ARISTOTE ET BOSSUET
premier rang la passion de l'amour, régnent en maîtresses sur la scène; ceux qui sont chargés de les représenter vivent en un danger perpétuel de perdition. Pour les femmes surtout, c'est plus qu'un danger, c'est la perdition même, inévitable et sans remède. Aristote remarquait déjà que les acteurs avaient presque toujours de mauvaises mœurs (I), et cependant les femmes alors ne moulaient pas encore sur le théâtre. Cela ne se vit point avant la domination romaine. Sur notre scène, on dit qu'elles ne parurent pas avant ! 560 (2) ; mais au temps de Nicole et de Bossuet, dans les pièces de Molière et de Racine, elles avaient ajouté la séduction de leur talent et de leurs grâces à celle d'une admirable poésie. Aussi Bossuet ne manquera-t-il pas, après Pascal, après Nicole, de faire ressortir l'étroite sympathie qui rapproche, dans un théâtre, les héros du drame et les spectateurs. Et là-dessus il dit en un magnifique langage : « On se voit soi-même dans ceux qui nous paroissent transportés par de semblables objets. On devient bientôt un acteur secret dans la tragédie; on y joue sa propre passion, et la fiction au dehors est froide et sans agrément, si elle ne trouve au dedans une vérité qui lui réponde (3). » C'est ce
(1) Problèmes, XXX, 10. Le commentaire moderne de cet important témoignage est dans le Roman comique deScarroo, qui nous offre une si vive peinture des mœurs de nos comédiens.
(2) C'est ce que croit avoir démontré Riccoboni , dans l'ouvrage cité, p. 45.
(3) Maximes et réflexions, § 4.
210 L'HELLÉNISME EN FRANCE. — 25e LEÇON..
que répétera le pieux Louis Racine dans une Êpitre à M. de Valincour :
Le jeu des passions saisit le spectateur ;
Il aime, il hait, il pleure, et lui-même est acteur.
De là, pour le moraliste chrétien, le besoin d'aller jusqu'au principe de ce plaisir; de là une profonde analyse des sentiments du cœur humain qui trouvent une satisfaction, plus que cela, une excitation continuelle dans les spectacles. La plaisanterie même ne trouvera pas grâce devant cette rigoureuse morale (1). Mais les spectacles n'ont pas seuls le malheureux privilège d'entretenir chez nous les diverses passions qui relèvent de la concupiscence. Tous les arts produisent plus ou moins le même effet; tous, à ce titre, tombent sous le même reproche et seront enveloppés dans la même condamnation. Devant l'idéal de la pureté chrétienne, on redoute jusqu'aux moindres distractions qui nous peuvent détourner du devoir en caressant nos secrètes faiblesses. Tout au plus permettra-t-on, et bien à regret, quelquesunes de ces honnêtes et froides représentations que les Jésuites, que l'Université donnaient à leurs élèves (2). Mais aux hommes faits, aux femmes surtout, on interdira sévèrement des plaisirs si contraires à la pudeur et à la piété.
Or, où Bossuet puise-t-il une partie des arguments qu'il accumule contre les périls du théâtre? Dans
(1) Maximes et réflexions, § 17.
(2) Jbid., S 35.