PLATON ET BOSSUET
les Pères de l'Église, sans doute, dans les canons des conciles, qui ont, tour à tour et sur des tons divers, condamné ces plaisirs des yeux et des oreilles (l). Bossuet a lu Tertullien et Cyprien (2), qui consolent les hommes de la fermeture du théâtre en leur proposant pour distraction le spectacle des grandes vérités de la religion, les scènes émouvantes du jugement dernier. Il a lu et il cite saint Jean Chrysostome, qui renvoie ses auditeurs d'Antioche ou de Gonstantinople aux tombeaux des martyrs ; qui, au lieu de concerts enivrants et corrupteurs, leur conseille d'aller entendre, dans les jardins publics, la voix des cigales cachées sous les fleurs et le feuillage, comme plus tard J.-J. Rousseau imaginera de distraire ses honnêtes Génevois par des j où tes nautiques sur leur beau lac, et par des bals de famille pour les jeunes filles à marier. Mais Bossuet, mais Fénelon lui-même, ont de bien autres autorités et de bien plus concluantes, selon eux, contre la tragédie et la comédie : c'est dans la République, c'est dans les Lois de Platon qu'ils vont chercher leurs armes. Platon est cité à chaque page, et avec une sorte de prédilection, par Bossuet. Il a, en effet, examiné scrupuleusement ce grave problème de morale publique ; il a fouillé le cœur humain dans ses dernières profondeurs pour
(1) Maximes et réflexions, § 13, où Bossuet ne remarque pas que le canon qu'il cite s'adresse seulement aux prêtres (sacerdotes) et non aux simples chrétiens.
(2) Chacun d'eux a laissé un livre de Speclaculis. Cf. saint Augustin, Confessions, III, 2; Lactance, Instït. Dit)., VI, 20, et une note érudite d'Elmenhorst sur YOctavius de Minutius Félix, p. 107 (à la suite d'Arnobe, éd. 1661).
y chercher la secrète cause de nos émotions et de nos plaisirs devant les œuvres de l'art; il a fait ressortir avec une force singulière le dangereux exemple des scènes que déroulent sous nos yeux la poésie et surtout la poésie dramatique. Homère et Sophocle, traduits à son tribunal, ne lui ont guère paru , comme plus tard aux moralistes de Port Royal, que d'habiles empoisonneur- de nosàmes, par les images qu'ils nous offrent, embellies et idéalisées, de toutes nos passions, depuis les plus violentes jusqu'aux plus tendres. Aussi n'a-t-il pas hésité à bannir de sa République « l'imitateur universel c'est-à-dire Homère, et, à sa suite, les poètes dramatiques qui nous servent, selon l'expression d'un ancien, les reliefs du festin homérique (1). Dans les Lois seulement, il rabattra quelque chose de cette rigueur, permettant aux poètes l'entrée de sa cité, mais à la condition que leurs œuvres seront soumises au jugement préalable d'une commission de moralistes. Nous voilà ramenés à l'indulgence des professeurs de collège qui, au dix-septième et au dix-huitième siècle, accommodent Térence, par de prudentes corrections, aux convenances d'une représentation scolaire. Nous voilà ramenés à la réformation que propose Riccoboni, et qu'il croyait pouvoir réaliser par voie d'ordonnance et de règlement public (2) . On rejettera d'une manière absolue le Cid et Y École des maris ;
(1) J'ai résumé et apprécié cette partie des idées de Platon dans YEssai sur l'histoire de la critique diez les Grecs, p. 9« et suiv.
(2) Réformation du théâtre, p. 59 et 106.
PLATON ET RICCOBONF. 2U
on corrigera Britannicus et Y Avare; on conservera Polyeucle^ Iphigénie en Aulide, le Misanthrope et les Femmes savantes. A la distance de plus de vingt siècles, c'est le même excès de doctrine, c'est la même confiance 'dans l'intervention d'une discipline officielle, qui continue pour les hommes faits l'éducation des écoles (1); c'est la même méprise sur les droits de l'art et sur l'efficacité morale de ses leçons. Dans l'entraînement de sa noble colère , Bossuet ne s'aperçoit pas qu'il prend ses armes dans l'arsenal d'une utopie. La République de Platon est la conception idéale d'une petite aristocratie destinée à vivre isolée des autres peuples. Ces hommes, auxquels doit s'imposer l'austère police dont il trace le plan, sont des guerriers, des gardiens de lÉlat, des êtres d'une moralité factice, qui ne connaîtront ni les plaisirs de la propriété ni ceux de la famille ; ce sont, en un mot, des êtres imaginaires. Déjà, pour les rapprocher de la réalité, il a fallu dans les Lois leur accorder avec mesure ce que leur refusait absolument la théorie exposée dans la République; et Ton sait que Platon, au moment de sa mort, préparait sur le même sujet un troisième ouvrage, où sans doute il faisait une plus grande part à là réalité de nos besoins, à l'imperfection nécessaire de nos vertus humaines. Tous ces degrés de la doctrine platonicienne, Bossuet les a méconnus ; il ne comprend pas la fine et haute ironie du raisonnement socratique, et il ne
(1) Aristophane disait déjà que « l'école est pour les enfants, et le théâtre pour les hommes faits » {les Grenouilles, vers 1068, éd. Boissonade).
mesure pas la vraie portée des jugements de Socrate sur tous les arts d'imitation et sur la poésie en particulier. Il ne voit pas que la philosophie engageait alors, au nom de la morale, une lutte pleine de ruses et d'habiletés spirituelles contre la religion populaire, représentée par les poèmes homériques et par la tragédie qui en ranimait les fictions sur la scène. Cette histoire de la vie athénienne, cette succession des idées, ces phases d'une grande évolution de la pensée humaine, tout cela lui échappe, et il ne songe pas à quel point il compromet la vie chrétienne elle-même en la comparant avec ce rêve d'une société idéale fondée sur la conception abstraite d'une justice qui ne recule pas devant les conséquences extrêmes de ses principes, et qui nous conduit ainsi jusqu'à la communauté des biens et à celle des femmes !
Certaine opinion d'Âristote, à laquelle Bossuet déclare ne rien comprendre et que l'on comprenait mal autour de lui, contient, en réalité, la réponse du bon sens à toutes ces exagérations. Chacun connaît l'amusant opuscule publié, lors des grandes controverses que souleva le Cid de Corneille, par un « Bourgeois de Paris, marguillier de sa paroisse (1)». Celui-là n'avait point lu Aristote, et il s'en défendait pour admirer Corneille plus à son aise, en dépit des règles prétendues aristotéliques (2). Je veux sup-
(1) M. Sainte-Beuve a réimprimé ce morceau à la suite de son Tableau de la poésie française au seizième siècle, éd. 1838.
(2) « Je n'ai jamais lu Aristote je n'entends point toutes
ces règles d'Aristote. »