‹ L'Hellénisme en FranceChapitre 98 sur 216 · ATHÈNES, ALEXANDRIE ET PARIS · texte numérisé non relu

ATHÈNES, ALEXANDRIE ET PARIS

on sujet déjà traité. Eh bien ! l'histoire de notre poésie légère nous offre des épisodes qui rappellent ces espèces de concours poétiques. Un soir de Tan 1579, une réunion de graves magistrats, parmi lesquels Estienne Pasquier, se trouvait dans le salon de M 1,6 Des Roches. L'un de ces messieurs aperçut une puce sur le sein de MUe Des Roches, et le fit remarquer à la jeune dame, qui en rit beaucoup. L'accident donna lieu à maintes plaisanteries en vers français, latins, grecs même, dit-on (I). Chez Mme de Rambouillet, sans doute, on eût été moins naïf et plus discret (cela se voit bien par les vers qui composent la célèbre Guirlande de Julie) ; surtout on n'y eût pas poussé la galanterie jusqu'aux vers grecs.

Ainsi, par ses petits travers comme par ses petits mérites, notre poésie légère rappelait alors celle d'Athènes et d'Alexandrie; imitation ou rencontre fortuite, c'est le sujet de rapprochements où l'on aimerait s'arrêter plus longtemps. Les deux sonnets célèbres de Benserade sur Job et de Voiture à Uranie} la guerre qui s'ensuivit entre les Jobistes et les Urani*te$y sont encore un de ces épisodes où se peignent les ridicules d'une société affadie par l'excès même d'un goût délicat pour les choses de l'esprit (2); on retrouverait quelque chose de semblable dans l'his-

(1) Voir Sainte-Beuve, Poésie du seizième siècle, p. 161 (éd. 1838), où il cite un autre badiuage du même genre. Il aurait pu en rapprocher aussi le badinage de l'abbé Barthélémy, la Chanteloupée (Œuvres diverses, tome I, p. 147, éd. Lefèvre).

(2) Yoir l'estimable recueil du colonel Staaff, Lectures choisies de littérature française (2« éd., Paris, 1866, in-8»), tom. I, p. 251.

toire littéraire de la Grèce. La Bibliothèque et le Musée d'Alexandrie étaient fort occupés aussi de mesquines disputes, qui eurent leurs incidents comiques, à propos d'Homère et du moindre hémistiche de Y Iliade ou de V Odyssée (l).

Au reste, il est un point où ces comparaisons nous montrent les poètes grecs supérieurs aux nôtres. Les épigrammatistes de l'Anthologie écrivent, en général, avec une rare précision. C'est un peu le mérite naturel de leur langue; mais c'est aussi le fruit d'une étude qui se perpétuait d'école en école. Les Byzantins sont fort inférieurs aux Attiques et aux Alexandrins ; néanmoins, même en ces siècles d'abaissement, vous trouverez encore çà et là de petites pièces qui, parleur perfection, sont dignes de la meilleure école. Chez nous, entre Thibault de Champagne et Voltaire, cette poésie, fille du caprice, de l'inspiration journalière, a pris les dimensions et les formes les plus diverses ; elle a rempli d'innombrables volumes, et l'esprit français s'y reflète avec ses agréments, sa verve facile et sa malice, mais aussi avec sa négligence. Elle atteint rarement le parfait accord du style et de la pensée, la justesse de dessiu que nous admirons dans mille exquises épigrammes de l'Anthologie grecque. Celles-ci sont comme jetées dans un certain nombre de moules d'une forme élé-

(1) Voir les jolis vers de Timon le Sillographe contre le pédantisme des grammairiens poètes de cette école, dans A thé. née, Banquet des savants, I, p. 22. Cf. Grœfenhan, Geschichte der klassischen Philologie, t. I (Bonn, 1843, in-8°), p. 383 et suiv.

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gante, mais peu variée; n'est-ce pas un trait de mœurs que cette régularité savante, qui, dans le poète, laisse voir l'artiste de profession ? Même en alignant un billet d'amour, l'épigraramatiste grec semble songer que ses vers pourront être gravés sur la pierre et le marbre (I). L'épigrammatiste français écrit au courant de la plume, sur une feuille volante, des vers qui ne prétendent qu'au succès d'un jour; s'ils survivent au jour qui les a vus naître, c'est un honneur inespéré, dont l'auteur sera le premier surpris; c'est quelquefois l'effet d'une trahison. Sa modestie lui est une excuse, et il a bien le droit de prier qu'on ne lui tienne pas rigueur, et qu'à propos d'aimables frivolités on ne lui parle pas trop des règles de l'art. Boileau s'est permis de définir en vers précis, dans son Art poétique, l épi gramme satirique elle vaudeville, mais sa main doctorale n'a pu atteindre en leur vol capricieux tous ces papillons de la poésie légère. Surtout en France, ils vivent de liberté, même de licence, et ils fuient la contrainte des préceptes classiques. Nous sommes Grecs, nous sommes Athéniens par les grâces de l'invention, nous le sommes peu quand il faut limer l'œuvre jusqu'à une correction savante. Ainsi le disait Horace des Romains de son temps :

Turpem putat inscitus metuitque lituram (2).

(1) Cette différence sera bien sensible si l'on compare, dans A. Chénier (p. 109, éd. Becq de Fouquieres), la belle épigramme de Y H trondelle avec l'original grec dans l'Anthologie Palatine, IX, 122.

(2) Horace, Epïst. H, 1, v. 166.

Gomme aux naturels heureux profitent leurs défauts mêmes, ainsi la négligence, dans nos petits vers, a sa grâce toute française. En les rapprochant de la prose, elle fait que sans effort on passe quelquefois, dans une même page, de la prose aux rimes et des rimes à la prose. Dans ce qui nous reste des Romains et des Grecs, le Satiricon de Pétrone et YApocolocynthosis de Sénèque nous offrent seuls ce mélange de vers et de prose, qui jette une si agréable variété dans les pamphlets réunis sous le nom de Satire Mènippée, et qui donne tant de charme à la Psyché de La Fontaine, à quelques-unes de ses Lettres, au Voyage de Chapelle et de Bachaumont, à mainte composition de Voltaire, surtout à son chef- d'oeuvre en ce genre, le Temple du Goût (1). Les satires (2) en prose mêlée de vers, auxquelles jadis le Grec Méuippe attacha son nom, ont toutes péri sans qu'il en reste même un fragment. Les imitations latines qu'eu avait faites l'ingénieux et savant Varron ne nous sont connues que par des fragments qu'on ne lisait guère, quand l'esprit français renouvela, d'après de simples

(1) Au contraire, je ne rappelle qu'à titre de singularité malheureuse l'idée qu'à eue le poêle Théophile d'écrire d'après le Phédon, et moitié en vers, moitié en prose , le Traité de V'mmortalUé de Vdme ou la mort de Socrate. Socrate et Platon méritaient un autre hommage.

(2) On sait que ce mot même de satira ou satura signifie primitivement • mélange », et que c'est pour cela qu'il fut appliqué d'dbord à des compositions où se mêlaient plusieurs espèces de vers. Voir, dans les Études littéraires de Ch. Labitle, t. II, p. 80-121, un chapitre sur ce sujet, et le chap. III du livre de M. G. Boissier, Étude sur la vie et les ouvrages de M. T. Var* ron (Paris, 1861, in-8°).

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