite, grossière, mondaine, superficielle, pouvoient l'iusinuer par le théâtre; mais il n'a ni l'autorité, ni la dignité, ni l'efficace qu'il faut pour iuspirer les vertus convenables à des chrétiens ; Dieu renvoie les rois à sa loi pour y apprendre leurs devoirs; qu'ils la lisent tous les jours de leur vie, qu'ils la méditent nuit et jour comme uni David, qu'ils s'endorment entre ses bras et quils s'entretiennent avec elle en s éveillant, comme un Salomon. Pour les instructions du théâtre, la touche en est trop légère, puisque l'homme y fait à la fois un jeu de ses vices et un amusement de la vertu (1). » L'art dramatique serait doue doublement corrupteur, et par les sujets qu'il recherche et par la manière dont il les traite. Les mauvaises passions, et au

(l) Maximes et réflexions, à la fin.

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