PAR J. VEZOU
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) baings des monts Pyrenées commen- £ cent d’entrer en vertu, se trouverent à ceux de Caulderets plusieurs personnes tant de France, Espaigne, que d’autres lieux : les uns pour boire de l’eau, les autres pour s’y baigner, et les autres pour prendre de la fange, qui sont choses si merveilleuses que les malades abandonnez des medecins s’en retournent tous gueriz. Ma fin n’est de vous declarer la situation ne la vertu des bains, mais seulement de racompter ce qui sert à La matiere que je veux escrire. En ces bains BR demeurerent plus de trois sepmaines tous les malades, jusques à ce que, par leur amandement, ils cogneurent qu’ils s’en pouvoient retourner. Mais sur le temps de ce retour vindrent les pluyes si merveilleuses et si grandes qu’il sembloit que Dieu eust oublié la promesse qu’il avoit faicte à Noé de ne destruire plus le monde par eau. Car toutes les cabanes et logis dudict Caulderets furent
si rempliz d’eau qu’il fut impossible d’y demourer. . Ceux qui estoient venuz du costé d’Espaigne s’en retournerent par les montaignes le mieulx qu’il leur fut possible; et ceux qui cognoissoient les adresses des chemins furent ceux qui mieux eschapperent. Mais les seigneurs et dames François (pensans retourner aussi facilement à Therbes comme ils estoient venuz } trouverent les petits ruisseaux si fort creux qu’à peine les peurent ils gayer. Mais, quand ce vint à passer le Gave Biernois, qui en‘allant n’avoit point deux pieds de profondeur, letrouverent tant grand et impetueux qu’ils se destournerent pour chercher les ponts, lesquels, pour n’estre que de bois, furent emportez par la vehemence de l’eau; et quelques uns, cuidans rompre la roideur du cours pour s’assembler plusieurs ensgmble, furent emportez si promptement que ceux qui les vouloient suyvir perdirent le pouvoir et le desir d’aller aprés. Parquoy, tant pour chercher chemin nouveau que pour estre de diverses opinions, se separerent. Les uns traverserent la hauteur des montaignes, et, passans par Ârragon, vindrent en la comté de Rossillon et de Ïà à Narbonne; les autres s’en allerent droict à Barselonne, où par la mer les uns s’en allerent à Marseille, et les autres à Aiguesmortes.
Mais une dame vefve de longue experience (nommée Oisille) se delibera d'oublier toute crainte pour les mauvais chemins, jusques à ce qu’elle fust venuë à nostre dame de Serrance, estant seure que, s’il y avoit moyen d’eschapper d’un danger,
que les moynes le devoient bien trouver; et feist tant qu’elle y arriva, passant de si estrangers lieux, et si difficiles à monter et descendre, que son aage et pesanteur ne la garderent point d’aller à pied la plus part du chemin. Mais la pitié fut que la plus part de ses gens et chevaux demeurerent morts par les chemins, et arriva à Serrance avec un homme et une femme seulement, où elle fut charitablement receuë des religieux.
Il y avoit aussi parmy les François deux gentilshommes qui estoient allez aux bains plus pour accompaigner les dames { dont ils estoient serviteurs) que pour faulte qu’ils eussent de santé. Ces gentils-hommes icy, voyans la compaignie se departir, et que les mariz de leurs dames les emmenoient à part, penserent de les suivre de loing, sans soy declarer à personne. Mais un soir, estans les deux gentilshommes mariez et leurs femmes arrivez en la maison d’un homme plys bandolier que paisant, et les deux jeunes gentils-hommes logez en une borde tout joignant de là, environ la minuict ouyrent un tresgrand bruit, au son duquel ils se leverent avec leurs varlets, et demanderent à l’hoste quel tumulte c’estoit. Le pauvre homme (qui avoit sa part de la peur) dist que c’estoient mauvais garsons qui venoient prendre leur part de la proye qui estoit chez leur compaignon bandolier. Parquoy les gentils-hommes incontinent prindrent leurs armes, et avecques leurs varlets s’en allerent secourir les dames, pour lesquelles ils estimoient la mort plus heureuse que la vie aprés
elles. Et ainsi qu’ils arriverent au logis, trouverent la premiere porte rompue, et les deux gentilshommes avec leurs serviteurs se defendans vertueusement; mais pource que le nombre des bandoliers estoit le plus grand, et aussi qu’ils estoient fort blessez, commencerent à se retirer, ayant perdu desja grand partie de leurs serviteurs. Les deux gentils-hommes, regardans aux fenestres, veirent les deux dames pleurantes et criantes si fort que la pitié et l’amour leur creut le cueur, de sorte que, comme deux ours enragez descendans des montaignes, fraperent sur ces bandoliers tant furieusement qu’il y en eut si grand nombre de morts que le demeurant ne voulut plus attendre ‘leurs coups, mais s’enfuirent où ils sçavoient bien leurs retraictes. Les gentils-hommes, ayant deffaict ces meschans { dont l’hoste estoit l’un des morts), et ayant entendu que l’hostesse estoit pire que son mary, l’envoyerent aprés luy par un coup d’espée, et, entrans en une chambre basse, trouverent un des gentils-hommes mariez qui rendoit l’esprit; l’autre n’avoit eu nul mal, si non qu’il avoit tout son habillement percé de coups de traict et son espée rompue. Le gentil-homme, voyant le secours que ces deux luy avoient faict, aprés les avoir embrassez et merciez, les pria de ne l’abandonner point, qui leur estoit requeste fort aisée à faire. Parquoy, aprés avoir faict enterrer le gentilhomme mort et reconforté sa femme au mieulx qu'ils peurent, prindrent leur chemin où Dieu les conseilloit, sans sçavoir lequel ils devoient tenir.
S'il vous plaist de sçavoir le nom destrois gentilshommes, le marié avoit nom Hircan, et sa femme Parlamente, et l’autre damoiselle vefve Longarine; et le nom des deux jeunes gentils-hommes, l’un estoit Dagoucin, l’autreSaffredent. Et aprés qu’ils eurent esté tout le jour à cheval, aviserent sur le soir un clocher où le mieux qu’il leur fut possible (non sans travail et peine) arriverent, et furent de l’abbé et des moynes humainement receuz. L’abbaye se nomme Sainct Savin ; l’abbé, qui estoit de fort bonne maison, les logea honorablement, et en les menant en son logis leur demanda de leurs fortunes. Et aprés qu’il eut entendu la verité du faict, leur dist qu’ils n’estoient pas tous seuls qui avoient part à ce gasteau, car il y avoit en uneautre chambre deux damoiselles qui avoient eschappé pareil danger, ou plus grand, d’autant qu'aux hommes y a quelque misericorde, et aux bestes non: car les pauvres dames, à demie lieuë decça Peyrchite, avoient trouvé un ours descendant de la montaigne, devant lequel avoient prins la course à si grand haste que leur chevaux à l'entrée du logis tomberent morts soubs elles; et deux de leurs femmes qui estoient venuës long temps aprés leur avoient compté que l’ours avoit tué tous leurs serviteurs. Lors les deux dames et les trois gentilshommes entrerént en la chambre ouelles estoient, et les trouverent plorantes, et cogneurent que c’estoient Nomerfide et Emarsuitte, lesquelles, s’embrassant et racomptant ce qu’il leur estoit advenu, commencerent à se reconforter avec les
bonnes exhortations du bon abbé de s’estre ainsi retrouvées. Et le matin ouyrent la messe bien devotement, loüans Dieu des perils qu’ils avoient eschappez.
Ainsi qu'ils estoient tous à la messe, va entrer en l’eglise un homme tout en chemise, fuyant comme si quelqu’un le chassoit, criant à l’aide. Incontinent Hircan et les autres ‘gentils-hommes allerent au devant de luy pour veoir que c’estoit, et veirent deux hommes aprés luy leurs espées tirées, lesquels, voyant si grande compaignie, voulurent prendre la fuitte; mais Hircan et ses compaignons les suyvirent de si prés qu’ils y laisserent la vie. Et quand ledict Hircan fut retourné, trouva que celuy qui estoit en chemise estoit un de leurs compaignons nommé Guebron, lequel leur compta comme, estant en une borde auprés de Peyrchite, arriverent trois hommes, luy estant au lict; mais tout en chemise, avec son espée seulement, en blessa si bien un qu’il demeura sur la place; et tandis que les deux autres s’amuserent à recueillir leur compaignon (voyant qu’il estoit nud, et eux armez), pensa qu'il ne les pourroit gaigner si non à fuir, comme le moins chargé d’habiilements, dont il loüa Dieu et ceux qui en avoient faict la vengeance.
Aprés qu’ils eurent ouy la meste et disné, envoierent voir s’il estoit possible de passer la riviere du Gave, et cognoissans l’impossibilité du passage, furent en une merveilleuse crainte, combien que l’abbé plusieurs fois leur offrit la demeure du lieu
Jusques à ce que les eaux fussent abbaissées', ce qu’ils accorderent pour ce jour. Et au soir, en s’en allant coucher, arriva un vieil moyne, qui toutes les années ne failloit point à la nostre dame de : Septembre d’aller à Serrance ; et en luy demandant des nouvelles de son voyage, dit qu’à cause des grandes eaux estoit venu par les montaignes et par les plus mauvais chemins qu’il avoit jamais faicts, mais qu’il avoit veu une bien grande pitié. C'est qu’il avoit trouvé un gentil-homme nommé Simontault, lequel, ennuyé de la longue demeure que faisoit la riviere à s’abbaisser, s’estoit deliberé de la forcer, se confiant en la bonté de son cheval, et avoit mis tous ses serviteurs alentour de luy pour rompre l’eau; mais, quand se fut au grand cours, ceux qui estoient les plus mal montez furent emportez hommes et chevaux, tous à val l’eau, sans jamais en retourner. Le gentil-homme, se voyant seul, tourna son cheval de là où il venoit, qui ne sceut estre si promptement qu’il ne faillist soubs luy; mais Dieu voulut qu’il fust si prés de la rive que le gentil-homme (non sans boire beaucoup d’eau), se trainant à quatre pieds, saillit dehors sur les durs cailloux, tant las et foible qu’il ne se pouvoit soustenir; et luy advint si bien qu’un berger ramenant au soir les brebis le trouva assis parmy. les pierres, tout mouillé, et non moins triste de ses gens qu’il avoit veu perdre devant soy. Le berger, qui entendit mieux sa necessité tant en le voyant qu’en escoutant sa parolle, le print par la main et le mena en sa pauvre maison,
où avec petites buchettes le secha le mieux qu’il peut. Et ce soir là, Dieu y amena ce vieil religieux, lequel luy enseigna le chemin de nostre dame de Serrance, en l’assurant que là 1l seroit mieux logé qu’en autre lieu, et y trouveroit une ancienne vefve nommée Oisille, laquelle estoit compaigne de ses adventures. Quand toute la compaignie l’ouït parler de la bonne dame Oisille et du gentil chevalier Simontault, feirent une .joye inestimable , loüans le Createur qui, en se contentant des serviteurs, avoit sauvé les maistres et maistresses , et sur toutes en loüa Dieu de bon cueur Parlamente, car un temps avoit qu’elle le tenoit pourtresaffectionné serviteur. Et aprés s’estre enquis diligemment du chemin de Serrance, combien que le bon vieillard le leur feist fort difñcile, pour cela ne laisserent d'entreprendre d’y aller, et de ce jour là se meirent en chemin si bien en ordre qu’il ne leur failloit rien : car l’abbé les fournit des meilleurs chevaulx qui fussent en Lavedan, de bonnes cappes de Bear, de force vivres et de gentils compaignons pour les mener seurement par les montaignes; lesquelles passées plus à pied qu’à cheval, en grande sueur et travail arriverent à nostre dame de Serrance, où l'abbé (combien qu’il fust assez mauvais homme) ne leur osa refuser le logis, pour la crainte du seigneur de Bear, duquel il sçavoit qu’ils estoient bien aymez, et leur feit le meilleur visage qu’il luy fut possible, et les mena veoir la bonne dame Oisille et le gentil-homme Simontault.
La joye fut si grande en toute ceste compaignie miraculeusement assemblée que la nuict leur sembla courte à loüer Dieu de la grace qu'il leur avoit faicte. Et aprés avoir prins sur le matin un peu de repos, allerent ouïr la messe et recevoir le sainct Sacrement d’union, auquel tous Chrestiens sont uniz en un, suppliant celuy qui les avoit assemblez par sa bonté parfaire leur voyage à sa gloire. Aprés disner envoyerent sçavoir si les eaux estoient point escoulées, et trouvans que plus tost elles estoient creuës, et que de long temps ne pourroient seurement passer, se delibererent de faire un pont sur le bout de deux roches qui sont fort prés l’une de l’autre, où encores y a des planches pour les gens de pied qui, venans de Cleron, ne veulent passer par le Gave. L’abbé, qui fut bien aise qu’ils faisoient ceste despense, à fin que le nombre des pelerins et paysans augmentast, les fournit d'ouvriers; mais il n’y meit pas un denier du sien, car son avarice ne le permettoit. Et pource que les ouvriers dirent qu'ils ne sçauroient avoir faict le pont de dix ou douze jours, la compaignie, tant d'hommes que de femmes, commença fort à s’ennuyer. Mais Parlamente, qui estoit femme d’Hircan, laquelle n’estoit jamais oisive ne melancolique, ayant demandé congé à son mary de parler, dist à l’ancienne dame Oisille : « Ma dame, je m’esbahis que vous qui avez tant d’experience, et qui maintenant aux femmes tenez lieu de mere, ne regardez quelque passetemps pour adoulcir l’ennuy que nous por-
terons durant nostre longue demeure : car, si nous n’avons quelque occupation plaisante et vertueuse, nous sommes en danger de demourer malades. » La jeune vefve Longarine adjousta à ce propos : « Mais, qui pis est, nous deviendrons fascheuses, qui est une maladie incurable : car il n’y a nul ne nulle de nous, s’il regarde sa perte, qui n’ait occasion d’extreme tristesse. » Emarsuitte, tout en riant, luy respondit : « Chacun n'a pas perdu son mary comme vous, et pour perte de serviteurs ne se fault desesperer, car on en recouvre assez, Toutefois je suis bien d'opinion que nous ayons quelque plaisant exercice pour passer le temps le plus joyeusement que nous pourrons.» Sa compaigne Nomerfide dist que c’estoit bien advisé, et que, si elle estoit un jour sans passetemps, elle seroitmortele lendemain. Tous les gentils-hommes s’accorderent à leur advis et prierent la dame Oisille qu’elle voulust ordonner ce qu’ils auroient à faire, laquelle leur respondit : « Mes enfans, vous me demandez une chose que je trouve fort difficile, de vous enseigner un passetemps - qui vous puisse delivrer de voz ennuiz : car, ayant l cherché ce remede toute ma vie, n’en ay jamais trouvé qu’un, qui est la lecture des sainctes lettres, en laquelle se trouve la vraye et perfaicte joye de l'esprit, dont procede le repos et la santé du corps. Êt si vous me demandez quelle recepte me tient si joyeuse et si saine sur ma vieillesse, c’est | que, incontinent que je suis levée, je prends la , Saincte Escriture et la lis, et, en voyant et con-
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templant la volonté de Dieu, qui pour nous a envoyé son fils en terre annoncer ceste saincte parole et bonne nouvelle, par laquelle il promet remission des pechez, satisfaction de toutes debtes par le don qu'il nous faict de son amour, passion et merites, cette consideration me donne tant de
joye que je prends mon Psaultier, et, le plus hum-
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mer nues on
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blement qu’il m’est possible, chante de cueur et prononce de bouche les beaux Pseaulmes et Cantiques que le sainct Esprit a composez au cueur de David et des autres aucteurs. Et ce contentement que j'en ay me faict tant de bien que tous les maulx qui le jour me peuvent advenir me semblent estre benedictions, veu que j’ayen mon cueur par foy celuy qui les a portez pour moy.
: Pareillement, avant soupper, je me retire pour i donner pasture à mon ame de quelque leçon, et ! puis au soir fais une recollection de tout ce que | j'ay faict la journée passée, pour demander par-
don de mes faultes et le remercier de ses graces, et en son amour, crainte et paix, prends mon
repos, asseurée contre tous maulx. Parquoy, mes
enfans, voilà le passetemps auquel me suis arrestée, long temps après avoir cherché toutes autres choses, où n’ay trouvé contentement de mon esprit. Il me semble que, si tous les matins vous voulez donner une heure à la lecture, et puis durant la messe faire voz devotes oraisons, que vous trouverrez en ce desert la beauté qui peult estre en toutes les villes. Car qui cognoist Dieu voit toutes choses belles en luy, et sans luy tout laid.
Parquoy je vous prie recevoir mon conseil si vous voulez vivre joyeusement. » Hircan print la parole et dist : « Ma dame, ceux qui ont leu la saincte Escriture (comme je croy que nous tous avons faict) confesseront vostre dire estre veritable; mais si fault il que vous regardiez que nous ne sommes encores si mortifiez qu’il ne nous faille quelque passetemps et exercice corporel. Car, si nous sommes en noz maisons, nous avons la chasse et la vollerie qui nous faict passer et oublier mille folles pensées, et les dames ont leur mesnage et ouvrages, et quelquefois les dances, où elles prennent honneste exercice ; qui me faict : dire (parlant pour la part des hommes) que vous, ‘qui estes la plus ancienne, nous lisiez au matin de la vie que tenoit nostre Seigneur Jesus Christ : et les grandes et admirables œuvres qu’il a faictes | pour nous. Puis aprés disner, jusques à vespres, ; fault choisir quelque passetemps qui ne soit point | dommageable à l’ame et soit plaisant au corps, et ainsi passerons la journée joyeusement. »
La dame Oisille dist. qu’elle avoit tant de peine d'oublier toutes les vanitez qu’elle auroit peur de faire mauvaise election à tel passetemps, mais qu’il failloit remettre cest affaire à la pluralité des opinions, priant Hircan d’estre le premier opinant.
uant à moy, dist-il, si je pensois que le passetemps que je vouldrois choisir fust aussi aggreable à quelqu’une de la compaignie comme à moy, mon opinion seroit bien tost dicte : dont pour ceste fois me tairay,'et en croiray ce que les autres
diront. » Sa femme Parlamente commença à rougir, pensant qu'il parlast pour elle, et un peu en colere et demy en riant luy dist : « Hircan, peult estre que celle que vous pensez en devoir estre la plus marrie auroit bien dequoy se recompenser s’il luy plaisoit ; mais laissons là le passetemps où deux seulement peuvent avoir part, et parlons de celuy qui doibt estre commun à tous. » Hircan dist à toutes les dames : « Puis que ma femme a si bien entendu la glose de mon propos, et qu’un passetemps particulier ne luy plaist pas, je croy qu’elle sçaura mieulx que nul autre dire celuy où chacun prendra plaisir, et de ceste heure je me tiens à son opinion, comme celuy qui n’en a nulle autre que la sienne.» À quoy toute la compaignie s’accorda. Parlamente, voyant que le sort du jeu estoit tombé sur elle, leur dist ainsi : « Si
je me sentois aussi suffisante que les anciens qui
ont trouvé les arts, j’inventerois quelque jeu ou passetemps pour satisfaire à la charge que me donnez; mais, congnoissant mon sçavoir et ma puissance, qui à peine peult rememorer les choses bien faictes, je me tiendrois heureuse d’ensuyvre de prés ceux qui ont desja satisfaict à vostre demande. Entre autres, je croy qu’il n’y a nulle de vous qui n’ait leu les cent nouvelles de Jean Bocace, nouvellement traduictes d’italien en françois, desquelles le Roy treschrestien François, premier de ce nom, monseigneur le Daulphin, ma dame la Daulphine, ma dame Marguerite, ont faict tant de cas que, si Bocace, du lieu où il
ou—
unten à = -
estoit, les eust peu ouïr, il eust deu resusciter à la
—loüenge de telles personnes. À l’heure j’ouy les
deux dames dessus nommées, avec plusieurs autres de la court, qui se deliberoïent d’en faire autant, sinon en une chose differente de Bocace, c’est de n’escrire nouvelle qui ne fust veritable histoire. Et premierement lesdictes dames, et monseigneur le Daulphin avecques elles, conclurent d’en faire chacun dix, et d’assembler jusques à dix personnes qu’ils penseroient plus dignes de racompter quelque chose, sauf ceux qui auroient estudié et seroient gens de lettres, car monseigneur le Daulphin
: ne vouloit que leur art y fust meslé, et aussi de ‘ peur que la beauté de rhetoricque feist tort en ‘ quelque partie à la verité de l’histoire. Mais les
grandes affaires depuis survenuës au Roy, aussi la paix d’entre luy et le Roy d'Angleterre, et l’acouchement de ma dame la Daulphine, et plusieurs autres choses dignes d’empescher toute la court, a faict mettre en oubli du tout ceste entreprinse, qui, pour nostre long loisir, pourra estre mise à fin, attendant que nostre pont soit parfaict. Et s’il vous plaist que tous les jours, depuis midi jusques à quatre heures, nous allions dedans ce beau pré le long de la riviere du Gave, où les arbres sont si feuilluz que le soleil ne sçauroit perser l’ombre n'y eschauffer la frescheur, là, assis à noz aises, chacun dira quelque histoire qu’il aura veuë ou bien ouy dire à quelque homme digne de foy. Au bout des dix jours aurons parachevé la centeine. Et si Dieu faict que nostre labeur soit trouvé digne
des yeux des seigneurs et dames dessus nommées, nous leur en ferons present au retour de ce voyage, vous asseurant qu'ils auront ce present ici plus agreable. Toutesfois (quoy que je die), si quelqu’un d’entre nous trouve chose plus plaisante, je m’accorderay à son opinion. » Mais toute la compaignie respondit qu’il n’estoit possible d’avoir mieulx advisé, et qu’il leur tardoit que le lendemain ne fust venu pour commencer.
Ainsi passerent ceste journée joyeusement, ramentevant les uns aux autres ce qu’ils avoient veu de leur temps. Si tost que le matin fut venu, s’en allerent en la chambre de ma dame Oisille, laquelle trouverent desja en ses oraisons; et quand ils eurent ouy une bonne heure sa leçon, et puis devotement la messe, s’en allerent disner à dix heures, et aprés se retira chacun en sa chambre pour faire ce qu'il avoit à faire, et ne faillirent pas à midy de se trouver au pré, selon leur deliberation, qui estoit si beau et plaisant qu’il avoit besoing d’un Bocace pour le depeindre à la verité; mais vous vous contenterez que jamais n’en fut veu un pareil. Quand l'assemblée fut toute assise sur l’herbe verte, si mole et delicate qu’il ne leur failloit ny carreau ny tapis, Simontault commença à dire : € Qui sera celuy de nous qui aura commandement sur les autres? » Hircan luy respondit: « Puis que vous avez commencé la parolle, c’est raison que vous commandiez, car au jeu nous sommes tous esgaulx. — Pleust à Dieu, dit Simontault, que je n’eusse bien en ce monde que
de pouvoir commander à toute ceste compaignie. » A ceste parolle Parlamente l’entendit tresbien, qui se print à tousser; parquoy Hircan ne s’apperceut de la couleur qui luy montoit aux jouës, mais dist à Simontault : « Commencez à dire quelque bonne chose, et l’on vous escoutera. » Lequel, convié de toute la compaignie, se print à dire : « Mes dames, j’ay esté si mal recompensé de mes longs services que, pour me venger d'Amour et de celle qui m’est si cruelle, je mettray peine de faire un recueil de tous les mauvais tours que les femmes ont faict aux pauvres hommes, et si ne diray rien que pure verité. »
A JÉN K26
Une femme d'Alençon avoit deux amis : l’un pour le plaisir, l'autre pour le profit; elle feit tuer celuy des deux qui premier s’en apperceut, dont elle impetra remission pour elle et son mari fuginf, lequel de puis, pour sauver quelque argent, s’adressa à un Necroman-
cien, et fut leur entreprinse descouverte et punie. e
fe N la ville d'Alençon, du vivant du Y# Duc Charles, dernier Duc, y avoit un ES, procureur nommé Sainct Aignan, qui 7 avoit espousé une gentil-femme du pays, plus belle que vertueuse, laquelle pour sa beauté et legereté fut fort poursuyvie d’un prelat d’Eglise, duquelje tairay le nom pour la reverence de l’estat, qui, pour parvenir à ses fins, entretint si bien le mary que non seulement il ne s’apperceut
du vice de sa femme et du prelat, mais, qui plus est, luy feist oublier l’affection qu’il avoit tousjours euë au service de ses maistre et maistresse : en sorte que, d’un loyal serviteus, devint si contraire à eux qu'il chercha à la fin des invocations pour faire mourir la Duchesse. Or vesquit longuement ce prelat avec ceste malheureuse femme, laquelle luy obeissoit plus par avarice que par amour, et aussi que son mary la sollicitoit de l’entretenir. Mais il y avoit un jeune homme en ladicte ville-d’Alençon, fils du lieutenant general, lequel elle aimoit si fort qu’elle en estoit demy enragée. Et souvent s’aidoit de ce prelat pour faire donner commission à son mary, à fin de pouvoir voir à son aise le fils du lieutenant de la ville. Ceste façon de faire dura si long temps qu’elle avoit pour son profit le prelat, et pour son plaisir ledict fils du lieutenant, auquel elle juroit que toute la bonne chere qu’elle faisoit au : prelat n’estoit que pour continuer la leur plus librement ,æt que, quelque chose qu’il y eust, ce dict prelat n’en avoit eu que la parolle, et qu’il pouvoit estre asseuré que jamais homme que luy n’en auroit autre chose.
Un jour que son mary s’en estoit allé devers ce prelat, elly luy demanda congé d’aller aux champs, disant que l’air de la ville luy estoit trop contraire. Et quand elle fut en sa metairie, escrivit incontinent au fils du lieutenant qu’il ne faillist à la venir trouver environ dix heures du soir. Ce que feit le pauvre jeune homme; mais à
l'entrée de la porte trouva la chambriere qui avoit accoustumé de le faire entrer, laquelle luy dist : « Mon amy, allez ailleurs, car vostre place est prinse. » Et luy, pensant que le mary fust venu, luy demanda comme tout alloit. La pauvre femme, ayant pitié de luy, le voyant tant beau, jeune et honneste homme, d’aimer si fort et estre si peu aimé, luy declara la follie de sa maistresse, pensant que, quand il entendroit cela, il se chastiroit de l’aymer tant. Et luy compta comme le prelat n’y faisoit que d’arriver et estoit couché avec elle, those à quoy elle ne s’attendoit pas, car il n’y devoit venir que le lendemain; mais, ayant retenu chez luy son mary, s’estoit desrobbé de nuict pour la venir voir secrettement. Qui fut bien desesperé, ce fut le fils du lieutenant, qui encores ne la pouvoit du tout croire. Et se cacha en une maison auprés, et veilla jusques à trois heures aprés minuict, tant qu'il veit saillir le prelat dehors, non si bien desguisé qu’il ne le cogneust plus qu’il ne vouloit.
Et en ce desgspoir s’en retourna à Alençon, où bien tost aprés sa meschante amie alla, qui, le cuidant abuser comme elle avoit accoustumé, vint parler à luÿ. Mais il luy dist qu’elle estoit trop saincte, ayant touché aux choses sacrées, pour parler à un pecheur comme luy, duquel la repentance estoit si grande qu’il esperoit bien tost que le peché luy seroit pardonné. Quand elle entendit que son cas estoit descouvert, et que excuse, jurement et promesse de plus n’y retourner n’y
servoient de rien, elle en feit la plainte à son prelat. Et aprés avoir bien consulté la matiere, vint ceste femme dire à son mary qu’elle ne pouvoit plus demeurer en la ville d'Alençon, pource que le fils du lieutenant, qu’elle avoit tant estimé de ses amis, la pourchassoit incessamment de son honneur ; et le pria de se tenir à Argentan, pôur oster toute suspicion. Le mari, qui se laissoit gouverner à elle, s’y accorda. Mais ils ne furent pas longuement audict Argentan, que ceste malheureuse manda au fils du lieutenant qu’il estoit le plus meschant homme du monde, et qu’elle avoit bien sceu que publiquement il avoit dict mal d’elle et du prelat, dont elle mettroit peine de l’en faire repentir.
* Ce jeune homme, qui n’en avoit jamais parlé qu’à elle mesme, et qui craignoit d’estre mis en la malle grace du prelat, s’en alla à Argentan avec deux de ses serviteurs, et trouva sa damoiselle à vespres aux Jacobins, où il s’en vint agenouiller auprés d’elle, et luy dist : « Madame, je viens icy pour vous jurer devant Dieu que je ne parlay jamais de vostre honneur à personne du monde qu’à vous-mesmes. Vous m'avez faict un si meschant tour que je ne vous ay pas dict la moitié des injures que vous meritez. Car, s’il y a homme ou femme qui vueille dire que jamais j’en aye parlé, je suis icy venu pour le desmentir devant vous. » Elle, voyant que beaucoup de peuple estoit en l'Eglise, et qu’il estoit accompaigné de deux bons serviteurs, se contraignit de parler le
plus gracieusement qu’il luy fut possible, luy disant qu’elle ne faisoit nulle doubte qu'il ne dist vérité, et qu’elle l’estimoit trop homme de bien pour. dire mal de personne du monde, et encores moins d’elle, qui luy portoit tant d’amitié; mais que son mari en avoit entendu quelques propos : parquoy elle le prioist qu'il voulust dire devant luy qu’il n’en avoit point parlé et qu’il n’en croyoit rien. Ce qu’il luy accorda tres-volontiers ;"et, la pensant accompaigner à son logis, la print par dessoubsles bras; mais elle luy dist qu’il ne seroit pas bon qu’il vint avec elle, et que son mari penseroit qu’elle lui feit porter ces parolles. Et, en prenant un de ses serviteurs par la manche de sa robbe, luy dist : « Laissez-moy cestuy-ci, et incontinent qu’il sera temps je vous envoyray querir par luy; mais, en attendant, allez vous reposer en vostre logis. » Luy, qui ne se doubtoit point de sa conspiration, s’y en alla., |
Elle donna à soupper au serviteur qu’elle avoit retenu, qui luy demandoit souvent quand il séroit temps d’aller querir son maistre. Elle luy respondit tousjours qu’il viendroit assez toSt. Et, quand il fut minuict, envoya secrettement de ses serviteurs querir le jeune homme, qui, ne se doubtant du mal qu’on luy preparoit, s’en alla hardiment en la maison dudict Sainct Aignan, auquel lieu la damoiselle entretenoit son serviteur, de sorte qu’il n’en avoit qu'un avec fuy. Et quand il fut à l’entrée de la maison, le serviteur qui le menoit luy dist que la damoiselle vouloit bien parler à luy
avant son mary, et qu'elle l’attendoit en une chambre où il n’y avoit que l’un de ses serviteurs avec elle, et qu’il feroit bien de renvoyer l’autre par la porte de devant : ce qu’il feit. Et en montant un petit degré obscur, le procureur de Sainct Aignan, qui avoit mis des gens en embusche dedans une garderobbe, commença à ouyr le bruit, et en demandant qu’est ce, luy fut dict que c’estoit un homme qui vouloit secrettement entrer en sa maison. À l’heure, un nommé Thomas Guerin, qui faisoit mestier d’estre meurtrier, et qui pour faire ceste execution estoit loüé du procureur, vint donner tant de coups d’espée à ce pauvre jeune homme que, quelque defence qu’il peut faire, ne se peut garder qu'il ne tombast mort entre leurs mains. Le serviteur qui parloit à la damoiselle luy dist : « J’ai ouy mon maistre qui parle en ce degré, je m’en vois à luy.» La damoiselle le retint, et luy dist : « Ne vous souciez, il viendra assez tost. » Et peu aprés, oyant que son maiStre disoit : « Je me meurs, je recommande à Dieu mon esprit »; 1l le voulut aller secourir; mais elle le rêtint, luy disant : « Ne vous souciez, mon mary l’a chastié de ses jeunesses; allons voir que c’est.» Et, en s’appuiant sur le bout du degré, demanda à son mary: «‘Et puis, est-ce faict? » Lequel luy dist : « Venez y voir. À ceste heure vous ai-je vengée de celuy qui vous a tant faict de honte. » Et en disant cela donna, d’un poignart qu'il avoit, dix ou douze coups dedans le ventre de celuy que vivant il n’eust osé assaillir.
Aprés que l’homicide fut faict, et que les deux serviteurs du trespassé s’en furent fuiz pour en dire des nouvelles au pauvre pere, pensant ledict Sainct Aignan que la chose ne pouvoit estre tenuë secrette, regarda que les serviteurs du mort ne debvoient point estre creuz en tesmoignage, et que personne en sa maison n’avoit veu le faict, sinon les meurtriers, une vieille chambriere et une jeune fille de quinze ans. Parquoy voulut secrettement prendre la vieille; mais elle trouva façon d’eschapper de ses mains, et s’en alla en franchise aux Jacobins, qui fut le plus” seur tesmoing que l’on ait eu de ce meurtre. La jeune chambriere demoura quelques jours en sa maison ; mais il trouva façon de la faire suborner par l’un des meurtriers, et la mena à Paris au lieu public, à fin qu’elle ne fust plus creüe en tesmoignage. Et, pour celer son meurtre, feit brusler le corps du pauvre trespassé, et les oz, qui ne furent consommez par le feu, les feit mettre dedans du mortier, là où il faisoit bastir en sa maison. Et envoya à la court en diligence demander sa grace, donnant à entendre qu’il avoit plusieurs fois defendu sa maison à un personnage dont il avoit suspicion qu’il pourchassoit le deshgnneur de sa femme, lequel, nonobstant sa defence, estoit venu de nuict en lieu suspect pour parler à elle : parquoy, le trouvant à l’entrée de sa chambre, plus rempli de colere que de raison, l’avoit tué. Mais il ne peut si tost faire despecher sa lettre à la chancellerie que le Duc et la Duchesse ne fussent
par le pauvre pere advertiz du cas; lesquels, pour ‘empescher ceste grace, envoyerent au chancellier. Ce malheureux, voyant qu’il ne la pouvoit obtenir, s'enfuit en Angleterre, et sa femme avec luy, et plusieurs de ses parents. Mais, avant que partir, dist au meurtrier qui à sa requeste avoit faict le coup qu’il avoit eu lettres expresses du Roy pour le prendre et faire mourir; mais, à cause des services qu’il luy avoit faicts, il luy vouloit sauver la vie. Et luy donna dix escuz pour s’en aller hors du royaume; ce qu’il feit, et oncques puis ne fut trouvé.
Ce meurtre icy fut si bien verifié, tant par les serviteurs du trespassé que par la chambriere qui s’estoit retirée aux Jacobins, et par les oz qui furent trouvez dans le mortier, que le procés fut faict et parfaict en l’absence dudit Sainct Aignan et de sa femme, et furent jugez par contumace, condamnez tous deux à la mort, leurs biens confisquez au prince, et quinze cens escuz au pere pour les fraiz du procès. Ledict Sainct Aignan estant en Angleterre, voyant que par la justice il estoit mort en France, feit tant par son service envers plusieurs grands seigneurs, et par la faveur des parents .de sa femme, que le Roy d’Angleterre feit requeste au Roy de luy vouloir donner sa grace et le remettre en ses biens et honneurs. Mais le Roy, ayant entendu le vilain et enorme cas, envoya le procés au Roy d'Angleterre, le priant de regarder si c’estoit'cas qui meritast grace, et luy disant que le Duc d’Alençon avoit
seul ce privilege en son royaume, de donner grace en sa duché; mais pour toutes ses excuses n’appaisa point le Roy d'Angleterre, lequel le pourchassa si tresinstamment qu’à la fin le procureur l’eut à sa requeste et retourna en sa maison. Or, pour achever sa meschanceté, s’accointad’un invocateur nommé Gallery, esperant que par son art il seroit exempt de payer lesdicts quinze cens escuz qu’il devoit au pere du trespassé. Et pour ce faire s’en allerent à Paris desguisez, sa femme et lui. Et voyant sa dicte femme qu’il estoit si longuement enfermé en une chambre avecques ledict Gallery, et qu'il ne luy disoit point la raison pourquoy, un matin elle l’espia, et veit que ledict Gallery luy monstroit cinq images de bois, dont les trois avoient les mains pendantes et les deux levées contremont. Et, parlant au procureur, luy disoit : « Il nous fault faire de telles images de cire que ceux-cy; et celles qui auront les bras pendants seront ceux que nous ferons mourir, et ceux qui les eslevent seront ceux de qui voudrons avoir la bonne grace et amour. » Et le procureur disoit : « Ceste cy sera pour le Roy, de qui je veux estre aymé, et ceste cy pour monsieur le chancelier d’Alençon Brinon.» Gallery lui dist : « Il fault mettre les images soubs l’autel où ils oyront leur messe, avecques des parolles que je vous feray dire à l’heure. » Et en parlant de celles qui avoient les bras baissez, dist le procureur que l’une estoit pour maistre Gilles du Mesnil, pere du trespassé : car il sçavoit bien
que, tant qu’il vivroit, il ne cesseroit de le poursuyvre. Et une des femmes qui avoient les mains pendantes estoit pour ma dame la Duchesse d'Alençon, sœur du Roy, parce qu’elle aymoit tant ce vieil serviteur du Mesnil, et avoit en tant d’autres choses cogneu la meschanceté du procureur, que, si elle ne mouroit, il ne pourroit vivre. La seconde femme ayant les bras pendants estoit pour sa femme, laquelle estoit cause de tout son mal, et se tenoit seur que jamais n’amenderoit sa meschante vie. Quand sa femme, qui voioit tout par le pertuis de la porte, entendit qu’il la mettoit au reng des trespassez, se pensa qu’elle luy envoirait le premier. Et, faignant d’aller emprunter de l’argent à un sien oncle, maistre des requestes dudict Duc d'Alençon, luy va compter ce qu’elle avoit veu et oy de son mari. Ledict oncle, comme bon vieillard serviteur, s’en alla au chancellier d'Alençon et luy compta toute l’histoire. Et, pource que le Duc et la Duchesse d'Alençon n’estoient point ce jour à la court, ledict chancellier alla compter ce cas estrange à ma dame la regente mere du Roy et à la Duchesse, qui soudainement envoya querir le prevost de Paris, nommé la Barre, lequel feist si bonne diligence qu’il print le procureur et Gallery son invocateur, lesquels sans gehenne et contraincte confesserent librement la debte, et fut leur procés faict et rapporté au Roy. Quelques uns, voulans sauver leur vie, luy dirent qu'ils ne cherchoient que sa bonne grace en leurs enchantements. Mais le Roy, ayant
la vie de sa sœur aussi chere que la sienne, commanda que l’on donnast la sentence telle que s'ils eussent attenté à sa personne propre. Toutesfois sa sœur la Duchesse d'Alençon le supplia que la vie fust sauvée audict procureur, et de commuer sa mort en quelque autre griefve peine corporelle : ce qui lui fut octroyé; et furent luy et Gallery envoyez à Marseille, aux galleres de Sainct Blanquart, où ils finerent leurs jours en grande captivité, et eurent loisir de recongnoistre la gravité de leurs pechez. Et la mauvaise femme, en l’absence de son mari, continua son peché plus que jamais, et mourut miserablement.
« Je vous supplie, mes dames, regardez quel mal il vient pour une meschante femme, combien de maulx se feirent par le peché de ceste cy. Vous trouverez que, depuis que Eve feit pecher Adam, toutes les femmes ont prins possession de tourmenter, tuer et damner les hommes. Quand est de moy, j’en ay tant experimenté la cruaulté que je ne pense jamais mourir que par le desespoir enquoy une m’a mis. Et suis encores si fol que fault que je confesse que cest enfer là m’est plus plaisant, venant de sa main, que le paradis donné de celle d’un autre. » Parlamente, faignant n’entendre point que ce fust pour elle qu’il tenoit tels propos, luy dist : « Puis que l'enfer est aussi plaisant que vous dictes, vous ne debvez point craindre le diable qui vous y a mis. » Mais il luy respondit en colere : « Si mon diable devenoit
aussi noir qu’il m’a esté mauvais, il feroit autant de peur à la compaignie que je prends plaisir à le regarder. Mais le feu de l’amour me faict oublier celuy de cest enfer. Et pour n’en parler plus avant, je donne ma voix à ma dame Oisille, estant seur que, si elle vouloit dire des femmes ce qu’elle en sçait, elle favoriseroit mon opinion. A l’heure toute la compaignie se tourna vers elle, la priant vouloir commencer, ce qu’elle accepta, et en riant commença à dire : « Il me semble, mes dames, que celuy qui m’a donné sa voix a tant dict de mal des femmes , par une ‘histoire veritable d’une malheureuse, que je doibs rememorer tous mes vieux ans pour en trouver une dont la vertu puisse desmentir sa mauvaise opinion. Et pource qu’il m'en est venu une au devant digne de n’estre mise en oubli, je la vous vay compter.
Piteuse et chasie mort de la femme d’un des muletiers de la Royne de Navarre.
Ne n la ville d’Amboise y avoit un mule- Er # tier qui servoit la Royne de Navarre, EG sœur du Roy François premier de ce
K nom, laquelle estoit à Blois accouchée
d’un n fils, auquel lieu estoit allé ledict muletier pour
En
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estre payé de son quartier ; et sa femme demoura audict Amboise, logée delà les ponts. Or y avoit il long temps qu’un varlet de son mary l’aimoit si desesperement qu’un jour il ne se peut tenir de luy en parler; mais elle, qui estoit vraye femme de bien, le print si aigrement, le menassant de le faire battre et chasser par son mary, que depuis il ne luy en osa tenir propos, ne faire semblant. Et: garda ce feu couvert en son cueur jusques au jour que son maistre fut allé dehors, et sa maistresse à vespres à Sainct Florentin, eglise du chasteau fort loing de la maison. Estant demeuré seul, lui vint en fantasie de pouvoir avoir par force ce que par nulle priere et service n’avoit peu acquerir. Et rompit un aiz qui estoit entre la chambre de sa maistresse et celle où il couchoit. Mais, à cause que le rideau tant du lict de sa maistresse et de son maistre que des serviteurs de l’autre costé couvroit les murailles si bien que l’on ne pouvoit veoir l’ouverture qu’il avoit faicte, ne fut point sa malice apperceuë, jusques à ce que sa' maistresse fut couchée avec une petite garse d’unze à douze ans. Ainsi que la pauvre femme estoit à son premier sommeil, entra ce varlet, par ledict aiz qu'il avoit rompu, dedans son lict tout en chemise, l’espée nuë en sa main. Mais, aussi tost qu’elle le sentit prés d’elle, saillit dehors du lict en lüy faisant toutes les remonstrances qu’il fut possible à femme de bien de luy faire. Et luy, qui n'avoit amour que bestial, et qui eust mieux entendu le langage des mulets que ses hon-
nestes raisons, se monstra plus bestial que les bestes, avec lesquelles il avoit esté long temps. Car, en voyant qu’elle couroit si tost à l’entour d’une table qu’il ne la pouvoit prendre, ét aussi qu’elle estoit si forte que par deux fois elle s’estoit deffaicte de luy, desesperé de jamais ne la pouvoir avoir vive, luy donna un grand coup d’espée par les rains, pensant que, si la peur et la force ne l’avoient peu faire rendre, la douleur le feroit. Mais ce fut au contraire. Car, tout ainsi qu’un bon gendarme, voyant son sang, est plus eschauffé à se venger de ses ennemis et à acquerir honneur, ainsi son chaste cueur se renforça doublement à courir et fuir des mains de ce malheureux, en luy tenant les meilleurs propos qu’elle pouvoit, pour cuider par quelque moyen le reduire à recognoistre ses faultes. Mais il estoit si embrasé de fureur qu'il n’y avoit en luy lieu pour recevoir nul bon conseil, et luy donna encores plusieurs coups; pour lesquels eviter, tant que les jambes la peurent porter, couroit tousjours. Et quand, à force de perdre son sang, elle sentit qu’elle aprochoit de la mort, levant les yeux au ciel et joignant les mains, rendit graces à son Dieu, lequel elle nommoit sa force , sa vertu, sa patience et chasteté, luy suppliant prendre en gré le sang qui pour son commandement estoit respandu en la reverence de celuy de son fils, auquel elle croyoit fermement tous ses pechez estre lavez et effacez de la memoire de son ire. Et en disant : « Seigneur, recevez l’ame qui par vostre
bonté a été racheptée », tomba en terre sur le visage, où ce meschant luy donna plusieurs coups. Et aprés qu’elle eut perdu la parolle et la force : du corps, ce malheureux print par force celle qui n’avoit plus de defence en elle. Et quand il eut satisfaict à sa meschante concupiscence, s'enfuit si hastivement que jamais depuis, quelque poursuitte que l’on en ait faicte, n’a peu estre retrouvé.
La jeune fille qui estoit couchée avec la muletiere, pour la peur qu’elle avoit euë, s’estoit cachée soubs le lict. Mais, voyant que l’homme estoit dehors, vint à sa maistresse, et la trouva. sans parolle ne mouvement, et cria par la fenestre aux voisins pour la venir secourir. Et ceux qui l’aimoient et estimoient autant que femme de la ville vindrent incontinent à elle, et amenerent avec eux des cirurgiens, lesquels trouverent qu’elle avoit vingt-cinq playes mortelles sur son corps, et feirent ce qu’ils peurent pour luy aider; mais il leur fut impossible. Toutefois elle languit encores une heure sans parler, faisant signe des yeux et des mains, enquoy elle monstroit n’avoir perdu l’entendement. Estant interrogée par un homme d’Eglise de la foy en quoy elle mouroit et de son salut, respondit, par signes si evidens que la parolle n’eust sceu mieux monstrer, que sa confiance estoit en la mort de Jesus-Christ, lequel elle esperoit voir en sa cité celeste. Et ainsi avec un visage joyeux, les yeux eslevez au ciel, rendit ce chaste corps à la terre, et l’ame à son createur. Et si tost qu’elle fut levée et ensevelie, son corps mis
à sa porte, attendant la compaignie pour son enterrement, arriva son pauvre mary, que veit premier le corps de sa femme mort devant sa maison qu’il n’en avoit sceu les nouvelles. Et, enquis de l’occasion , eut double raison de faire dueil : ce qu’il feit de telle sorte qu’il y cuida laisser la vie. Ainsi fut enterrée ceste martire de chasteté, en l’eglise Sainct Florentin, où toutes les femmes de bien de la ville ne faillirent de faire leur devoir de laccompaigner et honorer autant qu’il estoit possible, se tenantes bien heureuses d’estre de la ville où une femme si vertueuse avoit esté trouvée. Les folles et legeres, voyans l’honneur que l’on faisoit à ce corps, se delibererent de changer leur vie en mieux.
« Voilà, mes dames, une histoire veritable, qui doibt bien augmenter le cueur à garder ceste belle vertu de chasteté. Et nous qui sommes de bonne maison, debvrions nous point mourir de honte, de sentir en nostre cueur la mondanité, pour laquelle eviter une pauvre muletiere n’a point craint une si cruelle mort? Las! telle s’estime femme de bien qui n’a pas encores sceu comme ceste-cy a resisté jusques au sang. Parquoy se fault humilier : car les graces de Dieu ne se donnent point aux hommes pour leur noblesse ou richesses, mais selon qu’il plaist à sa bonté, qui n’est point accepteur de personne, lequel eslit ce qu’il veult. Car ce qu’il a esleu l’honore de ses vertuz et le couronne de sa gloire. Et souvent eslit choses basses, pour
confondre celles que le monde estime haultes et honorables. Comme luy mesme dict, ne nous resjouïssons point en nos vertuz, mais en ce que nous sommes escriptz au livre de vie. »
Il n’y eut dame en la compaignie qui n’eut la larme à l’œil pour la compassion de la piteuse et glorieuse mort de ceste muletiere. Chacune pensoit en elle mesme que, si la fortune leur advenoit pareille, elle mettroit peine de l’ensuivre en son martyre. Êt voyant ma dame Oisille que le temps se perdoit parmy les louanges de ceste trespassée, dist à Saffredent: «Si vous ne dictes quelque chose pour faire rire la compaignie, je ne sçay nulle d’entre nous qui puisse oublier la faulte que j’ay faicte de la faire pleurer : parquoy je vous donne ma voix. » Saffredent, qui eust bien desiré dire quelque chose de bon et qui eust esté aggreable à la compaignie, et sur toutes à une, dist que l’on luy faisoit tort, veu qu’il y en avoit de plus anciens experimentez que luy qui debvoient parler les premiers; mais, puis que son sort estoit tel, il aimoit mieulx s’en depescher : car, plus y en avoit de bien parlans, et plus son compte seroit trouvé mauvais.
Un Roy de Naples, abusant de la femme d’un gentil
homme, porte en fin luy mesme les cornes.
©Your ce, mes dames (dist Saffredent), à) que je me suis souvent souhaitté com- ; paignon de la fortune de celuy dont =2£h je vous veulx faire le compte, je vous diray qu’en la ville de Naples, du temps du Roy Alfonce, duquel la lasciveté estoit le septre de son royaume, y avoit un gentil-homme tant honneste, beau et agreable, que pour ses perfections un vieil gentil-homme luy donna sa fille, laquelle en beauté et bonne grace ne devoit rien à son mary. L’amitié fut grande entre eulx deux, jusques à un carneval que le Roy alla en masque parmy les maisons, où chacun s’efforçoit de luy faire le meilleur recueil qu’il pouvoit. Et quand il vint en celle de ce gentil-homme, fut traicté trop mieulx qu’en nul autre lieu, tant de confitures que de chantres de musique, et de la plus belle femme que le Roy eust veuë à son gré. Et à la fin du festin dist une chanson avec son mary, d’une si bonne grace que sa beauté en augmentoit. Le Roy, voyant tant de perfections en un corps, ne print pas tant de plaisir aux deux accords de son mary ne d’elle qu'il
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feit à penser comme il les pourroit rompre. Et la difficulté qu’il en faisoit estoit la grande amitié qu’il veoit entre eulx deux; parquoy il porta en son cueur ceste passion la plus couverte qu’il luy fut possible. Mais, pour la soulager en partie, faisoit faire festins à tous les seigneurs et dames de Naples, où le gentil-homme et sa femme n’estoient oubliez. Et pource que l’homme croit volontiers ce qu’il voit, il luy sembloit que les yeulx de ceste dame luy promettoient quelque bien advenir, si la presence du mary n’y donnoit empeschement. Et pour essayer si sa pensée estoit veritable, donna une commission au mary de faire voyage à Rome pour quinze jours ou trois semaines. Et si tost qu’il fut dehors, sa femme, qui ne l’avoit encores loing perdu de veué, en feitun fort grand dueil, dont elle fut reconfortée par le - Roy, le plus souvent qui lui fut possible, par ses doulces persuasions, par presens et par dons. De sorte qu'elle fut non seulement consolée, mais contente de l’absence de son mary. Et avant les trois sepmaines qu’il devoit estre de retour, fut si amoureuse du Roy qu’elle estoit aussi ennuyée du retour de son mary qu’elle avoit esté de son allée. Et pour ne perdre la presence du Roy, accorderent ensemble que, quand le mary iroit en ses maisons aux champs, elle le feroit sçavoir au Roy, lequel la pourroit seurement aller voir, et si secrettement que l’homme ( qu’elle craignoit plus que la conscience) n’en seroit point blessé.
En ceste esperance là se tint fort joyeuse ceste
dame. Et quand son mary arriva, luy feit si bon recueil que, combien qu’il eust entendu qu’en son absence le Roy la cherissoit, si n’en peut il rien croire. Mais, par longueur de temps, ce feu tant difficille à couvrir commença peu à peu à se monstrer, en sorte que le mary se douta bien fort de la verité, et feit si bon guet qu'il en fut presque asseuré. Mais, pour la crainte qu’il avoit que celuy qui luy faisoit injure ne luy feist pis s’il en faisoit semblant, se delibera de le dissimuler: car il estimoit mieulx vivre avec quelque fascherie que de hazarder sa vie pour une femme qui n’avoit point d'amour. Toutesfois, en ce despit, pensa de rendre la pareille au Roy, s’il luy estoit possible. Et, sçachant que souvent le despit faict faire à une” femme plus que l’amour, principalement à celles qui ont le cueur grand et honorable, print la hardiesse un jour, en parlant à la Royne, de luy dire qu’il avoit grande pitié de ce qu’elle n’estoit autrement aymée du Roy son mary. La Royne, qui avoit ouy parler de l’amitié du Roy et de sa femme : «Je ne puis pas, dict elle, avoir l'honneur. et le plaisir ensemble; je sçay bien que j’ay l’honneur dont une recoit le plaisir : aussi celle qui a le plaisir n’a pas l’honneur que j’ai.»Luy, qui entendoit bien pour qui ces parolles estoient dictes, luy respondit : « Ma dame, l’honneurest né avec vous, car vous estes de si bonne maison que pour estre Royne ou Emperiere ne sçauriez augmenter vostre noblesse; mais vostre beauté, grace et honnesteté a tant merité de plaisir que celle qui
vous en oste ce qu’il vous en appartient se feict plus de tort qu’à vous. Car, pour une gloire qui lui tourne à honte , elle pert autant de plaisir que vous ou dame de ce royaume sçauriez avoir. Et vous puis dire, ma dame, que si le Roy avoit mis sa couronne hors de dessus sa teste, je pense qu’il n’auroit nul advantage sur moy de contenter une dame , estant seur que, pour satisfaire à une si honneste personne que vous, il devroit vouloir avoir changé sa complexion à la mienne.» La Royne en riant luy respondit : « Combien que le Roy soit de plus delicate complexion que vous, si est-ce que l’amour qu’il me porte me contente tant que je la prefere à toute autre chose. » Le gentil-homme luy dist : « Ma dame, s’il estoit ainsi, vous ne me feriez point de pitié, car je sçay bien que l’honneste amour de vostre cueur vous rendroit tel contentement s’il trouvoit en celuy du Roy pareil amour; mais Dieu vous en a bien gardée, à fin que, ne trouvant en luy ce que vous demandez, vous n’en feissiez vostre Dieu en terre. — Je vous confesse, dist la Royne, que l’amour que je luy porte est si grand qu’en nul autre cueur qu’au mien ne se peult trouver semblable. — Pardonnez moy, ma dame, luy dist le gentil-homme, vous n’avez pas bien sondé l’amour de tous les cueurs, Car je vous ose bien dire que tel vous aime, de qui l’amour est si grand et importable que la vostre auprés de la sienne ne se monstreroit rien. Et d’autant qu’il veoit l’amour du Roy faillie en vous, la sienne croist et augmente de
telle sorte que si vous l’avez pour agreable, vous serez recompensée de toutes voz pertes. » La Royne commença, tant par ses parolles que par sa contenance, à recognoistre que ce qu’il disoit procedoit du fond du cueur, et va rememorer que long temps y avoit qu'il cherchoit de luy faire service, par telle affection qu’il en estoit devenu melancolique : ce qu’elle avoit auparavant pensé venir à l’occasion de sa femme, mais maintenant croit elle fermement que c’estoit pour l’amour d’elle. Et aussi la vertu d’amour, qui se faict sentir quand elle n’est feincte, la rendit certaine de ce qui estoit caché à tout le monde. Et en regardant le gentil-homme, qui estoit trop plus amiable que son mary, voyant qu’il estoit delaissé de sa femme, comme elle du Roy, pressée de despit et jalousie de son mary, et incitée de l'amour du gentil-homme, commença à dire la larme à l’œi1l et souspirant : « O mon Dieu! fault il que la vengeance gaigne sur moy ce que nul amour n’a peu faire ? » Le gentil-homme, bien entendant ce propos, luy respondit : « Ma dame, la vengeance est doulce de celuy qui, au lieu de tuer l’ennemy, donne vie à un parfaict amy. Il me semble qu’il est temps que la verité vous oste la sotte amour que vous portez à celuy qui ne vous aime point, et l’amour juste et raisonnable chasse hors de vous la crainte, qui jamais ne peult demeurer en un cueur grand et vertueux. Or sus, ma dame, mettons à part la grandeur de vostre estat, et regardons que nous sommes l’homme et
la femme de ce monde les plus moquez et trahis de ceulx que nous avons plus parfaictement aimez. Revenchons nous, ma dame, non tant pour leur rendre ce qu’ils meritent que pour satisfaire à l'amour, qui de mon costé ne se peult plus porter sans mourir. Et je pense que, si n’avez le cueur plus dur que nul caillou ou diamant, il est impossible que vous ne sentiez quelque estincelle du feu qui croist tant plus que je le veulx dissimuler. Et si la pitié de moy qui meurs pour l’amour de vous ne vous incite à m’aimer, au moins celle de vous mesmes vous y doibt contraindre, qui, estant si parfaicte, meritez avoir les cueurs de tous les honnestes hommes du monde, et estes desprisée et delaissée de celuy pour qui vous avez dedaigné tous les autres. »
La Royne, oyant ces parolles, fut si transportée que, de peur de monstrer par sa contenance le troublement de son esprit, et s’appuiant sur le bras du gentil-homme, s’en alla en un jardin prés sa chambre, où longuement se promena sans luy pouvoir dire mot. Mais le gentil-homme, la voyant demy vaincue , quand il fut au bout de l’allée où nul ne les pouvoit veoir, luy declara par effect l'amour que si long temps il luy avoit celée. Et, se trouvant tous deux d’un consentement, jouërent la vengeance dont la passion avoit esté importable. Et là delibererent que toutes les fois que le mary iroit en son village et le Roy de son chasteau à la ville, il retourneroit au chasteau vers la Royne : ainsi, trompans les trompeurs, se-
roient quatre participans au plaisir que deux cuidoient tous seuls avoir. L’accord faict s’en retournerent la dame en sa chambre et le gentil-homme en sa maison, avec tel contentement qu’ils avoient oublié tous leurs ennuiz passez. Et la crainte que chacun d’eux avoit de l’assemblée du Roy et de la damoiselle estoit tournée en desir qui faisoit aller le gentil-homme plus souvent qu’il n’avoit accoustumé en son village, qui n’estoit qu’à demie lieuë. Et si tost que le Roy le sçavoit, ne failloit d’aller veoir la damoiselle, et le gentil-homme, la nuict venuë, alloit au chasteau devers la Royne faire l'office de lieutenant de Roy, si secrettement que jamais personne ne s’en apperceut. Ceste vie dura bien longuement ; mais le Roy, pour estre personne publique, ne pouvoit si bien dissimuler son amour que tout le monde ne s’en apperceust, et avoient tous les gens de bien grand pitié du gentil-homme, car plusieurs mauvais garsons luy faisoient des cornets par derriere en signe de mocquerie, dont il s’en appercevoit bien. Mais ceste mocquerie luy plaisoit tant qu’il estimoit autant les cornes que la couronne du Roy, lequel avec la femme du gentil-homme ne se peut un jour tenir ( voyant une teste de cerf qui estoit eslevée en la maison du gentil-homme) de se prendre à rire devant luy mesme, en disant que ceste teste estoit bien seante en ceste maison. Le gentilk-homme qui n’avoit le cueur moins bon que luy, va faire escrire sur ceste teste : Jo porto le corna, ciascun lo vede, ma tal le porta chi non Îo
crede. Le Roy retournant en sa maison, quitrouva cest escriteau nouvellement escrit, en demanda au gentil-homme la signification, lequel luy dist: « Si le secret du Roy est caché au cerf, ce n’est pas raison que celuy du cerf soit declaré au Roy. Mais contentez vous, que tous ceulx qui portent cornes n’ont pas le bonnet hors de la teste, car elles sont si doulces qu’elles ne descoiffent personne , et celuy les porte plus legierement qui ne les cuide pas avoir. » Le Roy cogneut bien par ces parolles qu’il sçavoit bien quelque chose de son affaire, mais jamais n’eust soupçonné l’amitié de la Royne et de luy. Car, tant plus la Royne estoit contente de la vie de son mary, et plus faignoit d’en estre marrie. Parquoy vesquirent longuement d’un costé et d’autre en ceste amitié jusques à ce que la vieillesse y meist ordre.
« Voilà, mes dames, une histoire que volontiers je vous monstre icy par exemple, à fin que, quand voz mariz vous donneront les cornes de chevreul, vous leur en donniez de cerf. » Emarsuite commença à dire en riant : « Saffredent, je suis toute asseurée que, si vous aimiez autant qu’autres fois avez faict, vous endureriez cornes aussi grandes qu’un chesne, pour en rendre une à vostre fantaisie ; mais, maintenant que les cheveux vous blanchissent, il est temps de donner treves à vos desirs. — Ma damoiselle, dist Saffredent, combien que l’esperance m’en soit ostée par celle que j’aime, et la fureur par l’aage, si n’en sçauroit diminuer
la volonté. Mais, puis que vous m'avez reprins d’un si honneste desir, je vous donne ma voix à dire la quatriesme nouvelle, à fin que nous voyons si par quelque exemple vous m’en pourrez desmentir. » Îl est vray que, durant ce propos, une de la compaignie se print bien fort à rire, sçachant que celle qui prenoït les parolles de Saffredent à son advantage n’estoit pas tant aimée de luy qu’il en eust voulu souffrir cornes, honte ou dommage. Et quand Saffredent veit que celle qui rioit l’entendoit, il s’en tint trescontent, et se teut pour laisser dire Emarsuitte, laquelle commença ainsi :
« Mes dames, à fin que Saffredent et toute la compaignie congnoisse que toutes dames ne sont pas semblables à la Royne de laquelle il a parlé, et que tous les fols et hazardeux ne viennent pas à léur fin, et aussi pour ne celer l’opinion d’une dame qui jugea le despit d’avoir failly à son entreprinse pire à porter que la mort, je vous racompteray une histoire en laquelle je ne nommeray les personnes, pource que c’est de si fresche memoire que j’aurois peur de desplaire à quelques uns des parents bien proches. »
Temeraire entreprinse d’un gentil-homme à l'encontre d’une princesse de Flandres, et le dommage et honte qu'il en receut.
NS LAN L y avoit au païs de Flandres une dame RAY de si bonne maison qu’il n’en estoit RS point de meilleure, vefve du premier XGA et second mary, desquels n’ avoit eunuls enfans vivants. Durant sa viduité, se retira avec un sien frere, dont elle estoit fort dé lequel estoit bien grand seigneur et mary d’une fille de Roy. Ce jeune prince estoit fort subject à son plaisir, aimant la chasse, passe-temps et dames, comme la jeunesse le requiert; et avoit une femme fort fascheuse, à laquelle les passe-temps du mary ne plaisoient point. Parquoy le seigneur menoit tousjours avec sa femme sa sœur, qui estoit de joyeuse vie, qui estoit la meilleure compaignie qu’il estoit possible, toutesfois sage et femme de bien. Il y avoit en la maison de ce grand seigneur un gentil-homme dont la grandeur, beauté et bonne grace passoit celle de tous ses compaignons. Ce gentil-homme, voyant la sœur de son maistre femme joyeuse et qui rioit volontiers,
pensa qu’il essaieroit si les propos d’un honneste amy luy desplairoient, ce qu’il feit; mais il trouva en elle response contraire à sa contenance. Et combien que sa response fust telle comme il appartenoit à une princesse et vraye femme de bien, si est-ce que, le voyant tant beau et honneste comme il estoit, elle luy pardonna aisement sa grande audace, et monstroit bien qu’elle ne prenoit point à desplaisir, quand il parloit à elle, luy disant neantmoins qu’il ne tint plus de tels propos, ce qu’il luy promist pour ne perdre l’aise et honneur qu’il avoit de l’entretenir. Toutesfois à la longue augmenta si fort son affection qu’il oublia la promesse qu’il luy avoit faicte : non qu'il entreprint de se hazarder par parolles, car il avoit trop contre son gré experimenté les sages responses qu’elle sçavoit faire; mais il se pensa que, s’il la pouvoit trouver en lieu à son advantage, qu’elle {qui estoit vefve, jeune et en bon point, et de fort bonne complexion) prendroit possible pitié de luy et d’elle ensemble.
Pour venir à ses fins, dist à son maistre qu’il avoit auprés de sa maison fort belle chasse, et que, s’il luy plaisoit d’y aller prendre trois ou quatre cerfs au mois de May, il n’avoit point veu plus beau passetemps. Le seigneur, tant pour l’amour qu’il portoit à ce gentil-homme que pour le plaisir de la chasse, luy octroya sa requeste, et alla en sa maison, qui estoit belle et bien en ordre, comme du plus riche gentil-homme qui fust au païs. Et logea le seigneur et la dame en
un corps de maison, et en l’autre vis à vis celle: qu’il aimoit mieux que luy-mesme. La chambre estoit si bien tapissée, accoustrée par le hault, et si bien nattée, qu’il estoit impossible de s’appercevoir d’une trappe qui estoit en la ruelle de son lict, laquelle descendoit en celle où logeoit sa mere, qui estoit une vieille dame un peu caterreuse. Et pource qu’elle avoit la toux, craignant faire bruit à la princesse qui logeroit sur elle, changea de chambre à celle de son fils, et tous les soirs ceste vieille portoit des confitures à la princesse pour sa collation; à quoy assistoit le gentilhomme, qui (pour estre fort aimé et privé de son frere) n’estoit refusé d’estre à son habiller et deshabiller, où tousjours il voyoit occasion d’augmenter son affection. En sorte qu’un soir, aprés qu’il eut faict veiller cette princesse si tard que le sommeil qu’elle avoit le chassa de sa chambre, s’en alla en la sienne. Et quand il eut prins la plus gorgiase et parfumée chemise qu’il eust, et un bonnet de nuict tant bien accoustré qu’il n’y falloit rien, luy sembla bien, en se mirant, qu’il n’y eust dame en ce monde qui sceust refuser sa beauté et bonne grace. Parquoy, se promettant en luy-mesme heureuse issuë de son entreprinse, s’en alla mettre en son lict, où il n’esperoit long sejour, pour le desir et sur l’espoir qu’il avoit d’en acquerir un plus honorable et plaisant. Et si tost qu’il eut envoyé tous ses gens dehors, se leva pour fermer la porte aprés eux, et longuement secouta si en la chambre de la princesse, qui estoit
dessus, y avoit aucun bruit. Et quand il se peut assurer que tout estoit en repos, il voulut commencer son doux travail, et peu à peu abbatit la trappe, qui estoit si bien faicte et accoustrée de drap qu’il ne feit un seul bruit, et par là monta en la chambre et ruelle du lict de la dame, qui .commençoit à dormir à l’heure. Sans avoir regard à l’obligation qu’il avoit à sa maistresse ny à la maison dont estoit la dame, sans luy demander congé ne faire la reverence, se coucha auprés d’elle, qui le sentit plustost entre ses bras qu’elle n’apperceut sa venuë. Mais elle, qui estoit forte, se defeit de ses mains, et en luy demandant qui il estoit, se meit à le frapper, mordre et esgratigner; de sorte qu’il fut contrainct, pour la peur qu’il eut qu’elle appellast, luy fermer la bouche de la couverture, ce qu’il luy fut impossible de faire. Car, quand elle veit qu’il n’espargnoit rien de toutes ses forces pour luy faire honte, elle n’espargna rien des siennes pour l’en garder, et appela tant qu’elle peut sa dame d'honneur, qui . couchoit en sa chambre, ancienne et sage femme autant qu’il en estoit point, laquelle, tout en chemise, courut à sa maistresse.
Et quand le gentil-homme veit qu’il estoit descouvert, eut si grand peur d’estre cogneu de la dame que le plustost qu’il peut descendit par sa trappe, et, autant qu'il avoit de desir et asseurance d’estre bien venu, autant il estoit desesperé de s’en retourner en si mauvais estat. Il trouva son miroër et sa chandelle sur sa table, et regarda
son visage tout sanglant d’esgratigneures et de morsures qu’elle luy avoit faictes, dont le sang sailloit sur sa belle chemise, qui estoit plus sanglante que dorée ; commença à dire : « O beauté! tu as maintenant loyer de ton merite, car par ta vaine promesse j’ay entrepris une chose impossible, et qui peut-estre, au lieu d'augmenter mon contentement, est redoublement de mon malheur. Estant asseuré que, si elle sçait que, contre la promesse que je luy ay faicte, j’ay entreprins ceste follie, je perdray l’honneste et commune frequentation que j’ay plus que nul autre avec elle. Ce que ma gloire, beauté et bonne grace ont bien deservi, je ne le devois pas cacher en tenebres. Pour gaigner l’amour de son cueur, je ne devois pas essayer à prendre par force son chaste corps, mais devois, par un service et humble patience, attendre qu’amour fust victorieux, pource que sans luy n’ont pouvoir toute la vertu et puissance de l’homme. » Ainsi passa la nuict en tels pleurs, regrets et douleurs qui ne se peuvent racompter. Et au matin, voyant son visage tout deschiré, feit semblant d’estre fort malade et de ne pouvoir veoir la lumiere, jusques à ce que la compaignie fust hors de sa maison.
La dame, qui estoit demeurée victorieuse, sçachant qu’il n’y avoit homme à la court de son frere qui eust osé faire une si meschante entreprinse que celuy qui avoit eu la hardiesse de luy declarer son amour, s’asseura que c’estoit son hoste. Et quant elle eut cherché avec sa dame
d’honneur les endroicts de la chambre pour trouver qui se pouvoit estre, et qu’il ne luy fut possible, elle luy dist par grand colere : « Asseurez vous que ce ne peult estre autre que le seigneur de ceans, et que le matin je feray en sorte vers mon frere que sa teste sera tesmoing de ma chasteté. » Et la dame d’honneur, la voyant ainsi, luy dist : « Ma dame, je suis tres-aise de l’amour que vous avez à vostre honneur, . pour lequel augmenter ne voulez espargner la vie d’un qui l’a trop hazardée par la force de l’amour qu’il vous porte, mais bien souvent tel la cuide croistre qui la diminuë : parquoy je vous supplie, ma dame, me vouloir dire la verité du faict. » Et quand la dame luy eut compté tout au long, la dame d’honneur luy dist : « Vous m’asseurez qu’il n’a eu autre chose de vous que les esgratigneures et coups de poing. — Je vous asseure (dist la dame) que non; et s’il n’a trouvé un bon chirurgien, je pense que demain les marques y paroistront. — Et puis qu’ainsi est, ma dame, dist la dame d’honneur, il me semble que vous avez plus d'occasion de louër Dieu que de penser à vous venger de luy, car vous pouvez croire que, puis qu’il a eu le cueur si grand d’entreprendre une telle chose, et le despit qu’il a d’y avoir failly, que vous ne luy sçauriez donner mort qui ne fust plus aisée à porter. Si vous desirez d’estre vengée de luy, laissez faire à l’amour et à la honte, qui le sçauront mieux tourmenter que vous, et le faictes pour vostre honneur. Gardez vous, ma dame, de tum-
ber en tel inconvenient que le sien, car, en lieu d’acquerir le plus grand plaisir qu’il eust sceu avoir, il a receu le plus extreme ennuy que gentil-homme sçauroit porter. Aussi vous, ma dame, cuidant augmenter vostre honneur, le pourriez “bien diminuer; et si vous en faictes la plaincte, vous ferez sçavoir ce que nul.ne sçait, car de son costé vous estes asseurée qu'il n’en sera jamais rien revelé. Et quand monsieur vostre frere en feroit la justice qu’en demandez, et que le pauvre gentil-homme en viendra à mourir, si courra le bruit par tout qu'il aura faict de vous à sa volonté. Et la plus part diront qu’il a esté difficile à un gentil-homme de faire une telle entreprinse si la dame ne luy a donné occasion grande. Vous estes belle et jeune, vivant en toute compaignie joyeusement, il n’y a nul en ceste court qui ne voye la bonne chere que vous faictes au gentil-homme dont vous avez soupçon : qui fera juger chacun que, s’il a faict ceste entreprinse, ce n’a esté sans quelque faulte de vostre costé? Et vostre honneur,
qui jusques icy vous a faict aller la teste levée,
sera mis en dispute en tous les lieux où ceste histoire sera racomptée. » La princesse, entendant les bonnes raisons de sa dame d’honneur, congneut qu’elle disoit verité, et qu’à tresjuste cause elle seroit blasmée, veue la privée et bonne chere qu’elle avoit tousjours faicte au gentil-homme; et demanda à sa dame d’honneur ce qu’elle avoit à faire, laqueHe luy dist : « Ma dame, puis qu’il vous plaist recevoir mon conseil, voyant l’affec-
tion dont il procede, me semble que vous devez en vostre cueur avoir joye d’avoir veu que le plus beau et plus honneste gentil-homme que j’aye veu n’a sceu, ny par amour ny par force, vous mettre hors du chemin de toute honnesteté. Et en cela, ma dame, vous vous devez humilier devant Dieu , recognoissant que ce n’a pas esté par vostre vertu : car maintes femmes, ayans mené vie plus austere que vous, ont esté humiliées par hommes moins dignes d’estre aimez que luy. Et devez plus craindre que jamais de recevoir nuls propos d'amitié, pource qu’il y en a assez qui sont tombez à la seconde fois aux dangers qu’elles ont evitez la premiere. Ayez memoire, ma dame, qu'Amour est aveugle, lequel aveuglist de sorte que, où l’on pense le chemin pius seur, est à J’heure qu’il est le plus glissant. Et me semble,
ma dame, que vous ne devez à [uy ny à autre faire semblant du cas qui vous est advenu; et, encore qu’il en voulust dire quelque chose, feignez du tout de ne l’entendre, pour eviter deux dangers: l'un de vaine gloire de la victoire que vous en avez euë, l’autre de prendre plaisir en ramentevant choses qui sont si plaisantes à la chair que les plus chastes ont bien affaire à se garder d’en sentir quelques estincelles, encores qu’elles la fuyent le plus qu’elles peuvent. Mais aussi, ma dame, à fin qu'il ne pense par tel hazard avoir faict chose qui vous ait esté agreable, je suis bien d’avis que peu à peu vous vous esloignez de la bonne chere que vous luy avez accoustumé de
faire, à fin qu’il cognoisse de combien vous desprisez sa follie, et combien vostre bonté est grande, qui s’est contentée de la victoire que Dieu vous a donnée, sans demander autre vengeance de Iuy. Et Dieu vous doint, ma dame, grace de continuer l’honnesteté qu’il a mise en vostre cueur, et, cognoissant que tout bien vient de luy, vous l’aymiez et serviez mieux que vous n’avez accoustumé. » La princesse delibera de croire le conseil de sa dame d’honneur, et s’endormit aussi joyeusement que le gentil-homme veilla de tristesse. Le lendemain, le seigneur s’en voulut aller, et demanda son hoste, auquel on dist qu’il estoit si malade qu’il ne pouvoit veoir la clarté ne ouyr parler personne , dont le prince fut fort esbahy, et le voulutaller veoir; mais, sçachant qu’il reposoit, ne le voulut esveiller, et, sans luy dire à Dieu, s’en alla ainsy de sa maison, emmenant avec luy sa femme et sa sœur; laquelle, entendant les excuses du gentil-homme, qui n’avoit voulu veoir le prince ne la compagnie au partir, se tint asseurée que c’estoit luy qui luy avoit faict tant de tourment, lequel n’osoit monstrer les marques qu’elle luy avoit faictes au visage. Et combien que son maistre l’envoyast souvent querir, si ne retourna-il point à la court qu’il ne fust bien guery de toutes ses playes, hors mise celle que l'amour et le despit luy avoient faict au cueur. Quand il fut retourné vers luy, et qu’il se trouva devant sa victorieuse ennemie, ce ne fut sans rougir, et luy, qui estoit le plus audacieux de toute
la compaignie, fut si estonné que souvent devant elle perdoit toute contenance. Parquoy fut toute asseurée que son soupçon estoit vray. Et peu à peu s’estrangea de luy, non pas si finement qu’il ne s’apparceuttresbien; mais il n’en osa faire semblant, de peur d’avoir encore pis. Et garda cest amour en son cueur avec la patience de l’eslongnement qu’il avoit merité.
«Voilà, mes dames, qui devroit donner grande crainte à ceux qui presument ce qui ne leur appartient. Et doit bien augmenter le cueur aux dames, voyant la vertu de ceste jeune princesse et le bon sens de sa dame d’honneur. Si en quelqu’un de vous advenoit pareil cas, le remede y est ja donné. — Il me semble, dist Hircan, que le gentil-homme dont avez parlé estoit si despourveu de cueur qu’il n’estoit digne d’estre ramentu : car, ayant telle occasion, ne devoit, ne pour vieille ne pour jeune, laisser son entreprise. Et fault bien dire que son cueur n’estoit pas tout plein d'amour, veu que la crainte de mort et de honte y trouva encores place. » Nomerfide respondit à Hircan : « Et que eust faict le pauvre gentil-homme, veu qu’il avoit deux femmes contre luy? — Il devoit tuer la vieille, dist Hircan, et, quand la jeune se feut veuë seule, elle eust esté à demie vaincue. — Tuer! dit Nomerfide, vous voudriez donc faire d’un amoureux un meurtrier? Puis que vous avez ceste opinion, on doit bien craindre de tumber entre voz mains. — Si j’estois
jusques là, dist Hircan, je me tiendrois pour deshonoré si je ne venois à la fin de mon intention.» A l’heure Guebron dist: « Trouvez vous estrange qu’une princesse, nourrie en tout honneur, soit difficile à prendre d’un seul homme? Vous vous devriez donc beaucoup plus esmerveiller d’une pauvre femme qui eschappe la main de deux. — Guebron, dist Emarsuitte, je vous donne ma voix à dire la cinquiesme nouvelle, car je pense qu’en sçavez quelqu’une de ceste pauvre femme, qui ne seroit point fascheuse. — Puis que vous m’avez esleu à la partie, dist Guebron, je vous diray une histoire que je sçay pour en avoir faict inquisition veritable sur le lieu; et par là vous verrez que tout le sens et Îa vertu des femmes n’est pas au cueur et teste des princesses, ny tout l'amour et finesse en ceux où le plus souvent on estime qu’ils soient. »
Une basteliere s’eschappa de deux cordeliers qui la vouloient forcer, et feit si bien que leur peché fut descouvert à tout le monde.
feu port à Coullon, près de Nyort, y 5 avoit une basteliere qui jour et nuict \V28 ne faisoit que passer un chacun. Ad- Sn vint que deux cordeliers dudict Nyort passerent la riviere tous seuls avec elle. Et pource que le passage est un des plus longs qui soit en France, pour la garder d’ennuyer vindrentà la prier d’amours; à quoy elle feit telle response qu'elle devoit. Mais eux, qui pour le travail du chemin n’estoient lassez, ne pour froideur de l’eaue refroidiz, ne aussi pour le reffus de la femme honteux, se delibererent la prendre tous deux par force, ou, si elle se plaignoit, la jetter dans Îa riviere. Elle, aussi sage et fine qu’ils estoient fols et malicieux, leur dist : « Je ne suis pas si mal gracieuse que j'en fais le semblant, mais je vous veux prier de m’octroyer deux choses, et puis vous cognoistrez que j’ay meilleure envie de vous obeyr que vous n'avez de me prier. » Les cordeliers luy jurerent par leur bon sainct François
qu’elle ne leur sçauroit demander chôse qu'ils ne luy octroyassent pour avoir ce qu’ils desiroient d’elle. « Je.vous requiers premierement, dist-elle, que me juriez et promettiez que jamais à homme vivant nul de vous ne declarera nostre affaire. » Ce qu'ils lui promeirent tresvolontiers. Ainsi leur dist : « Que l’un aprés l’autre vueille prendre son plaisir de moy, car j’auroys trop de honte que tous deux me veissiez ensemble. Regardez lequel me veult avoir la premiere.» Ils trouverent tresjuste sa requeste, et accorda le plus jeune que le vieil commenceroit. Et en approchant d’une petite isle, elle dist au beau-pere le jeune: « Dictes là voz oraisons jusques à ce qu’aye mené vostre compaignon icy devant en une autre isle; et si, à son retour, il se louë de moy, nous le lairrons icy et nous en irons ensemble. » Le jeune saulta dedans l’isle, attendant le retour de son compaignon, lequel la bastelliere mena en une autre. Et quand ils furent au bort, faisant semblant d’attacher le basteau, luy dist : « Mon amy, regardez en quel lieu nous nous mettrons. » Le beau-pere entra en l’isle pour chercher l’endroit qui luy seroit plus à propos; mais, si tost qu’elle le veit à terre, donna un coup de pied contre une arbre et se retira avec son basteau dedans la riviere, laissans ces deux beaux-peres aux desers, ausquels elle cria tant qu’elle peut :« Attendez, Messieurs, que l’Ange de Dieu vous vienne consoler, car de moy n'aurez aujourd'huy chose qui vous puisse plaire. » Ces deux pauvres cordeliers, congnois-
sans la tromperie, se meirent à genoux sur le bord de l’eau, la priant ne leur faire cette honte, et que, si elle les vouloit doulcement mener au port, ils luy promettoient de ne luy demander rien. Et s’en allant tousjours, leur disoit : « Je serois folle si, après avoir eschappé de vos mains, je m’y remettois. » Et, en retournant au village , appela son mary et ceux de la justice pour venir prendre ces deux loups enragez, dont, par la grace de Dieu , elle avoit eschappé de leurs dents. Eux et la justice si en allerent si bien accompaignez qu’il n’y demeura grand ne petit qui ne voulust avoir part au plaisir de ceste chasse. Ces pauvres fratres, voyans venir si grande compaignie, se cacherent chacun en son isle, comme Adam quand il se veit devant la face de Dieu. La honte meit leur peché devant leurs yeux, et la crainte d’estre puniz les faisoit trembler si fort qu’ils estoient demy morts. Mais cela ne les garda d’estre prins et menez prisonniers, qui ne fut sans estre mocquez et huez d’hommes et de femmes. Les uns disoient :« Ces beaux-peres nous preschent chasteté, et puis la veulent oster à nos femmes. » Le mary disoit : « Ils n’osent toucher l'argent la main nuë, et veulent bien manier les cuisses des femmes, qui sont plus dangereuses. » Les autres disoient : « Sont sepulchres par dehors blanchiz, et dedans pleins de morts et de pourriture. » Êt une autre crioit : « À leurs fruicts cognoissez vous quels arbres sont. » Croyez quetous les passages que l’Escriture dict contreles hippocrites furent là alleguez contre les pauvres
prisonniers, lesquels, par le moyen du gardien, furent recoux et delivrez ; qui en grande diligence les vint demander, asseurant ceux de la justice qu’il en feroit plus grande punition que les seculiers n’en sçauroient faire, et, pour satisfaire à partie, protesta qu’ils diroient tant de suffrages et prieres qu’on les voudroit charger. Parquoy le juge accorda sa requeste, et luy donna les prisonniers, qui furent si bien chapitrez du gardien (qui estoit homme de bien) que oncques puis ne passerent riviere sans faire le signe de la croix et se recommander à Dieu.
« Je vous prie, mes dames, pensez que, si ceste basteliere eut l’esprit de tromper deux si malicieux hommes, que doivent faire ceux qui ont tant veu et leu de beaux exemples? Si celles qui ne sçavent rien, qui n’oyent quasi en tout l’an deux bons sermons, qui n’ont le loisir que de penser à gaigner leur pauvre vie, et, si fort pressées, gardent tant songneusement leur chasteté, que doivent faire celles qui, ayant leur vie acquise, n’ont autre occupation que verser ès sainctes lettres, et à ouyr sermons et predications, et à s’appliquer et exercer en tout acte de vertu ? C’est là où on congnoist la vertu, qui est naifvement dedans le cueur, car, où le sens et la force de l’homme est estimée moindre, c’est où l'esprit de Dieu faict de plus grandes œuvres. Et bien malheureuse est la dame qui ne garde soigneusement le tresor qui luy apporte tant d'honneur estant bien gardé, et tant de des-
honneur au contraire.» Longuarine luy dist: « Il me semble, Guebron, que ce n’est pas grande vertu de refuser un cordelier, mais que plustost seroit chose impossible de les aimer. — Longuarine (respondit Guebron), celles qui n’ont point acoustumé d’avoir de tels serviteurs que vous ne tiennent point fascheux les cordeliers, car ils sont hommes aussi beaux, aussi forts et plus reposez que nous autres, qui sommes tous cassez de harnois; et si parlent comme anges, et sont les aucuns importuns comme diables; parquoy celles qui n’ont veu robbes que de bureau sont bien vertueuses quand elles eschappent de leurs mains. » Nomerfide dist tout hault : « Ha! par ma foy! vous en direz ce que vous voudrez, mais j’eusse mieux aimé estre jettée en la riviere que de coucher avec un cordelier. » Oisille dist en riant : « Vous sçavez doncques bien-nager? » Ce que Nomerfide trouva mauvais, pensant que Oisille n’eust telle estime d’elle qu’elle desiroit; parquoy luy dist en colere : « Il y en a qui ont reffusé des personnes plus agreables qu’un cordelier, et n’en ont faict sonner la trompette. » Oisille, se prenant à rire de la veoir courroucée, luy dist : « Encores moins ont faict sonner le tabourin de ce qu’elles ont faict et accordé. » Parlamente dist : « Je voy bien que Simontault a desir de parler, parquoy je luy donne ma voix : car, aprés deux tristes nouvelles, il ne fauldra à nous en dire une qui ne nous fera point plourer. — Je vous remercie, dist Simontault, car, en me donnant vostre voix, il ne
s’en fault gueres que ne me nommez plaisant, qui est un nom que je trouve trop fascheux ; et, pour m'en venger, je vous monstreray qu’il y a des femmes qui font bien semblant d’estre chastes envers quelques uns et pour quelque temps, mais la fin les monstre telles qu’elles sont, comme
vous verrez par une histoire tresveritable que je vous diray. »
Subtilité d’une femme qui feit evader son amy, lors que son mary (qui estoit borgne) les pensoit surprendre.
AS L y avoit un viel varlet de chambre “Xe de Charles, dernier duc d’Alencon, 4% lequel avoit perdu un œil, et estoit SEA marié avec une femme beaucoup plus
en leur maison; et ne pouvoit si souvent aller veoir sa femme comme il eust bien voulu : qui fut occasion qu’elle oublia tellement son honneur et conscience qu’elle se meit à aimer un jeune gentil-homme, dont à la longue le bruit fut si grand et mauvais que le mary en fut adverty. Le-
quel ne le pouvoit croire, pour les grands signes d'amitié que luy monstroit sa femme. Toutesfois, un jour, il pensa en faire l’experience, et se venger, s’il pouvoit, de celuy qui luy faisoit ceste honte. Et, pour ce faire, faignit s’en aller en quelque lieu prés de là pour deux ou trois jours. Incontinent qu’il fut party, sa femme envoya querir son homme, lequel ne fut pas demie heure avec elle que voicy venir son mary qui frappa bien fort à la. porte. Elle, qui le congneut, le dist à son amy, qui fut si estonné qu’il eust voulu estre au ventre de sa mere, et maudissant elle et l’amour qui l’avoient mis en tel danger. Elle luy dist qu’il ne se souciast point, et qu’elle trouveroit bien le moyen de l’en faire saillir sans mal ny honte, et qu’il se habillast le plus tost qu’il pourroit. Ce pendant, frappoit le mary à la porte , qui appelloit sa femme le plus hault qu’il pouvoit. Mais elle faignoit de ne le congnoistre point, et disoit tout hault au varlet de. leans : « Que ne vous levez vous, et allez faire taire ceulx qui font ce bruit à la porte? Est-ce maintenant l’heure de venir en la maison des gens de bien? Si mon mary estoit icy, il vous en gardetoit! » Le mary, oyant la voix de sa femme, l’appella le plus hault qu’il peut : « Ma emme, ouvrez-moy ! Me ferez-vous demourer icy jusques au jour? » Et quand elle veit que son amy estoit tout prest de saillir, en ouvrant la porte, commença à dire à son mary : « O mon mary! que je suis bien aise de vostre venuë! car je faisois un merveilleux songe ; et estois tant aise
que jamais je ne receu un tel contentement, pource qu’il me sembloit que vous aviez recouvert la veuë de vostre œil. » Et, en l’embrassant et le baisant, le print par la teste, et luy bouchoit d’une main son bon œil, et luy demandoit :
« Voyez vous point mieulx que vous n’aviez acoustumé ? » Et, ce pendant qu’il ne veoit goutte, feit sortir son amy dehors, dont le mary se doubta incontinent, et luy dist : « Ma femme, par Dieu, je ne feray jamais le guet sur vous, car, en vous cuidant tromper, j’ay receu la plus fine tromperie qui fut jamais inventée. Dieu vous vueille amender, car il n’est en la puissance d’homme qui vive de donner ordre à la malice d’une femme, qui ne la fera mourir. Mais, puis que le bon traictement que je vous ay faict n’a peu servir à vostre amendement, peult estre que le despris que doresnavant j'en feray vous chastira. » Et en ce disant s’en alla, et laissa sa femme bien desolée, qui, par le moyen de ses parents, amis, excuses et larmes, retourna encores avec luy.
« Par cecy, voyez vous, mes dames, combien est prompte et subtile une femme à eschapper d’un danger. Et si, pour couvrir un mal, son esprit a promptement trouvé remede, je pense que, pour en eviter un ou pour faire quelque bien, son esprit seroit encores plus subtil : car le bon esprit, comme j’ay tousjours ouy dire, est le plus fort. » Hircan luy dist : « Vous parlerez tant des finesses que vous vouldrez, mais si ay je telle opi-
nion de vous, si le cas vous estoit advenu, vous ne le sçauriez celer. — J’aymerois autant, ce luy dist elle, que m’estimissiez la plus sotte du monde. — Je ne le dy pas, ce dist Hircan, mais je vous estime bien celle qui plus tost s’estonneroit d’un bruit que finement ne le feroit taire. — Il vous semble, dist Nomerfide, que chacun est comme vous, qui par un bruit en veult couvrir un autre. Mais il y a danger qu’à la fin une couverture ruine sa compaigne, et que le fondement soit tant chargé pour soustenir les couvertures qu’il ruine l’edifice. Mais, si vous pensez que les finesses d’un des hommes (dont chacun vous estime bien rempli) soient plus grandes que celles des femmes, je vous laisse bien mon rang pour nous en compter quelque autre. Et, si vous voulez vous proposer pour exemple, je croy que vous nous apprendrez bien de la malice. — Je ne suis pas icy, dist Hircan, pour me faire pire que je suis : Car encores y en a il qui plus que je n’en veulx en dient. » Et en ce disant, regarda sa femme, qui luy dist soudain : « Ne craignez point pour moy à dire verité, car il me sera plus facile à ouyr compter voz finesses que de les vous veoir faire devant moy, combien qu’il n’y en ait nulle qui sceust diminuer l’amour que je vous porte. » Hircan respondit : « Aussi ne me plains-je pas de toutes les faulces opinions que vous avez euës de moy. Parquoy, puis que nous cognoissons l’un l’autre, c’est occasion de plus grande seureté pour l’advenir. Mais si ne suis-je pas si sot de ra-
compter une histoire de moy dont la verité vous puisse porter ennuy; toutesfois j’en diray une d’un personnage qui estoit bien de mes amis. »
Un marchant de Paris trompe la mere de s’amie pour couvrir leur faulte.
N la ville de Paris y avoit un marchant j* amoureux d’une fille sa voisine, ou,
blant qu’il faisoit de l’aimer et cherir n’estoit que pour couvrir une amour plus haulte et honorable. Mais elle, qui se consentoit d’être trompée, l’ai-. moit tant qu’elle avoit oublié la façon dont les femmes ont acoustumé de refuser les hommes.
Ce marchant icy, aprés avoir esté long temps à prendre la peine d’aller où il la pouvoit trouver, la faisoit venir où il luy plaisoit, dont sa mere s’aperceut, qui estoit une treshonneste femme, et luy defendit que jamais elle ne parlast à ce marchant, ou qu’elle la mettroit en religion. Mais cette fille, qui plus aimoit le marchant qu’elle ne craignoit sa mere, le cherissoit plus qu’aupa-
ravant. Et un jour advint qu’estant toute seule en une garderobbe, ce marchant y entra, lequel, se trouvant en lieu commode, se print à parler à elle le plus privéement qu’il luy fut possible. Mais quelque chambriere qui le vit entrer dedans le courut dire à la mere, laquelle avec une tresgrande colere s’y en alla; et quand sa fille l’ouyt venir, dist en pleurant à ce marchant : « Hélas, mon amy! à ceste heure me sera bien cher vendu l’amour que je vous porte. Voicy ma mere, qui cognoistra ce qu’elle a tousjours craint et doubté. » Le marchant, qui d’un tel cas ne fut point estonné, la laissa incontinent et s’en alla au devant de la mere, et, en estendant les bras, l’embrassa le plus fort qu’il luy fut possible, et, avec ceste fureur dont il commençoit à entretenir sa fille, getta la pauvre femme vieille sur une couchette, laquelle trouva si estrange ceste façon de faire qu’elle ne sçavoit que luy dire, sinon : « Que voulez vous ? resvez vous ?» Mais pour . cela ne laissoit de la poursuivre d’aussi prés que si c’eust esté la plus belle fille du monde, et, n’eust esté qu’elle cria si fort que les varlets et chambrieres vindrent à son secours, elle eust passé le chemin qu’elle craignoit que sa fille marchast. Parquoy, à force de bras, osterent ceste pauvre vieille d’entre les mains du marchant, sans que jamais elle sceust ny ne peust sçavoir l’occasion pourquoy il l’avoit ainsi tourmentée. Durant cela se sauva la fille en une maison ‘auprés, où il y avoit des nopces : dont le marchant et
elle ont maintesfois riz ensemble depuis aux despens de la vieille, qui jamais ne s’en apperceut.
« Par cecy voyez vous, mes dames, que la finesse d’un homme a trompé une vieille et saulvé l'honneur d’une jeune femme. Mais qui vous nommeroit les personnes, ou qui eust veu la contenance du marchant et l’estonnement de ceste vieille, eust eu grand peur de sa conscience s’il se fust gardé de rire. Il me suffit que je vous prouve, par ceste histoire, que la finesse des hommes est aussi prompte et secourable au besoing que celle des femmes, à fin, mes dames, que vous ne craigniez point de tomber entre leurs mains : car, quand vostre esprit vous fauldra, le leur sera prest à couvrir vostre honneur. » Longarine luy dist : « Vrayment, Hircan, je confesse que le compte est fort plaisant et la finesse grande ; mais si n’est-ce pas un exemple que les filles doivent ensuivre. Je croy bien qu’il y en a à qui vous le vouldriez faire trouver bon ; mais si n’estes vous pas si sot de vouloir que vostre femme, ny celle dont vous aimez mieulx lhonneur que le plaisir, voulust jouër à tel jeu. Je croy qu’il n’yen auroit point un qui de plus prés les regardast ne qui mieulx y mist ordre que vous. — Par ma foy, dist Hircan, si celle que vous dictes avoit faict pareil cas et que je n’en eusse rien sceu, je ne l’estimerois pas moins. Et si ne sçay si quelque un en a point faict d’aussi bons, dont le celer me mect hors de peine. » Parla-
Lie
mente ne se peut tenir de dire : « Il est impossible que l’homme mal faisant ne soit soupçonneux, mais bien heureux est celuy sur lequel on ne peult avoir soupçon par occasion donnée. » Longarine dist : « Je n’aÿ gueres veu grand feu de quoy ne vint quelque fumée, mais j’ay bien veu la fumée où il n’y avoit point de feu : car aussi souvent est soupçonné par les mauvais le mal, ou il n’est point congneu là où ilest. » A l’heure Hircan luy dist : « Vrayement, Longarine, vous en avez si bien parlé en soustenant l’honneur des dames à tort soupçonnées que je vous donne ma voix pour dire la vostre, par ainsi que vous ne nous faciez point pleurer comme a faict madame Oisille par trop louër les femmes de bien. » Longariné, en se prenant bien fort à rire, commença à dire ainsi : « Puis que vous avez envie que je vous face rire selon ma coustume, ce ne sera pas aux despens des femmes, et si diray chose pour monstrer combien elles sont aisées à tromper quand elles mettent leur fantasie à la jalousie, avecques une estime de leur bon sens de vouloir tromper leurs mariz. »
Un quidam, ayant couché avec sa femme au lieu de sa chambriere, y envoya son voisin, qui le feit cocu sans que sa femme en sceust rien.
5" la comté d’Allex, y avoit un homme : *< nommé Bornet qui avoit espousé une r honneste et femme de bien, de la-
“ quelle il aimoit l’honneur et a reputation, comine je croy que tous les mariz qui sont iCY font de leurs femmes. Et combien qu’il voulust que la sienne luy gardast loyauté, si ne vouloit il pas que la loy fust egale à tous deux : car il devint amoureux de sa chambriere, au change dequoy il ne craignoit sinon que la diversité des viandes ne pleust. Il avoit un voisin de pareille condition que luy, nommé Sandras, tabourineur et cousturier. Et y avoit entre eux telle amitié que, hors mis la femme, ils n’avoient rien party ensemble. Parquoy il declara à son amy l’entreprise qu’il avoit sur sa chambriere, lequel non seulement le trouva bon, mais aida de tout son pouvoir à la parachever, esperant avoir part au gasteau. La chambriere, qui ne s’y vouloit consentir, se voyant pressée de tous costez, l’alla
dire à sa maistresse, la priant luy donner congé de s’en aller sur ses parents, car elle ne pouvoit plus vivre en ce tourment. La maistresse, qui aimoit bien fort son mary, et duquel elle avoit soupçon, fut bien aise d’avoir gaigné ce poinct sur luy et de luy pouvoir monstrer justement qu’elle en avoit eu doubte. Parquoy dist à sa chambriere : « Tenez bon, mamie, tenez peu à peu bon propos à mon mary, et puis aprés luy donnez assignation de coucher avec vous en ma garde-robbe, et ne faillez à me dire la nuit qu’il devra venir; mais gardez que nul n’en sçache rien. » La chambriere feit tout ainsi que sa maistresse luy avoit commandé : dont le maistre fut si aise qu’il en alla faire la feste à son compaignon, lequel le pria, veu qu’il avoit esté du marché, d’en avoir le demeurant. La promesse faicte et l’heure venuë, s’en alla coucher le maistre, comme il cuidoit, avec sa chambriere. Mais sa femme, qui avoit renoncé à l’auctorité de commander pour le plaisir de servir, s’estoit mise en la place de la chambriere, et receut son mary, non comme femme, mais faignant la contenance d’une fille estonnée, si bien que son mary ne s’en apperceut point.
Je ne vous sçaurois dire lequel estoit le plus aise des deux, ou luy de penser tromper sa femme, ou elle de tromper son mary. Et quand il eut demeuré avec elle non selon son vouloir, mais selon sa puissance, qui sentoit son vieil marié, s’en alla hors de la maison, où il trouva son compaignon,
beaucoup plus fort et jeune que luy, et luy feit la feste d’avoir trouvé la meilleure robbe qu’il avoit point veuë. « Vous sçavez (luy dist son compaignon) ce que m'avez promis. — Allez doncques vistement, dist le maistre, de peur qu’elle se lieve ou que ma femme ait affaire d’elle. Le compaignon s’y en alla et trouva encore la mesme chambriere que le mary avoit mescogneuë, laquelle, cuidant que ce fust son mary, ne le refusa de chose qu’il demandast, j'entends demander pour prendre, car il n’osoit parler. Il y demeura bien pluslonguement que le mary, dont la femme s’esmerveilloit fort, car elle n’avoit point accoustumé d’avoir telles nuictées ; toutes fois elle eut patience, se reconfortant aux propos qu’elle avoit deliberé de luy tenir le lendemain et à la mocquerie qu’elle luy feroit recevoir. Sur le poinct de l’aube du jour, cest homme se leva d’auprés d’elle, et en se partant du lict se joüa à elle, et en se jouant luy arrachea un anneau qu’elle avoit au doigt, duquel son mary l’avoit espousée : chose que les femmes de ce païs gardent en grande superstition, et honorent fort une femme qui garde cest anneau jusques à la mort ; et au contraire, si par fortune le pert, elle est desestimée, comme ayant donné sa foy à un autre qu’à son mary. Elle fut trescontente qu’il luy ostast, pensant que ce seroit seur tesmoignage de la tromperie qu’elle luy avoit faicte.
Quand le compaignon fut retourné devers le maistre, il luy demanda : « Et puis ? » Il luy respondit qu’il estoit de son opinion, et que, s’il
n’eust craint le jour, encor y fust il demeuré ; et ainsi se vont tous deux reposer le plus coyement qu’ils peurent. Et le matin, en s’habillant, apperceut le mary l’anneau que son compaignon avoit au doigt tout pareil de celuy qu’il avoit donné en mariage à sa femme. Et demanda à son compaignon qui le luy avoit baillé. Mais, quand il entendit qu’il l’avoit arraché du doigt de sa chambriere, il fut fort estonné, et commença à donner de la teste contre la muraille et à dire : « Ha, vertu dieu! me serois-je bien faict cocqu moy-mesme, sans que ma femme en sceust rien ? » Son compaignon, pour le reconforter, luy dist : « Peult estre que vostre femme bailla son anneau au soir en garde à la chambriere. » Le mary s’en va à la maison, où il trouva sa femme plus belle, plus gorgiase et plus joyeuse qu’elle n’avoit accoustumé, comme celle qui se resjouissoit d’avoir saulvé la conscience de sa chambriere et d’avoir experimenté jusques au bout son mary, sans y rien perdre que le veiller d’une nuict. Le mary, la voyant avec si bon visage, dist en soy-mème : « Si elle sçavoit ma bonne fortune, elle ne me feroit pas si bonne chere.» Et, en parlant à elle de plusieurs propos, la print par la main et advisa qu’elle n’avoit pas l’anneau, qui Jamais ne luy partoit du doigt, dont il devint tout transi, et luy demanda en voix tremblante :, « Qu’avez vous faict de vostre anneau ? » Mais elle, qui fut bien aise qu’il la mettoit au propos qu’elle avoit envie de luy tenir, luy dist : « O le plusmeschant de tous les hommes! à qui le cuidez vous
avoir osté ? Vous pensiez bien que ce fust à ma chambriere, pour l’amour de laquelle avez despensé deux fois plus de voz biens que jamais vous ne feistes pour moy: car, à la premiere fois que y estes venu coucher, je vous ay jugé tant amoureux d’elle qu’il estoit possible de plus; mais, aprés que vous fustes sailly dehors, et, puis encores retourné, il sembloit que vous fussiez un diable sans ordre ne mesure. O malheureux | pensez quel aveuglement vous a prins de loüer tant mon corps et mon embonpoint, dont par si long temps vous seul avez esté joïssant sans en faire grande estime. Ce n’est doncques pas la beauté et l’embonpoint de vostre chambriere qui vous a faict trouver ce plaisir si agreable, mais c’est le peché infame et la vilaine concupiscence qui brusle vostre cueur et vous rend les sens si hebetez que, par la fureur en quoy vous mettoit l’amour de ceste chambriere, je croy que vous eussiez prins une chevre coiffée pour une belle fille. Or il est temps, mon mary, de vous corriger et de vous contenter demoy,et,enme congnoissant vostre et femme de bien, penser ce que vous avez faict, cuidant que je fusse une pauvre meschine. Ce que j’ay faict a esté pour vous retirer de vostré malheureté, à fin que sur vostre vieillesse nous vivons en bonne amitié et repos de conscience : car, si vous voulez continuer la vie passée, j'aime mieux me separer de vous que de voir de jour en jour la ruine de vostre ame, de vostre corps et de voz biens devant mes yeux. Mais, s’il vous plaist cognoistre votre faulse opi-
LA
nion et vous deliberer de vivre selon Dieu, gardant ses commandemens, j’oublieray toutes les faultes passées, comme je veux que Dieu oublie mon ingratitude à ne l’aimer comme je doy. »
Qui fut bien esbahy et desesperé, ce fut ce pauvre mary, voyant sa femme tant belle, chaste et honneste, avoir esté delaissée de luy pour une qui ne l’aimoit pas ; et, qui pis est, d’avoir esté si malheureux que de la faire meschante sans son sceu, et faire participant un autre au plaisir qui n’estoit que pour luy seul. Parquoy se forgea en luy mesme les cornes de mocquerie perpetuelle. Mais, voyant sa femme assez courroucée de l’amour qu'il avoit porté à sa chambriere, se garda bien de luy dire le meschant tour qu’il luy avoit faict, et, en luy demandant pardon, avec promesse de changer entierement sa mauvaise vie, luy rendit son anneau, qu’il avoitreprins de son compaignon, lequel pria de ne reveler sa honte. Mais, comme toutes choses dictes à l’oreille sont preschées sur le tect, quelque temps aprés la verité fut cogneuë, et l’appeloit on cocu, sans la honte de sa femme.
«Îlme semble, mes dames, que, si tous ceux qui ont faict pareilles offenses à leurs femmes estoient puniz de pareille punition, Hircan et Saffredent devroient avoir belle peur. — Et dea Longarine, dist Saffredent, n’y en a il point d’autres en la compagnie mariez, que Hircan et moy? — Si a bien, dist elle, mais non pas qui voulussent jouër un tel tour. — Où avez vous veu, dist Saffredent,
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que nous ayons pourchassé les chambrieres de nos femmes ? — Si celles à qui il touche, dist Longarine, vouloient dire la verité, l’on trouveroit bien chambriere à qui l’on a donné congé avant son quartier. — Vrayement, ce dist Guebron, vous estes une bonne dame qui, en lieu de faire rire la compaignie, comme vous avez promis, mettez ces deux pauvres gens en colere. — C’est tout un, dist Longarine, mais que ils ne viennent point aux espées, leur colere ne fera que redoubler nostre rire. — Mais ilest bon, dist Hircan, car, si noz femmes vouloient croire ceste dame, elle brouilleroit le meilleur mesnage qui soit en la compaignie. — Je sçay bien devant qui je parle, dist Longarine, car voz femmes sont si sages et vous aiment tant que, quand vous leur feriez cornes aussi puissantes que celles d’un dain, encores se voudroient elles persuader, et au monde aussi, que ce sont chapeaux de roses. » La compaignie, et mesmes ceux à qui il touchoit, se prindrent tant à rire qu’ils meirent fin à leur propos. Mais Dagoucin, qui encores n’avoit sonné mot, ne se peut tenir de dire:
« L'homme est bien desraisonnable quand il a dequoy se contenter et veult chercher autre chose. Car j’ay veu souvent, pour cuider mieux avoir et ne se contenter de la suffisance, que l’on tombe au pis, et si l’on n’est point plainct, car l’inconstance est tousjours blasmée.» Simontault luy dist : « Mais que feriez vous à ceux qui n’ont pas trouvé leur moitié ? Appellez vous inconstance de Ja chercher en tous les lieux ou l’on la peult trouver ? — Pour
It
ce que l’homme ne peult sçavoir, dist Dagoucin, où est ceste moictié dont l’union est si egale, que l’un ne differe de l’autre, il fault qu’il s’arreste où l’amour le contraint, et pour quelque occasion qui puisse advenir ne changer le cueur ny la volonté : car si celle que vous aymez est tellement semblable à vous et d’une mesme volonté, ce sera vous que vous aimerez, et non pas elle. — Dagoucin, dist Hircan, je veux dire que si nostre amour est fondé sur la beauté, bonne grace, amour et faveur d’une femme, et nostre fin soit fondée sur plaisir, honneur ou profit, l’amour ne peut longuement durer: car, si la chose surquoy nous la fondons deffault, nostre amour s’en volle hors de nous. Mais je suis ferme en mon opinion que celuy qui aime n’a autre fin ne desir que de bien aimer, et laissera plustost son ame par-la mort que ceste ferme amour saille de son cueur.— Par ma foy, dist Simontault, je ne croy pas, Dagoucin, que jamais vous ayez esté amoureux : car, si vous aviez senty le feu comme les autres, vous ne nous peindriez icy la republicque de Platon, qui escript et n’experimente point. — Si j’ay aimé, dist Dagoucin, j'ayme encores et aimeray tant que vivray ; mais j'ay si grand peur que la demonstrance face tort à la perfection de mon amour que je crains que celle de qui je devrois desirer amitié semblable l’entende. Et mesmes je n’ose penser ma pensée, de peur que mes yeux en revelent quelque chose : car, tant plus je tiens ce feu celé et couvert, plus en moy croist le plaisir de sçavoir, que j’ayme par-
faictement. — Ha, par ma foy, dist Guebron, si ne croy-je pas que vous ne fussiez bien aise d’estre aimé. — Je ne dy pas le contraire, dist Dagoucin ; mais, quand je serois tant aimé comme j'aime, si n’en sçauroit croistre mon amour, comme elle ne sçauroit diminuer pour estre si peu aimé comme j'aime fort. » A l’heure Parlamente, qui soupçonnoit ceste fantasie, luy dist : « Donnez vous garde, Dagoucin, car j'en ay veu d’autres que vous qui ont mieux aimé mourir que parler. — Ceux là donques, dist Dagoucin, s’estiment bien heureux. — Voire, dist Saffredent, et dignes d’estre mis au nombre des innocens, desquels l’Eglise chante : Non loquendo, sed moriendo, confessi sunt. J’en ay tant ouy parler de ces transiz d’amours, mais encores jamais n’en vei-je mourir un. Et puis que je suis eschappé, veu les ennuiz que j’en ay porté, je ne pense jamais qu’autre en puisse mourir. — Ha, Saffredent, dist Dagoucin, voulez vous doncques estre aimé, puis que ceux de vostre opinion n’en meurent point ? Mais j'en sçay assez bon nombre qui ne sont morts d'autre maladie que d’aymertrop parfaictement.—Or,puis qu’ensçavez des histoires, dist Longarine, je vous donne ma voix pour nous en racompter quelque belle, qui sera la neufviesme de ceste journée. — A fin, dist Dagoucin, que ma veritable parolle, suyvie de signes et miracles, vous y face adjouster foy, je vous reciteray une histoire advenuë depuis trois ans. »
Piteuse mort d’un gentil-homme amoureux pour avoir trop tard receu consolation de celle qu'il aimoit.
Ke NTRE Daulphiné et Provence y avoit «un gentil-homme beaucoup plus riche Déd de vertu, beauté et honnesteté que
sr d’autres biens, lequel aima fort une damoiselle dont je ne diray le nom pour l’amour de ses parens, qui sont venuz de bonnes et grandes maisons , mais asseurez vous que la chose est veritable; et, à cause qu’il n’estoit de maison de mesme elle, il n’osoit descouvrir son affection : car l’amour qu’il luy portoit estoit si grand et parfaict qu’il eust mieux aimé mourir que desirer une seule chose qui eust esté à son deshonneur, et, se voyant de si bas lieu au pris d’elle, n’avoit nul espoir de l’espouser. Parquoy son amour n’estoit fondé sur nulle fin, sinon de l’aimer de tout son pouvoir le plus parfaictement qu’il luy estoit possible, comme il feit si longuement qu’à la fin elle en eut quelque cognoissance. Et, voyant l’honeste amitié qu’il luy portoit tant plein de vertu et bon propos, se sentoit bien heureuse d’estre aimée d’un si vertueux personnage ; et luy
faisoit tant de bonnes cheres que luy, qui ne l’avoit pretendue meilleure , se contentoit tresfort. Mais la malice, ennemie de tout repos, ne peut souffrir ceste vie honneste et heureuse : car quelques uns allerent dire à la mere de la fille qu'ils s’esbahissoient que ce gentil-homme pouvoit tant faire en sa maison, et que l’on soustenoit que la beauté de la fille l’y tenoit plus qu’autre chose, avec laquelle on le veoit souvent parler. La mere, qui ne doutoit en nulle façon de l’honnesteté du gentil-homme, dont elle se tenoit aussi asseurée que de nul de ses enfans, fut fort marrie d’entendre qu’on le prenoïit à mauvaise part, tant qu’à la fin (craignant le scandale par la malice des hommes) le pria pour quelque temps de ne hanter sa maison comme il avoit acoustumé, chose qu'il trouva de dure digestion, sçachant que les propos honnestes qu’il tenoit à sa fille ne meritoient point tel eslongnement. Toutesfois, pour faire taire les mauvaises langues, se retira tant de temps que le bruit cessa, et y retourna comme il avoitaccoustumé. L'absence duquel n’avoit amoindry sa bonne volonté, mais, estant en sa maison, entendit que l’on parloit de marier ceste fille avec un gentil-homme qui luy sembla n’estre point si riche qu’il luy deust tenir tort d’avoir s’amie non plus que luy. Et commença à prendre cueur et employer de ses amis pour parler de sa part, pensant que si le choix estoit baillé à la demoiselle, qu’elle le prefereroit à l’autre. Toutesfois la mere de la fille et ses parens, pource que l’autre estoit
beaucoup plus riche, l’esleurent, dont le gentilhomme print tant de desplaisir, sçachant que s’amie perdoit autant de contentement que luy, peu à peu, sans autre maladie, commença à diminuer, et en peu de temps changea de telle sorte qu’il sembloit qu’il couvrist la beauté de son visage d’un masque de la mort, où d’heure à heure il alloit joyeusement.
Si est-ce qu’il ne se peut garder quelquefois qu’il n’allast parler à celle qu’il aymoit tant. Mais à la fin, que la force luy deffailloit, il fut contrainct de garder le lict, dont il ne voulut advertir celle qu’il aimoit, pour ne luy donner part de son ennuy; et, se laissant ainsi aller au desespoir, perdit le boire et le manger, le dormir et le repos, en sorte qu'il n’estoit possible de le congnoistre, pour la maigreur et l’estrange visage qu’il avoit. Quelqu'un en advertit la mere de s’amie, qui estoit fort charitable, et d’autre part aimoit tant le gentil-homme que, si tous leurs parens eussent esté de son opinion et de la fille, ils eussent preferé l’honnesteté de luy à tous les biens de l’autre ; mais les parens du pere n’y voulurent entendre. Toutesfois, avec sa fille, alla visiter le pauvre gentil-homme, qu’elle trouva plus mort que vif. Et, cognoissant la fin de sa vie approcher, s’estoit confessé et receu le sainct sacrement, pensant mourir sans plus veoir personne ; mais luy, à deux doigs de sa mort, voyant encore celle qui estoit sa vie et resurrection, se sentit si fortifié qu’il se Jetta en sursault sur son lict, disant à la dame:
« Quelle occasion vous amene, ma dame, de venir visiter celuy qui a desja le pied en la fosse et de li mort duquel vous estes la cause? — Comment, ce dist la dame, seroit il bien possible que celuy que nous aimons tant peust recevoir la mort par nostre faulte? Je vous prie, dictes moy pour quelle raison vous tenez ces propos.— Ma dame, dist il, combien que tant qu’il m’a esté possible, J'ay dissimulé l’amour que je porte à ma damoiselle vostre fille, si est-ce que mes parens, parlans du mariage d’elle et de moy, ont plus parlé que je ne voulois, veu le malheur qui m’est advenu d'en perdre l’esperance, non pour mon plaisir particulier, mais pource que je sçay qu'avec nul autre ne sera si bien traictée ne tant aimée qu’elle eust esté avec moy. Le bien que je veois qu’elle perd du meilleur et plus affectionné serviteur et amy qu’elle ait en ‘ce monde me faict plus de mal que la perte de ma vie, que pour elle seule je voulois conserver; toutesfois, puis qu’elle ne luy peut de rien servir, ce m'est grand gaing de la perdre. » La mere et la fille, oyans ces propos, meirent peine de le reconforter. Et luy dist la mere : « Prenez courage, mon amy, et je vous promets ma foy que, si Dieu vous donne santé, jamais ma fille n’aura autre mary que vous, et voyla-cy presente à laquelle je commande de vous en faire la promesse. » La fille, en pleurant, meit peine de luy donner seureté de ce que sa mere luy promettoit. Mais luy, cognoissant que quand il auroit santé il n’auroit pas s’amie, et que les
bons propos qu’elle tenoit n’estoient que pour essayer à le faire un peu revenir, leur dist que si ce langage luy eust esté tenu il y'a trois mois, qu’il eust esté le plus sain et le plus heureux gentilhomme de France, mais que le secours luy venoit si tard qu’il ne pouvoit plus estre creu ny esperé. Et, quand il veit qu’elles s’efforcerent de le faire croire, il leur dist : « Or, puis que je vois que vous me promettez le bien qui jamais ne me peut advenir, encores que le vousissiez, pour la foiblesse où je suis, je vous en demande un beaucoup moindre que jamais je n’eus la hardiesse de requerir. » À l’heure toutes deux luy jurerent, et qu’il le demandast hardiment. « Je vous supplie, dist-il, que me donnez entre mes bras celle que vous me promettez pour femme et luy commandez qu’elle m’embrasse et baise. » La fille, qui n’avoit accoustumé telles privautez, en cuida faire difficulté; mais la mere Iuy commanda expressément, voyant qu'il n’y avoit plus en luy sentiment ne force d’homme vif. La fille donc, par ce commandement, s’advança sur le lict du pauvre malade, luy disant : « Mon amy, je vous prie, resjouissez vous. » Le pauvre languissant, le plus fort qu’il peut en son extreme foiblesse, estendit ses bras tous desnuez de chair et de sang, et avec toute la force de son corps embrassa la cause de sa mort, et en la baisant de sa froide et pasle bouche la tint le plus longuement qu’il luy fust possible, et puis dist à la fille : « L'amour que je vous ay portée a esté si grande et honneste que jamais
(hors mis mariage) n’ay souhaitté de vous autre bien que celuy que j’en ay maintenant, par faulte duquel et avec lequel je rendray joyeusement mon esprit à Dieu, qui est parfaicte amour et charité, qui cognoist la grandeur de mon amour et l’honnesteté de mon desir, luy suppliant (ayant mon desir entre mes bras) recevoir entre les siens mon esprit. » Et, en ce disant, la reprint entre ses bras par une telle vehemence que le cueur, affoibly, ne povant porter cest effort, fut abandonné de toutes ses vertuz et esprits, car la joye le feit tellement dilater que le siege de l’ame luy saillit et s’en voila à son createur. Et combien que le pauvre corps demourast sans vie longuement, et par ceste occasion ne pouvoit plus tenir sa prise, toutesfois l'amour que la damoiselle avoit tousjours celée se declara à l’heure si fort que la mere et les serviteurs du mort eurent bien affaire à separer ceste union, mais à force osterent la vifve presque morte d’avec le mort, lequel ils feirent honorablement enterrer. Mais le plus grand triumphe des obseques furent les larmes, les pleurs et les cris de ceste pauvre damoiselle, qui d’autant plus se declara aprés la mort qu'elle s’estoit dissimulée durant la vie, quasi comme satisfaisant au tort qu’elle luy avoit tenu. Et depuis (comme j’ay ouy dire) quelque mary qu’on luy donnast pour l’appaiser n’a jamais eu joye en son Cueur.
« Vous semble-il, Messieurs, qui n’avez voulu
croire à ma parolle, que cest exemple ne soit pas suffisante pour faire confesser que parfaicte amour mene les gens à la mort par trop estre celée et mescogneué ? Il n’y a nul de vous quine cognoisse les parens d’un costé et d’autre, parquoy n’en pouvez plus douter, et nul qui ne l’a experimenté ne le peult croire. » Les dames, oyans cela, eurent toutes les larmes aux yeux; mais Hircan leur dist : « Voila le plus grand fol dont jamais aye ouy parler. Est il raisonnable (par vostre foy) que nous mourions pour femmes, qui ne sont faictes que pour nous, et que nous craignons leur demander ce que Dieu leur enjoinct nous donner? Je ne parle pour moy ne pour tous les mariez, car j’ay autant ou plus de femmes qu’il ne m’en fault ; mais je dy cecy pour ceux qui en ont necessité, lesquels il me semble estre sots de craindre celles à qui ils doivent faire peur. Voyez vous pas bien le regret que ceste pauvre femme avoit de sa sottise, car, puis qu’elle embrassoit le corps mort (chose repugnante à nature), elle n’eust point refusé le corps vivant s’il eust usé d’aussi grande audace qu’il feit de pitié en mourant.—T'outesfois, dist Oisille, si monstra bien le gentil-homme Phonnesteté et amitié qu’il luy portoit, dont il sera à jamais loüable devant tout le monde, car trouver chasteté en un cueur amoureux est chose plus divine qu’humaine.— Ma dame, dist Safredent, pour confirmer le dire d’Hircan (auquel je me tiens), Je vous prie me croire que fortune aide aux audacieux, et qu’il n’y a homme, s’il est aimé
d’une dame, mais qu’il sçache poursuivresagement et affectionément, qu’en la fin n’en ait du tout ce qu’il demande ou en partie; mais l'ignorance et la foible crainte fait perdre aux hommes beaucoup de bonnes adventures, et fondent leur perte sur ka vertu de leur amie, laquelle n’ont jamais expe-. rimentée du bout du doigt seulement, car oncques place ne fut bien assaillie sans estre prise. — Je m'esbahis, dist Parlamente, de vous deux comme vous oseztenir tels propos ; celles’ que vous avez aimées ne vous sont gueres tenües, ou vostre adtesse a esté en si meschant lieu que vous estimez les femmes toutes pareilles. — Ma dame, dist Saffredent, quant est de moy, je suis si malheureux que je n’ay dequoy me vanter; mais si ne puis je tant attribuer mon malheur à la vertu des dames qu’à la faulte de n’avoir assez sagement entrepris ou bien prudemment conduict mon affaire, et n’allegueray pour tous docteurs que la: vieille du Rommant de la Rose, laquelle dict : « Nous sommes faicts, beaux fils, sans doubte, « toutes pour tous et tous pour toutes. » Parquoy je ne croy pas que si l’amour est une fois au cueur d’une femme, que l’homme n’en ait bonne issue s’il ne tient à sa bestie. » Parlamente dist : « Et si je vous en nommois une bien aimante, bien requise, pressée et importunée, et toutesfois femme de bien, victoirieuse de son cueur, de son corps et de son amy, advouriez vous que la chose veritable seroit impossible ? — Vrayement, dist il, ouy. — Lors, dist Parlamente, vous serez tous de dure foy
si vous ne croyez cest exemple. » Dagoucin luy dist : «a Ma dame, puis que je prouve par exemple l’amour vertueuse d’un gentil-homme jusques à la mort, je vous supplie, si en sçavez quelqu’une autre à l’honneur de quelque dame, que vous la vueillez reciter pour la fin de ceste journée, et ne faignez point à parler longuement en parolles, car il y a encores assez long temps pour dire beaucoup de bonnes choses. — Puis que le dernier reste m'est donné, dist Parlamente, je ne vous tiendray longuement en parolles, car mon histoire est si bonne, et si belle, et si veritable, qu’il me tarde que vous ne la sçachiez comme moy. Et combien que je ne l’aye veuë, si m’a elle esté racomptée par un de mes plus grands et entiers amis, à la louange et honneur de celuy du monde qu’il avoit le plus aimé, et me conjura que, si jamais je venois à la racompter, je vousisse changer les noms des personnes, parquoy tout cela est veritable, horsmis les noms, les lieux et le païs. » |
Amours d’Amadour et Florinde, où sont contenues maintes ruses et dissimulations, avec la treslouable chasteté de Florinde.
N la comté d’Arande, en Aragon, y D avoit une dame qui en sa grande jeu- : ï : nesse demeura vesve du Comte d’A-
se nommoit Florinde. Ladite dame meit peine de nourrir ses enfans en toutes vertuz et honestetez qu'il appartient à seigneurset gentils-hommes :en sorte que sa maison eut le bruit d’estre l’une des plus honorables qui fust en toutes les Espaignes. Elle alloit souvent à Tollette, où se tenoit le Roy d’Espaigne, et, quand elle venoit à Sarragosse (qui estoit prés de sa maison), demeuroit longuement avec la Royne et en la court, où elle estoit autant estimée que Dame qui pourroit estre. Une fois, allant vers le Roy (selon sa coustume), lequel estoit en Sarragosse en son chasteau de la Jafferie, ceste dame passa par un village qui estoit au viceroy de Cathelongue, lequel ne bougeoit de dessus les frontieres de Parpignan, à cause des grandes guerres qui estoient contre le Roy de France et
luy. Mais lors y avoit paix, en sorte que le Viceroy avec tous les capitaines estoient venuz pour faire reverence au Roy. Sçachant le Viceroy que la Comtesse d’Arande passoit par sa terre, alla au devant d'elle, tant pour l’amitié ancienne qu’il luy portoit que pour l’honorer comme parente du Roy. Or avoit le Viceroy en sa compaignie plusieurs honnestes gentils-hommes qui, par la frequentation des longues guerres, avoient acquis tant d'honneur et bon bruit que chacun qui les pouvoit veoir et hanter se tenoit heureux. Mais entre les autres y en avoit un, nommé Amadour, lequel, combien qu’il n’eust que dixhuict ou dixneuf ans, avoit la grace tant asseurée et le sens si bon que l’on l’eust jugé entre mille digne de gouverner une republique. Il est vray que ce bon sens là estoit accompaigné d’une si grande et naïsve beauté qu'il n’y avoit œil qui ne se tint content de le regarder ; et ceste beauté tant exquise suyvoit la parolle de ‘si prés qu’on ne sçavoit à qui donner l’honneur, à la grace, à la beauté ou à la parolle. Mais ce qui le faisoit plus estimer estoit sa hardiesse tresgrande, dont le bruit n’estoit empesché pour sa jeunesse : car en tant de lieux avoit ja monstré ce qu’il sçavoit faire que non seulement les Espaignes, mais la France et Italie estimoit grandement ses vertuz, pource qu’en toutes les guerres où il avoit esté ne s’estoit point espargné ; et, quand son païs estoiten repos, il alloit chercher la guerre aux lieux estranges, se faisant aimer et estimer des amis et ennemis.
Ce gentilhomme, pour l’amour de son capitaine, se trouva en ceste terre où estoit arrivée la Comtesse d’Arande, et, en regardant la beauté et bonne grace de sa fille (qui pour lors n’avoit douze ans), pensa en luy mesmes que c’estoit bien la plus belle et honneste personne que jamais il avoit veuë, et que, s’il pouvoit avoir sa bonne grace, il en seroit plus satisfaict que de tous les biens et plaisirs qu’il sçauroit avoir d’une autre. Et, aprés avoir longuement regardé, se delibera de l’aimer, quelque impossibilité que la raison meist au devant, tant pour la maison dont elle estoit que pour l’aage, qui ne pouvoit encores entendre tels propos. Mais contre ceste crainte il se fortiffioit d’une bonne esperance, se promettant en luy-mesmes que le temps et la patience apporteroient heureuse fin à ses labeurs ; et, dés ce temps, l'amour gentil qui sans autre occasion que par la force de luy mesmes estoit entré au cueur d’Amadour luy promist donner faveur et tout moyen pour y parvenir. Et, pour pourveoir à la plus grande difficulté, qui estoit en la loingtaineté du païs où il demouroit et le peu d'occasion qu’il avoit de reveoir Florinde, il pensa de se marier, contre la deliberation qu’il avoit faicte avec les dames de Barselonne et de Parpignan, parmy lesquelles il avoit tellement hanté ceste frontiere, à cause des guerres, qu’il sembloit mieulx Catelan que Castillan, combien qu’il fust natif d’auprés Tollete, d’une maison riche et honorable ; mais, à cause qu’il estoit puisné, n’avoit pas grand bien de patrimoine. Si est ce qu’amour
et fortune, le voyant delaissé de ses parents, delibererent d’y faire un chef d'œuvre, et luy donnerent (par le moyen de la vertu) ce que les loix du païs luy refusoient. Il estoit fort bien experimenté en l’estat de la guerre, et tant aimé de tous seigneurs et princes qu’il refusoit plus souvent leurs biens qu’il n’avoit soucy de leur en demander.
La Comtesse dont je vous parle arriva ainsi à Sarragosse, et fut tresbien receuë du Roy et de toute sa court. Le gouverneur de Cathalonne la venoit souvent visiter, et n’avoit garde de faillir Amadour à l’acompaigner, pour avoir le plaisir seulement de parler à Florinde; et, pourse donner à cognoistre en telle compaignie, s’adressa à la fille d’un vieil chevalier voisin de sa maison, nommée ÂAventurade, laquelle avoit esté nourrie d'enfance avec Florinde, tellement qu’elle sçavoit tout ce qui estoit caché en son cueur. Amadour, tant pour l’honnesteté qu’il trouva en elle que pource qu’elle avoit bien trois mille ducats de rente en mariage, delibera de l’entretenir comme celuy qui la vouloit espouser. À quoy volontiers elle presta l’oreille, et, pource qu’il estoit pauvre et le pere de la damoiselle riche, pensa que jamais ne s’accorderoit au mariage, sinon par le moyen de la Comtesse d’Arande. Dont s’adressa à madame Florinde, et luy dit: « Ma dame, vous voyez ce gentilhomme castillan qui si souvent parle à moy? Je croy que ce qu’il pretend n’est que de m'avoir en mariage. Vous sçavez quel pere j’ay :
jamais ne s’y consentiroit, si par madame la Comtesse et vous il n’en estoit fort prié. » Florinde, qui aimoit la damoiselle comme elle mesme, l’asseura de prendre cest affaire à cueur comme son bien propre. Et feit tant Aventurade qu’elle luy presenta Amadour, lequel en luy baisant la main cuida esvanouyr d’aise, et là où il estoit estimé le mieulx parlant qui fust en Espaigne devint muet devant Florinde, dont elle fut fort estonnée : car, combien qu’elle n’eust que douze ans, si avoit elle desja bien entendu qu’il n’y avoit homme en Espaigne mieulx disant ce qu’il vouloit et de meilleure grace. Et, voyant qu’il ne luy disoit rien, commença à luy dire : « La renommée que vous avez, seigneur Amadour, par toutes les Espaignes, est telle qu’elle vous rend cogneu en ceste compaignie, et donne desir et occasion à ceulx qui vous cognoissent de s’employer à vous faire plaisir: parquoy, sien quelque endroit je vousen puis faire, vous m’y pouvez employer. » Amadour, qui regardoit la beauté de la dame, fut si transy et ravy qu’à peine luy peut il dire grand mercy. Et combien que Florinde s’estonnast de le veoir sans response, si est-ce qu’elle l’attribua plustost à quelque sottise qu’à la force d'amour, et passa oultre sans parler davantage.
Amadour, congnoissant la vertu qui en si grande jeunesse commençoit à se monstrer en Florinde, dist à celle qu’il vouloit espouser : « Ne vous esmerveillez point si j’ay perdu la parolle devant madame Florinde, car les vertuz et si sage parler
cachez soubs ceste grande jeunesse m’ont tellement estonné que je ne luy ay sceu que dire. Mais je vous prie, Aventurade (comme celle qui sçavez ses secrets), me dire s’il est possible que de ceste court elle n’ayt tous les cueurs des princes et des gentilshommes, car ceulx qui la congnoissent et ne l’aiment point sont pierres ou bestes. » Aventurade, qui desja aimoit Amadour plus que tous les hommes du monde, ne luy voulut rien celer et luy dist que madame Florinde estoit aimée de tout le monde, mais qu’à cause de la coustume du pays peu de gens parloient à elle, et n’en avoit encore veu aucun qui en feist grand semblant, sinon deux jeunes princes d’Espaigne qui desiroient l’espouser, dont l’un estoit de la maison et fils de l'enfant fortuné, et l’autre estoit le jeune Duc de Cadouce. « Je vous prie, dist Amadour, dictes moy lequel vous pensez qu’elle aime le mieulx. — Elle est si sage, dist Aventurade, que pour rien elle ne confesseroit avoir autre volonté que celle de sa mere ; mais, à ce que nous pouvons juger, elle aime trop mieulx celuy de l’enfant fortuné que le jeune Duc de Cadouce. Etje vous estime homme de si bon jugement que, si voulez, dés aujourd’huy vous en pourrez juger à la verité: car celuy de l'enfant fortuné est nourry en ceste court, qui est l’un des plus beaux et parfaicts jeunes princes qui soit en la chrestienté. Et, si le mariage se faisoit par l’opinion d’entre nous filles, il seroit asseuré d’avoir madame Florinde, pour veoir ensemble la plus belle couple de la chrestienté. Et fault que
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vous entendiez que, combien qu’ilssoient tous deux bien jeunes, elle de douze ans et luy de quinze, si a il desja trois ans que l’amour est conjoincte et comméncée ; et si voulez sur tous avoir la bonne grace d’elle, je vous conseille de vous faire amy et serviteur de luy. »
Amadour fut fort aise de veoir que sa dame aimoit quelque chose, esperant qu’à la longue il gaigneroit le lieu, non de mary, mais de serviteur : car il ne craignoit rien en sa vertu, sinon qu’elle ne voulust rien aimer. Et aprés ces mots s’en alla Amadour hanter le fils de l’enfant fortuné, duquel il eut aisement la bonne grace, car tous les passetemps que le jeune prince aimoit Amadour les sçavoit faire, et sur tous estoit fort adroict à manier les chevaulx et à s’aider de toutes sortes d’armes, et tous autres passetemps et jeux qu’un jeune homme doibt sçavoir. La guerre commença en Languedoc, et fallut qu'Amadour retournast avec le gouverneur, ce qui ne fut sans grands regrets, car il n’y avoit moyen par lequel il peust retourner en lieu où il sceust voir Florinde; et pour ceste occasion parla à un sien frere qui estoit majordomo de la Royne d’Espaigne, et dist le bon party qu'il avoit trouvé en la maison de la Comtesse d’Arande de la damoiselle Aventurade, le priant qu’en son absence il feist tout son possible que le mariage vint à execution, et qu’il y employast le credit du Royet de la Royne et de tous ses amis. Le gentilhomme, qui aimoit son frere, tant pour le lignage que pour ses grandes vertuz, luy promist faire tout
son pouvoir, ce qu’il feist. En sorte que le pere, vieilet avaricieux, oublia son naturel pour regarder les vertuz d’Amadour, lesquelles la Comtesse d’Arande, et sur toutes la belle Florinde, luy peignoient devant les yeulx, et pareillement le jeune Comte d’Arande, qui commença à croistre, en croissant à aimer les gens vertueux. Et, quand le mariage fut accordé entre les parens, ledict majordomo envoya querir son frere, tandis que les trefves durerent entre les deux Roys.
Durant ce temps, le Roy d’Espaigne se retira à Madric pour eviter le mauvais air qui estoit en plusieurs lieux, et, par l’advis de plusieurs de son conseil, à la requeste aussi de la Comtesse d’Arande, feit le mariage de l’heritiere Duchesse de Medinaceli avec le petit Comte d’Arande, tant pour le bien et union de leur maison que pour l’accord qu’il portoit à la Comtesse d’Arande, et voulut faire ces nopces au chasteau de Madric. À ces nopces se trouva Amadour, qui pourchassa si bien les siennes qu’il espousa celle dont il estoit plus aimé qu’il n’aimoit, sinon que le mariage luy estoit couverture et moyen de hanter le lieu où son esprit demeuroit incessamment.Aprés qu’il fut marié, print telle hardiesse et privauté en la maison de la Comtesse d’Arande que l’on ne se gardoit de luy non plus que d’une femme. Et, combien qu’alors n'eust que vingt deux ans, si estoit il si sage que la Comtesse luy communiquoit toutes ses affaires et commandoit à son fils et à sa fille de l’entretenir et croire ce qu'il leur conseilleroit. Ayant gai-
gné le poinct de si grande estime, se conduisoit si sagement et finement que mesmes celle qu’il aimoit ne cognoissoit point son affection ; mais, pour l’amour de la femme dudict Amadour, qu’elle aimoit plus que nulle autre, elle estoit si privée de luy qu’elle ne luy dissimuloit chose qu’elle pensast, et gaignace poinct qu’elle luy declara toute l’amour qu’elle portoit au fils de l’enfant fortuné ; et luy, qui ne taschoit qu’à la gaigner entierement, luy en parloit incessamment; car il ne luy challoit de quel propos il luy parlast, mais qu’il eust moyen de l’entretenir longuement. Il ne demeura pas un mois à la compaignie, aprés ses nopces, qu’il ne fust contrainct de retourner à la guerre, où il demeura plus de deux ans sans revenir veoirsa femme, laquelle se tenoit tousjours où elle avoit esté nourrie.
Durant ce temps, escrivoit souvent Amadour à sa femme; mais le plus fort de sa lettre estoit des recommendations à Florinde, qui de son costé ne failloit à les luy rendre, et mettoit souvent quelque bon mot de sa main en la lettre qu’Aventurade escrivoit, qui estoit occasion de rendre son mary tressoigneux à luÿ rescrire souvent ; mais en tout cecy ne cognoissoit rien Florinde, sinon qu’elle l’aimoit comme s’il eust esté son frere. Plusieurs fois alla et vint Amadour, en sorte qu’en cinq ans ne veid Florinde deux mois durant ; et toutesfois l’amour, en despit de l’eslongnement et de la longue absence, ne laissoit pas de croistre. Or advint qu'il feitun voyage pour venir voirsa femme,
et trouva la Comtesse bien loing de la court, car le Roy d’Espaigne s’en estoit allé à Vandelonsie, et avoit mené avec luy le jeune Comte d’Arande, qui desja commencoit à porter armes. La Comtesse s’estoit retirée en une maison de plaisance qu’elle avoit sur la frontiere d’Arragon et Navarre, et fut fort aise quand elle veid venir Amadour, lequel prés de trois ans avoit esté absent. Il fut bien receu d’un chacun, et commanda la Comtesse qu’il fust traicté comme son propre fils. Tandis qu'il fut avec elle, elle luy communiqua toutes les affaires de sa maison, et en remettoit la plus part à son opinion; et gaigna un si grand credit en ceste maison qu’en tous lieux où il vouloit on luy ouvroit la porte, estimant sa preud’homie si grande qu'on se hoit en luy de toutes choses, comme à un sainct ou un ange. Florinde, pour l'amitié qu elle portoit à sa femme et à luy, le cherissoit en tous lieux où elle le voyoit, sans nen cognoistre de son intenuon : parquoy elle ne se gardoit d'aucune contenance. pource que Son cueur ne souifroit point de passion, sinon qu'eile sen:3it un grand contentement quand eiie estoit aup7es d Àmadour ; mais autre chose n ÿ pensoit. AT ur, pour eviter ke jugement de œux qui ont experimenté ia difference du rezari des ne au p15 des autres. futen grand peine : car, quasi Fa=2ée venoit parier à iuv privéemezt comme ele ju ne pensoit aul ma. . & feu cache en 502 CHU æ brusloit ai fort qu'ü ne pouro: peser 43e 2 cosker n en demeurast au VISA et LE SE
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celles ne saïllissent par les yeux. Et, à fin que par longue frequentation nul ne s’en peust appercevoir, se meit à entretenir une fort belle dame nommée Pauline, femme qui en son temps fut estimée si belle que peu d'hommes qui la voyoient eschappoient de ses liens. Ceste Pauline, ayant entendu comme Amadour avoit mené l’amour à Barcelonne et Perpignan, en sorte qu’il estoit aimé des plus belles et honnestes dames du païs, et sur toutes d’une Comtesse de Pallamons qu’on estimoit en beauté la premiere de toutes les Espaignes, et de plusieurs autres, luy dist qu’elle avoit grand pitié de luy, veu qu’aprés tant de bonnes fortunes il avoit espousé une femme si laide que la sienne. Amadour, entendant bien par ces paroles qu’elle avoit envie de remedier à sa necessité, luy tint les meilleurs propos qu’il luy fut possible, pensant qu’en luy faisant croire une mensonge il luy couvriroit une verité. Mais elle, fine etexperimentée en amour, ne se contenta point de parler : mais, sentant tresbien que son cueur n’estoit point satisfaict de son amour, se douta qu’il ne la voulust faire servir de couverture, et pour ceste occasion le regardant de si prés qu’elle avoit tousjours le regard à ses yeux, qu’il sçavoit si bien feindre qu’elle n’en pouvoit rien juger, sinon par obscur soupçon, mais ce n’estoit sans grande peine au gentilhomme. Auquel Florinde (ignorant toutes ses malices) s’adressoit souvent devant Pauline si privéement qu’il avoit une merveilleuse peine à contraindre son regard contre
son cueur ; et, pour eviter qu’il n’en vint inconvenient, un jour, parlant à Florinde, appuyez tous deux sur une fenestre, luy tint tels propos:
« Ma dame, je vous prie me vouloir conseiller lequel vault le mieux ou parler ou mourir. » Florinde luy respondit promptement : « Je conseilleray tousjours à mes amis de parler et non de mourir, Car il y a peu de parolles qui ne se puissent amender; mais la vie perduë ne se peut recouvrer. — Vous me promettez donques, dist Amadour, que non seulement vous ne serez marrie des propos que je veux vous dire, mais ny estonnée jusques à ce que vous entendez la fin. » Elle luy respondit : « Dictes ce qu’il vous plaira, car, si vous m’estonnez, nul autre ne m'asseurera. » Lors luy commença à dire : « Ma dame, je ne vous ay voulu encores dire la tresgrande affection que je vous porte, pour deux raisons : l’une, parce que j’attendois par long service vous en donner l’experience ; l’autre, parce que je doubtois que penseriez une grande outrecuidance en moy (qui suis un simple gentil-homme) de m’adresser en lieu qui ne m’appartient de regarder : et encores que je fusse prince comme vous, la loyauté de vostre cueur ne permettroit qu'autre que celuy qui en a prins possession (fils de l’en- . fant fortuné) vous tienne propos d’amitié. Mais, ma dame, tout ainsi que la necessité en une forte guerre contrainct faire degast du propre bien et ruiner le bled en herbe, à fin que l’ennemi n’en puisse faire son profit, ainsi prends-je le hazard
d'avancer le fruict qu’avec le temps j’esperois ceuillir, à fin que les ennemis de vous et moy n’en puissent faire leur profit de vostre dommage. Entendez, ma dame, que dès l’heure de vostre grande jeunesse suis tellement dedié à vostre service que ne cesse de chercher les moyens d’acquerir vostre bonne grace, et pour ceste occasion m'estois marié à celle que pensois que vous aimiez le mieux; et, sçachant l’amour que vous portez au fils de l’enfant fortuné, ay mis peine de le servir et hanter, comme vous avez veu; et tout ce que j’ay pensé vous plaire, je l’ay cherché de tout mon pouvoir. Vous voyez que j'ay acquis la grace de la Comtesse vostre mere, du Comte vostre frere et de tous ceux que vous aimez, tellement que je suis tenu en ceste maison non comme un serviteur, mais comme enfant, et tout le travail que j’ay pris il y a cinq ans n’a esté que pour vivre toute ma vie avec vous. Et entendez que je ne suis point de ceux qui pretendent par ce moyen avoir de vous ne bien ne plaisir autre que vertueux. Je sçay que je ne vous puis jamais espouser, et, quand je le pourrois, je ne voudrois contre l’amour que vous portez à celuy que je desire vous veoir pour mary. Aussi de vous aimer d’un amour vicieux, comme ceux qui esperent de leur long service recompense au deshonneur des dames, je suis si loing de ceste affection que j’aimerois mieux vous veoir morte que de vous sçavoir moins digne d’estre aimée, et que la vertu fust amoindrie en vous pour
quelque plaisir qui m’en sceust advenir. Je ne pretends, pour la fin et recompense de mon service, qu’une chose : c'est que me vouliez estre maistresse si loyalle que jamais vous ne m’eslongnez de vostre bonne grace, que vous me conteniez au degré où je suis, vous fiant en moy plus qu’en nul autre, prenant ceste seureté de moy que si, pour vostre honneur ou chose qui vous touchast, vous aviez besoing de la vie d’un gentilhomme, la mienne y sera de tresbon cueur employée, et en pouvez faire estat. Pareillement que toutes les choses honnestes et vertueuses que jamais je feray seront faictes seulement pour l’amour de vous; et, si j’ay faict pour dames moindres que vous chose dont l’on ait faict estime, soyez seure que pour une telle maistresse mes entreprises croistront, de sorte que les choses que je trouvois difficiles et impossibles me seront faciles. Mais, si ne m’acceptez pour du tout vostre, je delibere de laisser les armes et renoncer à la vertu qui ne m’aura secouru au besoing. Parquoy, ma dame, je vous supplie que ma juste requeste me soit octroyée, puis que vostre honneur et conscience ne me la peuvent refuser. » La jeune dame, oyant un propos non accoustumé, commence à changer couleur et baisser les yeux comme femme estonnée; toutesfois elle, qui estoit sage, luy dit : « Puis qu’ainsi est, Amadour, que vous ne demandez de moy que ce qu’en avez, pourquoy est-ce que vous me faictes une si longue harangue? J’aÿ si grand peur que
soubs voz honnestes propos il y ait quelque malice cachée pour decevoir l'ignorance joincte avec ma jeunesse, que je suis en grande perplexité de vous respondre : car, de refuser l’honneste amitié que vous m'offrez, je ferois le contraire de ce que j'ay faict jusques icy, qui me suis plus fiée en vous qu’en tous les hommes du monde. Ma conscience ne mon honneur ne contreviennent point à vostre demande ny à l’amour que je porte au fils de l'enfant fortuné, car il est fondé sur mariage, où vous ne pretendez rien. Je ne sçache chose qui me doive empescher de vous faire response, selon vostre dire, sinon une crainte que j'ay en mon cueur, fondée sur le peu d’occasion que vous avez de tenir tels propos : car, si vous avez ce que vous demandez, qui vous contrainct d’en parler si affectueusement? » Amadour, qui n’estoit sans response, luy dist : « Ma dame, vous parlez tresprudemment, et me faictes tant d’honneur de la fiance que dictes avoir en moy que, si je ne me contente d’un tel bien, je suis indigne de tous les autres. Mais entendez, ma dame, que celuy qui veult bastir un edifice perpetuel doit regarder un seur et ferme fondement ; parquoy moy, qui desire perpetuellement demeurer en vostre service, je regarde non seulement les moyens de me tenir prés de vous, mais aussi d’empescher que l’on ne puisse congnoistre la grande affection que je vous porte : car, combien qu’elle soit tant honeste qu'elle se puisse prescher par tout, si est-ce que ceux qui ignorént le cueur
des amans souvent jugent contre verité; et de là vient autant de mauvais bruit que si les effects estoient meschans. Ce qui m’a faict advancer de le vous dire et declarer, c’est Pauline, laquelle a prins un tel soupçon sur moy, sentant bien en son cueur que ne la puis aimer, qu’elle ne faict en tous lieux qu’espier ma contenance ; et, quand venez parler à moy devant elle ainsi privéement, j'ay si grand peur de faire quelque signe où elle fonde jugement que je tombe en l’inconvenient dont je me veux garder : en sorte que j’ay pensé vous supplier que devant elle et celles que vous congnoissez ainsi malicieuses, vous ne veniez parler à moy ainsi soudainement, car j’aimerois mieux estre mort que creature vivante en eust la cognoissance. Et, n’eust esté l’amour que j’ay à vostre honneur, je n’avois point encores deliberé de vous tenir tels propos : car je me tiens assez heureux et content de l’amour et fiance que me portez, où je ne demande rien d’advantage que la perseverance. »
Florinde, tant contente qu’elle n’en pouvoit plus porter, commença sentir en son cueur quelque chose plus qu’elle n’avoit acoustumé, et, voyant les honestes raisons qu’il luy alleguoit, luy dist que la vertu et honesteté respondoient pour elle et [uy accordoient ce qu’il demandoit : dont si Amadour fut joyeux, nul qui aime n’en peult douter. Mais Florinde creut trop plus son conseil qu’il ne vouloit, car elle, qui estoit craintifve non seulement devant Pauline, mais en
tous autres lieux, commença à ne le chercher plus, comme avoit coustume, et en cest eslongnement trouva mauvaise la frequentation qu’Amadour avoit avec Pauline, laquelle elle trouva tant belle qu’elle ne pouvoit croire qu’il ne l’aimast; et pour passer sa tristesse entretenoit tousjours Aventurade, laquelle commença fort à estre jalouse de son mary et de Pauline, et s’en complaignoit souvent à Florinde, qui la consoloit le mieux qu’il estoit possible, comme celle qui estoit frappée d’une mesme peste. Amadour, s’appercevant bien tost de la contenance de Florinde, et non seulement pensa qu’elle s’eslongnoit de luy par son conseil, mais qu’il y avoit quelque fascheuse opinion meslée.
Et un jour, en venant de vespres d’un monastere, 1l luy dist : « Ma dame, quelle contenance me faictes vous! — Telle que je pense que vous voulez, respond Florinde. » A l'heure, soupçonnant la verité, pour sçavoir s’il estoit vray, va dire : « Ma dame, j’ay tant faict par mes journées que Pauline n’a plus d’opinion de vous. » Elle lui respond : « Vous ne sçauriez mieux faire pour vous et pour moy, car en faisant plaisir à vous mesmes vous me faictes honneur. » Amadour jugea par ceste parolle qu’elle estimoit qu’il prenoit plaisir à parler à Pauline, dont il fut si desesperé qu’il ne se peut tenir de luy dire en colere : « Ma dame, c’est bien tost commencé de tourmenter un serviteur et le lapider, car je ne pense point avoir porté peine qui m’ait esté plus en-
nuyeuse que la contraincte de parler à celle que je n’aime point, et puis que ce que je fais pour vostre service est prins de vous en autre part, je ne parleray jamais à elle, et en advienne ce qu'il pourra advenir. Et, à fin de dissimuler autant mon courroux que j’ay faict mon contentement, je m’en vois en quelque lieu cy auprés, attendant que vostre fantasie soit passée. Mais j’espere que j’auray quelques nouvelles de mon capitaine de retourner à la guerre, où je demeureray si long temps que vous cognoistrez qu’autre chose que vous ne me tient en ce lieu. » Et en ce disant (sans attendre response d'elle) s’en partit incontinent, et elle demeura tant ennuyée et triste qu’il n’estoit possible de plus. Etcommença l’amour, poulsé de son contraire, à monstrer sa tresgrande force, tellement qu’elle, cognoissant son tort, incessamment escrivoit à Amadour, le priant de vouloir retourner, ce qu’il feit aprés quelques jours que sa grande colere luy fut diminuée.
Et ne sçaurois bien entreprendre de vous compter par le menu les propos qu’ils eurent pour rompre ceste jalousie; mais il gaigna la battaille, tant qu’elle luy promist qu’elle ne croiroit jamais non seulement qu'il aimast Pauline, mais qu’elle seroit toute asseurée que ce luy seroit un martire trop importable de parler à elle ou à autre, sinon pour luy faire service.
Aprés que l’amour eut vaincu ce present soupçon et que les deux amans commencerent à prendre plus de plaisir que jamais à parler ensemble,
les nouvelles vindrent que ie Roy d’Espaigne envoyoit toute son armée à Saulse : parquoy celuy qui avoit accoustumé d’y estre le premier n’avoit garde de faillir à pourchasser son honneur; mais il est vray que c’estoit avec autre regret qu’il n’avoit accoustumé, tant de perdre le plaisir qu’il avoit que de peur de trouver mutation à son retour, pource qu’il voyoit Florinde pourchassée de grands princes et seigneurs, et desjà parvenuë à l’aage de quinze ans, qu’il pensa que, si en son absence elle estoit mariée, n’auroit plus occasion de la veoir, sinon que la Comtesse d’Arande luy donnast sa femme pour compaigne. Et mena si bien son affaire envers tous ses amis que la Comtesse et Florinde luy promirent qu’en quelque lieu qu’elle fust mariée sa femme Aventurade iroit. Et combien qu’il fust question de marier Florinde en Portugal, si estoit il deliberé que sa femme ne l’abandonneroiïit jamais; et sur ceste asseurance {non sans regret indicible) s’en partit Amadour, et laissa sa femme avec la Comtesse. Quand Florinde se trouva seule aprés le departement de son serviteur, elle se meit à faire toutes choses si bonnes et vertueuses qu’elle esperoit par cela attaindre le bruit des plus parfaictes dames, et d’estre reputée digne d’avoir un tel serviteur. Amadour, estant arrivé à Barselonne, fut festoyé des dames comme il avoit accoustumé, mais le trouverent tant changé qu’ils n’eussent jamais pensé que mariage eust telle puissance sur un homme comme il avoit sur luy, car il sembloit
qu’il se faschast de veoir les choses qu’autresfois avoit desirées ; et mesme la Comtesse de Palamons (qu’il avoit tant aimée) ne sceust trouver moyen de le faire seulement aller jusques à son logis. Amadour arresta à Barselonne le moins qu'il luy fut possible, comme celuy à qui l’heure tardoit d’estre au lieu où l'honneur se peult acquerir. Et, luy arrivé à Saulce, commença la guerre grande et cruelle entre les deux Roys, laquelle ne suis deliberée de racompter, n’aussi les beaux faicts que y feist Amadour : car au lieu de compte faudroit faire un bien grand livre. Et sçachez qu’il emportoit le bruit par dessus tous ses compaignons. Le Duc de Nagyeres arriva à Perpignan ayant charge de deux mil hommes, et pria Amadour d’estre son lieutenant, lequel avec ceste bande feit tant bien son devoir que l’on n’oyoit en toutes les escarmouches crier autre que Nagyeres.
Or advint que le Roy de Thunis, qui de long temps faisoit la guerre aux Espaignols, entendant comme les Roys d’Espaigne et de France faisoient guerre l’un contre l’autre sur les frontieres de Perpignan et Narbonne, pensa qu’en meilleure saison ne pouvoit faire desplaisir au Roy d’Espaigne, et envoya un grand nombre de fustes et autres vaisseaux pour piller et destruire ce qu’ils pourroient trouver mal gardé sur les frontieres d’Espaigne. Ceux de Barselonne, voyant passer devant eux une grande quantité de voilles, en advertirent le Roy, qui estoit à Saulce, lequel incontinent envoya le Duc de Nagyeres à Pala-
mons. Et quand les navires cogneurent que le lieu estoit si bien gardé, feignirent de passer outre, mais sur l’heure de minuict retournerent et meirent tant de gens à terre que le Duc de Nagyeres, surpris de ses ennemis, fut emmené prisonnier. Amadour, qui estoit fort vigilant, entendit le bruit et assembla incontinent le plus grand nombre de ses gens qu'il peut, et se defendit si bien que la force de ses ennemis fut long temps sans luy povoir nuire; mais à la fin, sçachant que le Duc de Nagyeres estoit pris et que les Turcs estoient deliberez de mettre le feu à Palamons et le brusler en la maison où il tenoit fort contre eux, aima mieux se rendre que d’estre cause de la perdition des gens de bien qui estoient en sa compaignie, et aussi que, se mettant à rançon esperoit encores veoir Florinde. Alors se rendit à un Turc nommé Derlin, gouverneur du Roy de Thunis, lequel le mena à son maistre, où il fut tresbien receu et honoré, et encore mieux gardé : car ils pensoient bien, l’ayant entre leurs mains, avoir l’Achilles de toutes les Espaignes. Ainsi demeura Amadour prés de deux ans au service du Roy de Thunis. Les nouvelles vindrent en Espaigne de ceste prise, dont les parens gu Duc de Nagyeres feirent un grand dueil; mais ceux qui aimoient l’honneur du païs estimerent plus grande la perte d’Amadour. Le bruit en vint en la maison de la Comtesse d’Arande, où pour lors estoit la pauvre Aventurade griefvement malade. La Comtesse, qui se doutoit bien fort de
l'affection qu'Amadour portoit à sa fille (ce qu’elle souffroit et dissimuloit pour les vertuz qu’elle congnoissoit en luy), appella sa fille à part et luy dist les piteuses nouvelles. Florinde, qui sçavoit bien dissimuler, luy dist que c’estoit grande perte pour toute leur maison, et que sur tout elle avoit pitié de sa pauvre femme, veu mesmement la maladie où elle estoit; mais, voyant sa mere pleurer si fort, laissa aller quelques larmes pour luy tenir compaignie, à fin que par trop feindre la feincte ne fust descouverte. Depuis ceste heure, la Comtesse luy en parloit souvent, mais jamais ne sceut trier de sa contenance chose où elle sceust asseoir jugement. Je laisseray à dire les voyages, prieres, oraisons et jeusnes que faisoit ordinairement Florinde pour le salut d’Amadour, lequel, incontinent qu’il fut à Thunis ne faillit d'envoyer de ses nouvelles à ses amis, et par homme seur advertir madame Florinde qu'il estoit en bonne santé et espoir de la reveoir, qui fut à la pauvre dame le seul moyen de soustenir son ennuy. Et ne doutez pas que le moyen d’escrire ne luy fust permis, dont elle s’en acquita si diligemment qu’Amadour n’eut point faulte de la consolation de ses lettres et epistres.
Or fut mandée la Comtesse d’Arande pour aller à Sarragosse, où le Roy estoit arrivé, et là se trouva le jeune Duc de Cardonne, qui feit si grande poursuitte envers le Roy etla Royne, qu’ils prierent la Comtesse de faire le mariage de luy et de sa fille. La Comtesse, comme celle qui ne vou-
loit en rien desobeir, l’accorda, estimant que sa fille, fort jeune, n’avoit volonté que la sienne, Quand tout l'accord fut faict, elle dist à sa fille comme elle Iuy avoit choisi le parti qui luy sembloit le plus necessaire. La fille, voyant qu’en une chose faicte ne falloit plus de conseil, luy dist que Dieu fust loué de tout, et, voyant sa mere si estrange envers elle, aima mieux luy obeir que d’avoir pitié de soymesmes ; et, pour la resjoüir de tant de malheur, entendit que l'enfant fortuné estoit malade à la mort; mais jamais devant sa mere ne nul autre en feist un seul semblant, et se contraignit si bien que les larmes, par force retirées en son cueur, feirent saillir le sang par le nez en telle abondance que la vie fut en danger de s’en aller quant et quant; et pour la restaurer espousa celuy qu’elle eust bien voulu changer à la mort. Aprés ces nopces faictes, s’en alla Florinde avec son mary en la duché de Cardonne, et mena avec elle Aventurade, à laquelle elle faisoit privéement ses complainctes, tant de la rigueur que sa mere luy avoit tenuëé que du regret d’avoir perdu le fils de l’enfant fortuné ; mais du regret d’'Amadour ne luy parloit que par maniere de la consoler. Ceste jeune dame doncques se delibera de mettre Dieu et l'honneur devant ses yeux, et de dissimuler si bien ses ennuyz que jamais nul des siens ne s’apperceut que son mary luy despleust.
Ainsi passa un long temps Florinde, vivant d’une vie non moins belle que la mort, ce qu’elle
ne faillit à mander à son bon serviteur Amadour, lequel, cognoissant son grand et honeste cueur et l’amour qu’elle portoit à l’enfant fortuné, pensa qu’il estoit impossible qu’elle sceust vivre longuement, et la regretta comme celle qu’il tenoit pis que morte; et ceste peine augmenta ce qu’il avoit, et eust voulu demeurer toute sa vie esclave comme il estoit, et que Florinde eust eu un mary selon son desir, oubliant son mal pour celuy qu’il sentoit que portoit s’amie. Et, pource qu’il entendit par un amy qu’il avoit acquis en la court du Roy de Thunis que le Roy estoit deliberé de luy faire presenter le pal, ou qu’il eust à renoncer sa foy, pour envie qu’il avoit, s’il le pouvoit rendre bon Turc, de le tenir avec luy, il feit tant avec le maistre qui l’avoit pris qu’il le laissa aller sur sa foy, le mettant à si grande rançon qu’il ne pensoit point qu'un homme de si peu de biens la peust trouver. Ainsi, sans en parler au Roy, le laissa son maistre aller sur sa foy. Luy, venu à la court devers le Roy d’EÉspaigne, s’en partit bien tost pour aller chercher sa rançon à tous ses amis, et s’en alla droit à Barselonne, où le jeune Duc de Cardonne, sa mere et Florinde estoient allez pour quelque affaire. Aventurade, si tost qu’elle oït des nouvelles de la venuë de son mary, le dist à Florinde, laquelle s’en resjouit comme pour l’amour d’elle; mais, craignant que la joye qu’elle avoit de le veoir luy feist changer le visage, et que ceux qui ne la cognoissoient en prinsent mauvaise opinion, se tint à une fenestre pour le
veoir venir de loing, et si tost qu’elle l’advisa descendit un escallier tant obscur qu’on ne pouvoit congnoistre si elle changeoiïit de couleur. Ainsi embrassant Amadour le mena en sa chambre et de là à sa belle mere, qui ne l’avoit jamais veu; mais n’y demeura pas deux jours qu'il se feit autant aimer dans leur maison qu’il estoit en celle de la Comtesse d’Arande.
Je vous laisseray les propos que Florinde et Amadour eurent ensemble, et les complainctes qu'il luy feit des maux qu’il avoit receuz en son absence. Aprés plusieurs larmes jettées du regret qu’elle avoit, tant d’estre mariée contre son cueur que d’avoir perdu celuy qu’elle aimoit tant, lequel jamais n’esperoit de reveoir, se delibera de prendre sa consolation en l’amour et seureté qu’elle portoit à Amadour, ce que toutesfois elle ne luy osoit declarer; mais luy, qui s’en doubtoit bien, ne perdoit occasion ne temps pour luy faire congnoistre le grand amour qu’il luy portoit. Sur le point qu’elle estoit presque gaignée à le recevoir non à serviteur, mais à seur et parfaict amy, arrivaune merveilleuse fortune : car le Roy, pour quelques affaires d'importance, manda incontinent Amadour, dont sa femme eut si grand regret qu’en oyant ses nouvelles elle s’esvanoït et tomba d’un degré où elle estoit, dont elle se blessa si fort qu’oncques puis n’en releva. Florinde, qui par ceste mort perdoit toute sa consolation, feit tel dueil que peult faire celle qui se sent destituée de bons parens et amis; mais encores le print plus mal en gré Ama-
dour, car d’un costé il perdoit l’une des plus femmes de bien qui oncques fut, et de l’autre le moyen de jamais pouvoir reveoir Florinde, dont il tomba en telle maladie qu’il cuida soudainement mourir. La vieille Duchesse de Cardonne incessamment le visitoit et luy alleguoit des raisons de philosophie pour luy faire porter patiemment ceste mort ; mais rien n’y servoit, car si la mort, d’un costé, le tourmentoit, l’amour, de l’autre costé, augmentoit son martire. Voyant Amadour que sa femme estoit enterrée et que son maistre le mandoit (parquoy il n’avoit nulle occasion de demeurer), eut tel desespoir en son cueur qu’il cuida perdre l’entendement. Florinde, qui en le consolant estoit en desolation, fut toute une aprés disnée à luy tenir les plus honestes propos qu’il luy fut possible pour luy cuider diminuer la grandeur de son dueil, l’asseurant qu’elle trouveroit moyen de le pouvoir revoir plus souvent qu’ilne cuidoit. Et, pource qu’il devoit partir le matin et qu’il estoit si foible qu’il ne pouvoit bouger de dessus son lict, la supplia de le venir veoir au soir aprés que chacun y auroit esté, ce qu’elle luy promist, ignorant que l’extremité d'amour ne congnoist nulle raison. Et luy, qui ne veoit aucune esperance de jamais pouvoir reveoir celle que si longuement avoit servie, et de qui jamais n’avoit eu autre traictement que celuy qu’avez ouy, fut tant combatu de l’amour longuement dissimulé et du desespoir qu’elle luy monstroit (tous moyens de la hanter perduz), se delibera de jouer à quitte et à
double, ou du tout la perdre, ou du tout la gaigner, et se payer en une heure du bien qu’il pensoit avoir merité. Il feit bien encourtiner son lict, de sorte que ceux qui venoient en la chambre ne l’eussent sceu veoir, et se plaignoit beaucoup plus que de coustume, tant que tous ceux de la maison ne pensoient pas qu’il deust vivre vingt et quatre heures.
Aprés que chacun l’eust visité au soir, Florinde (à la requeste mesmes de son mary) y alla, esperant, pour le consoler, luy declarer son affection, et que du tout elle le vouloit aimer autant que l'honneur le peust permettre. Et elle, assise en une chaise qui estoit au chevet du lict dudict Amadour, là commença son reconfort par plorer avecques luy. Amadour, la voyant remplie de tels dueils et regrets, pensa qu’en ce grand tourment pourroit plus facilement venir à la fin de son intention, et se leva de dessus son lict : dequoy faire Florinde, pensant qu’il fust trop foible, le voulut engarder, et, se mettant à genoulx, luy dist : « Fault il que pour jamais je vous perde de veué ? » Et, en ce disant se laissa tomber entre ses bras, comme un homme à qui force default. La pauvre Florinde l’embrassa et le soustint bien longuement, faisant tout ce qu’il luy estoit possible pour le consoler ; mais la medecine qu’elle luy baïlloit pour amander sa douleur la luy rendoit beaucoup plus forte : car, en faisant le demy mort et sans parler, s’essaya à chercher ce que l’honneur des femmes defend. Quand Florinde s’apperceut de sa mauvaise vo-
lonté, ne la pouvant croire, veu les honnestes propos que tousjours luy avoit tenuz, luy demanda que c’estoit qu'il vouloit; mais Amadour, craignant d’ouyr sa response, qu’il scavoit bien ne pouvoir estre autre que chaste et honneste, sans rien dire poursuyvit avec toute la force qui luy fut possible ce qu’il cherchoit : dont Florinde, bien estonnée, soupçonna qu'il fust hors du sens plustost que de croire qu’il pretendist à son deshonneur. Par quoy elle appella tout haultun gentil-homme qu’elle sçavoit bien estre en la chambre avec elle: dont Amadour, desesperé jusques au bout, se rejetta sur son lict si soudainement que le gentil-homme pensoit qu’il fust trespassé. Florinde, qui s’estoit levée de sa chaise, dist: « Allez, et apportez vistement quelque bon vinaigre. » Ce que le gentilhomme feist. A l’heure Florinde commença à dire: « Amadour, quelle follie vous est montée en l’entendement ? et qu'est-ce qu’avez pensé et voulu faire ? » Amadour, qui avoit perdu toute raison par la force d'amour, luy dist : « Un si long service que le mien merite-il recompense de telle cruauté ? — Et où est l’honneur, dist Florinde, que tant de fois vous m’avez presché? — Ha! ma dame, dist Amadour, il me semble qu’il n’est possible de plus parfaictement aimer vostre honneur que je fais, car quand vous avez esté à marier j’ay si bien sceu vaincre MOn cueur que vous n'avez jamais sceu congnoistre ma volonté. Maintenant que vous estes mariée et que vostre honneur peult estre couvert, quel tort vous tiens je de demander ce
qui est mien? car par la force d’amour je vous ay gaignée. Celuy qui premier a eu vostre cueur a si mal poursuivy le corps qu’il a merité perdre le tout ensemble ; celuy qui possede vostre corps n’est digne d’avoir vostre cueur, parquoy mesmes le corps n’est sien ny ne luy appartient. Mais moy, ma dame, durant cinq ou six ans j’ay porté tant de peines et travaux pour vous que ne pouvez ignorer qu’à moy seul n’appartienne le corps et le cueur, pour lequel j’ay oublié le mien. Et, si vous vous en cuidez deffendre par la conscience, ne doubtez point que ceux qui ont esprouvé les forces d'amour ne rejettent le blasme sus vous, qui m’avez tellement ravy ma liberté et esblouy mes sens par vos divines graces que, ne sçâchant desormais que faire, je suis contrainct de m'en aller, sans espoir de jamais vous reveoir, asseuré toutesfois que, quelque part où je sois, vous aurez tousjours part du cueur qui demeurera vostre à jamais, soit sur terre, soit sur eau, ou entre les mains de mes plus cruels ennemis. Mais, si j’avois avant mon partement la seureté de vous que mon grand amour merite, je serois assez fort pour soustenir en patience les ennuiz de ceste longue absence ; et, s’il ne vous plaist m’ottroyer ma requeste, vous oyrez bien tost dire que vostre rigueur m’aura donné une malheureuse et cruelle mort. »
Florinde, non moins estonnée que marrie d’ouyr tenir tels propos à celuy duquel elle n’eut - jamais soupçon de chose semblable, luy dist en pleurant: « Helas! Amadour, sont-ce les vertueux
mi ue Fame RE
propos que durant ma jeunesse vous m'avez tenuz? est-ce cy l’honneur de la conscience que vous m'avez maintesfois conseillée plustost mourir que perdre? Âvez vous oublié les bons exemples que vous m’avez donné des vertueuses dames qui ont resisté à la folle amour et le despris que vous avez tousjours faict des folles dames? Je ne puis croire, Amadour, que soyez si long de vous mesmes que Dieu, vostre conscience et mon honneur soient du tout morts en vous; mais, si ainsi est que vous le dictes, je louë la bonté divine qui a prevenu au malheur où maintenant je m'en allois precipiter, en me monstrant par vostre parolle le cueur que j’ay tant ignoré : car, ayant perdu le fils*de lenfant fortuné, non seulement ‘pour estre mariée ailleurs, mais pource que je sçay bien qu’il en aime une autre, et me voyant mariée à celuy que je ne puis aimer, quelque peine que j y mette, ne avoir pour agreable, j’avois pensé et deliberé d’entierement et de tout mon cueur et affection vous aimer, fondant ceste amitié sur la vertu que j’ay tant congneuë en vous, et laquelle par vostre moyen je pense avoir attaincte : c’est d’aimer plus mon honneur et ma conscience que ma propre vie. Sur ceste pierre d’honnesteté, j'estois venuë icy, deliberée de prendre un tresseur fondement; mais, Amadour, en un moment m'avez monstré qu’en lieu d’une pierre nette et pure, le fondement de cest edifice est assis sur un sablon leger et mouvant, ou . sur la fenge molle et infame. Et, combien que
j'eusse desja commencé grande partie du logis où j'esperois faire perpetuelle demeure, soudain du tout l’avez ruiné : parquoy vous fault quant et quant rpmpre l’esperance que vous avez jamais euë en moy, et vous deliberer qu’en quelque lieu que je sois ne me chercher, ne par parolle, ne par contenance; etn ’esperez que je puisse ou vueille jamais changer mon opinion. Je le vous dy avec tel regret qu'il ne peult estre plus grand, mais si je fusse venuë jusques à avoir juré parfaicte amitié avec vous, je sens bien mon cueur tel qu’il fust mort en telle rompure, combien que l’estonnement que j’ay d’estre deceuë est si grand que je suis seure qu’il rendra ma vie ou briefve ou douloureuse. Et sur ce mot je vous dy à Dieu, et c’est pour jamais. »
Je n’entreprends point de vous dire la douleur que sentoit Amadour escoutant ces parolles, car non seulement eust esté impossible de l’escrire, mais de la penser, sinon à ceulx qui ont experimenté la pareille ; et, voyant, que sur ceste cruelle conclusion elle s’en alloit, l’arresta par le bras, sçachant tresbien que s’il ne luy ostoit la mauvaise opinion qu’il luy avoit donnée, qu’à jamais il Ja perdroit. Parquoy il luy dist avec le plus feinct visage qu’il peut prendre : « Ma dame, j'ay toute ma vie desiré d’aimer une femme de bien, et, pource que j'en ay trouvé si peu, j’ay bien voulu experimenter pour veoir si vous estiez par vostre vertu digne d’estre autant estimée que aimée, ce que maintenant je sçay pour certain,
dont je louë Dieu, qui adressa mon cueur à aimer tant de perfection, vous suppliant me pardonner ceste folle et audacieuse entreprinse, puis que vous voyez que la fin en tourne à vostre honneur et à mon grand contentement. » Florinde, qui commençoit à congnoistre la malice des hommes par luy, tout ainsi qu’elle avoit esté difficile à croire le mal où il estoit, aussi fut elle encores plus à croire le bien où il n’estoit pas, et luy dist : « Pleust à Dieu que vous dissiez verité! mais je ne puis estre si ignorante que l’estat de mariage où je suis ne me face bien cognoistre clairement que forte passion et dveuglement vous a faict faire ce que vous avez faict, car, si Dieu m'eust lasché la main, je suis bien seure que vous n’eussiez pas retiré la bride. Ceux qui tentent pour chercher la vertu ne sçauroient prendre le chemin que vous avez faict. Mais c’est assez : si j'ay creu legierement quelque bien en vous, il est temps que je cognoisse maintenant la verité, laquelle me delivre de vous.» En ce disant, se partit Florinde de la chambre, et tant que la nuict dura ne feit que pleurer, sentant si grande douleur en ceste mutation que son cueur avoit bien affaire à soustenir les assaulx du regret qu’amour luy donnoit : car, combien que selon raison elle deliberast de jamais plus l’aimer, si est-ce que le cueur, qui n’est point subject à nous, ne s’y vouloit accorder; parquoy ne le pouvoit moins aimer qu’elle avoit accoustumé; et, sçachant qu’amour estoit cause de ceste faulte, se delibera,
satisfaisant à l’amour, de l’aimer de tout son cueur, et, obeissant à l’honneur, n’en faire jamais autre semblant.
Le matin s’en partit Amadour, ainsi fasché que vous avez ouy; toutesfois son cueur, qui estoit si grand qu’il n’avoit au monde son pareil, ne le souffrit desesperer, mais luy bailla nouvélle intention de pouvoir encores reveoir Florinde et avoir sa bonne grace. Doncques, en s’en allant devers le Roy d’Espaigne ( lequel estoit à Tollette ), print son chemin par la Comté d’Arande, où un soir bien tard il arriva, et trouva la Comtesse fort malade d’une tristesse qu’elle avoit de l’absence de sa fille Florinde. Quand elle veid Amadour, elle le baisa et embrassa comme si c’eust esté son propre enfant, tant pour l’amour qu’elle luy portoit que pour celle qu’elle doutoit qu’il avoit à Florinde, de laquelle elle luy demanda bien soigneusement des nouvelles, qui luy en dist le mieux qu'il luy fut possible, mais non toute la verité, et luy confessa l’amitié de Florinde et de luy (ce que Florinde avoit tousjours celé), la priant luy vouloir aider à avoir souvent de ses nouvelles et de la retirer bien tost avec elle, et le matin s’en partit.
Et, aprés avoir faict ses affaires avec la Royne, s’en alla à la guerre si triste et changé de toutes conditions que dames, capitaines et tous ceux qui avoient accoustumé de le hanter ne le congnoissoient plus, et ne s’habilloit plus que de noir, encore d’une frize beaucoup plus grosse qu’il ne failloit à porter le dueil de sa femme, du-
quel il couvroit celuy qu’il avoit au cueur. Ainsi passa Amadour trois ou quatre années sans revenir à la court. Et la Comtesse d’Arande, qui ouyt dire que Florinde estoit si fort changée que c’estoit pitié, l’envoya querir, esperant qu’elle reviendroit auprés d’elle ; mais ce fut tout le contraire, car, quand Florinde entendit qu'Amadour avoit declaré à sa mere leur amitié, et que sa mere, tant sage et vertueuse, se confiant à Amadour, l’avoit trouvée bonne, fut en une merveilleuse perplexité, pource que, d’un costé, elle voioit sa mere l’estimer tant que, si elle luy disoit la verité, Amadour en pourroit recevoir quelque desplaisir, ce que pour mourir n’eust voulu, car elle se sentoit assez forte pour le punir de sa follie sans s’aider de ses parens ; d’autre costé, elle voioit qu’en dissimulant le mal qu’elle y sçavoit, qu’elle seroit contraincte de sa mere et de ses amis de parler à luy et de luy faire bonne chere, par laquelle elle craignoit fortifier sa mauvaise opinion. Mais, voyant qu’il estoit loing, n’en feit grand semblant et luy escrivoit quand la Comtesse le luy eommandoit ; mais c’estoient lettres qu’il pouvoit bien congnoistre ve- . nir plus d’obeissance que de bonne volonté, dont il estoit ennuyé en les lisant, au lieu qu’il avoit accoustumé de se resjouir des premieres.
Au bout de deux ou trois ans, aprés avoir faict de tant belles choses que tout le papier d’Espaigne ne les sçauroit contenir, imagina une invention tresgrande non pour gaigner le cueur de Florinde (car il le tenoit pour perdu), mais pour avoir
la victoire de son ennemie, puis que telle se faisoit contre luy. Il meit arriere tout le conseil de raison et mesmes la peur de la mort, au hazard de laquelle il se mettoit. Sa pensée conclue et deliberée, feit tant envers le grand gouverneur qu’il fut par luy deputé pour venir parler au Roy de quelques entreprinses qui se faisoient sur Locate, et se hazarda de communiquer son entreprise à la Comtesse d’Arande avant que la declarer au Roy, pour en prendre son bon conseil, et vint en poste tout droict en la comté d’Arande, où il sçavoit que Florinde estoit, et envoya secrettement à la Comtesse un sien amy luy declarer sa venuëé, la priant la tenir secrette et qu’il peust parler à elle la nuict sans que personne en sceust rien. La Comtesse, fort joyeuse de sa venu, le dist à Florinde et l’envoya deshabiller en la chambre de son mary, à fin qu’elle fust preste quand elle la manderoit et que chacun fust retiré. Florinde, qui n’estoit pas encore asseurée de sa premiere peur, n’en feit semblant à sa mere, mais s’en va en un oratoire se recommander à Dieu, le priant vouloir conserver son cueur de toute meschante affection ; et pensa que souvent Amadour l’avoit louée de sa beauté, laquelle n’estoit point diminuée, nonobstant qu’elle eust esté longuement malade : parquoy, aimant mieux faire tort à sa beauté en la diminuant que de souffrir par elle le cueur d’un si honneste homme brusler d’un si meschant feu, prit une pierre qui estoit dans la chappelle, et s’en donna par le visage si grand coup que la bouche,
et les yeux, et le nez, en estoient tous difformes ; et afin que l’on ne soupçonnast qu’elle l’eust faict quand la Comtesse l’envoya querir, se laissa tumber, en sortant de la chapelle, le visage sur une grosse pierre et en criant bien hault. Arriva la Comtesse, qui la trouva en ce piteux estat. Incontinent fut pansée et son visage bandé.
Ce faict, la Comtesse la mena en sa chambre et la pria d’aller en son cabinet entretenir Amadour jusques à ce qu’elle se fust deffaicte de sa compagnie, ce qu’elle feit, pensant qu’il y eust quelques gens avec luy; mais, se trouvant toute seule, la porte fermée sur elle, fut autant marrie qu’Amadour content,.pensant que par amour ou par force il auroit ce ‘que tant avoit désiré. Et, aprés avoir un peu parlé à elle et l'avoir trouvée au mesme propos auquel il l’avoit laissée, et que pour mourir elle ne changeroïit son opinion, luy dist, tout outré de desespoir : « Pardieu, ma dame, le fruict de mon labeur ne me sera point osté pour scrupules ; et, puis qu’amour, patience et humbles prieres n’y servent de rien, je n’espargneray point ma force pour acquerir le bien qui sans l’avoir me la feroit perdre. » Quand Florinde veit son visage et ses yeux tant alterez que le plus beau teinct du monde estoit rouge comme feu, et le plus doux et plaisant regard si horrible et furieux qu’il sembloit qu’un feu tresardent etincelast dedans son cueur et visage, et qu’en ceste fureur d’une de ses fortes mains print ses deux foibles et delicates, et, d’autre part, voyant que toutes def-
fences luy failloient, et que ses pieds et mains estoient tenuz en telle captivité qu’ellé ne pouvoit fuir ne se deffendre, ne sceut quel remede trouver, sinon chercher s’il y avoit point en luy encores quelque racine de la premiere amour pour l’honneur de laquelle il oubliast sa cruauté; par quoy elle luy dist : « Amadour, si maintenant vous m’estimez comme ennemie, je vous supplie, pour l’honnesteté d'amour que j’ay autresfois pensé en vostre cueur, me vouloir escouter avant que me tourmenter.» Et, quand elle veit qu’il luy prestoit l'oreille, poursuivant son propos, luy dist : « Helas ! Amadour, quelle occasion vous mene de chercher une chose dont vous ne sçauriez avoir contentement et me donner un ennuy le plus grartd que je sçaurois avoir ? Vous avez tant experimenté ma volonté du temps de ma jeunesse et de ma plus grande beauté, surquoy vostre passion pouvoit prendre excuse, que je m’esbahis comme. en l’aage et grande laideur où je suis vous avez cueur de me vouloir tourmenter. Je suis seure que vous ne doutez point que ma volonté ne soit telle qu’elle a accoustumé, parquoy ne pouvez avoir que par force ce que demandez; et, si vous regardez comme mon visage est accoustré, en oubliant la memoire du bien.-que vous avez veu en moy, n'aurez point d’envie d'approcher de plus prés; et, s’il y a en vous encores quelques reliques de l’amour, il est impossible que la pitié ne vaincque vostre fureur. Et à ceste pitié et honnesteté que j'ay tant experimentée en vous je fais ma plaincte
et demande grace, à fin que, selon vostre conseil, vous me laiSsiez vivre en paix et honesteté, ce que j'ay deliberé faire ; et, si l’amour que vous m’avez portée est convertie du tout en haine, et que plus par vengeance que par affection vous me vueillez faire la plus malheureuse femme du monde, je vous asseure qu’il n’en sera pas ainsi, et me contraindrez, contre ma deliberation, de, declarer vostre meschanceté et appetit desordonné à celle qui croit tant de bien de vous; et en ceste cognoissance pensez que vostre vie ne seroit pas en seureté. » Amadour, rompant son propos, luy dist : « S’il me fault mourir, je seray quitte de mon tourment incontinent ; mais la difformité de vostre visage (que je pense estre faicte de vostre volonté) ne m’empeschera de faire la mienne, car quand je ne pourrois avoir de vous que les oz, si les voudrois-je tenir auprés de moy. »
Et quand Florinde veit que les prieres, raisons ne larmes ne luy servoient en rien, et qu’en telle cruauté poursuivoit son meschant desir, qu’elle avoit tousjours evité par force d’y resister, s’aida du secours qu’elle craignoit autant que perdre sa vie, et d’une voix triste et piteuse appella sa mere le plus hault qu'il luy fut possible, laquelle, oyant sa fille l’appeller d’une’ telle voix, eut merveilleusement grand peur de ce qui estoit veritable, et courut le plustost qu’il luy fut possible en la garderobe. Amadour, qui n’éstoit pas si prest à mourir qu’il disoit, laissa sa prinse de si bonne heure que la dame, ouvrant son cabinet, le trouva
à la porte, et Florinde assez loing de luy. La Comtesse luy demanda : « Amadour, qu'y a-il ? dictes m’en la verité. » Et, comme celuy qui jamais n’estoit despourveu d’invention, avec un visage pasle et transi, luy dist : « Helas ! ma dame, de quelle condition est devenuë ma dame Florinde? Je ne fuz jamais si estonné que je suis, car (comme je vous ay dict) je pensois avoir part en sa bonne grace ; mais je cognois bien que je n’y ay plus rien. Il me semble, ma dame, que du temps qu’elle estoit nourrie avec vous elle n’estoit moins sage ne vertueuse qu’elle est, mais elle ne faisoit point de conscience de parler et regarder chacun; et maintenant je l’ay voulu regarder, mais elle ne l’a voulu souffrir; et, quand j’ay veu ceste contenance, pensant que ce fust un songe ou une resverie, luy ay demandé la main pour la luy baiser à la façon du païs, ce qu’elle m’a du tout refusé. Il est vray, ma dame, que j’ay tort, dont je vous demande pardon : c’est que je luy ay prins la main quasi par force et la luy ay baisée, ne luy demandant autre contentement ; mais elle (comme je croy), qui a deliberé ma mort, vous a appellée ainsi que vous avez ouy. Je ne sçaurois dire pourquoy, sinon qu’elle eut peur que j’eusse autre volonté que je n’ay. Toutesfois, ma dame, en quelque sorte que ce soit, j’advoué le tort estre mien : car, combien qu’elle deust aimer tous voz bons serviteurs, la fortune veult que moy seul, et le plus affectionné, sois mis hors de sa bonne grace. Si est-ce que je demeureray tousjours tel envers
vous et elle comme je suis venu, vous suppliant . me vouloir tenir en vostre bonne grace, puis que, sans mon demerite, j’ay perdu la sienne.» La Comtesse, qui en partie le croioit et en partie en doutoit, s’en alla à sa fille, et luy demanda : « Pourquoy m’avez vous appellée si hault ? » Florinde respondit qu’elle avoit eu peur, et, combien que la Comtesse l’interrogast de plusieurs choses par le menu, si est-ce que jamais ne luy feit autre response : car, voyant qu’elle estoit eschappée des mains de son ennemy, le tenoit assez puni de luy avoir rompu son entreprise.
Aprés que la Comtesse eut long temps parlé à Amadour, le laissa encores devant elle parler à Florinde, pour veoir quelle contenance il tiendroit, à laquelle il ne tint pas grand propos, sinon qu'il la mercia de ce qu’elle n’avoit confessé verité ‘à sa mere, et la pria que au moins, puis qu’il estoit hors de son cueur, qu’un autre ne tint point sa place. Elle luy respondit, quant au premier propos : « Si j’eusse eu autre moyen de me defendre de vous que par la voix, elle ne l’eust point oye, ny par moy jamais n’aurez pis si VOUS ne m'y COntraignez, comme vous avez faict, et n'ayez pas peur que j'en sceusse aimer d’autre : car, puis que je n’ay trouvé au cueur que j’estimois le plus vertueux du monde le bien que je desirois, je ne croiray jamäis qu’il soit en nul homme. Et ce malheur sera cause que je seray pour jamais en liberté des passions que l’amour peult donner. » En ce disant, print congé de luy. La mere, qui re-
gardoit sa contenance, n’y sceut rien juger, et depuis ce temps là cogneut tresbien que sa fille n’avoit plus d’affection à Amadour, et pensa pour : certain qu’elle fust desraisonnable et qu’elle hayst toutes les choses qu’elle aimoit. Et de ceste heure là luy mena la guerre si estrange qu’elle fut sept ans sans parler à elle, si elle ne s’y courroussoit, et tout à la requeste d’Amadour.
Durant ce temps là, Florinde tourna la crainte qu’elle avoit d’estre avec son mary en volonté de n’en bouger pour fuir les rigueurs que luy tenoit sa mere ; mais, voyant que rien ne luy servoit, delibera de tromper Amadour, et, laissant par un jour ou deux son visage estrange, luy conseilla de tenir propos d’amitié à une femme qu’elle disoit avoir parlé de leur amour. Ceste dame demeuroit avec la Royne d’Espaigne et avoit nom Lorette, bien aise d’avoir gaigné un tel serviteur, et feit tant de mines que le bruit en courut par tout; et mesmes la Comtesse d’Arande, estant à la court, s’en apperceut : parquoy depuis ne tourmentoit tant Florinde qu’elle avoit accoustumé. Florinde ouyt un jour dire que le capitaine, mary de Lorette, estoit entré en telle jalousie qu’il avoit deliberé, en quelque sorte que ce fust, de tuer Amadour. Florinde, qui, nonobstant son dissimulé visage, ne pouvoit vouloir mal à Amadour, l’en advertit incontinent. Mais luy, qui facilement fut retourné à ses brisées premieres, luy respondit que s’il luy plaisoit l’entretenir trois heures tous les jours, que jamais ne parleroit à
Lorette, ce qu’elle ne voulut accorder. « Doncques, luy dist Amadour, puis que ne me voulez faire vivre, pourquoy me voulez vous garder de mourir, Sinon que vous esperez plus me tourmenter en vivant que mille mors ne sçauroient faire ? Mais combien que la mort me fuyt, si la chercheray-je tant que la trouveray, car en ce jour à seulement j’auray repos. »
Durant qu’ils estoient en ces termes, vindrent nouvelles que le Roy de Grenade commencçoit une tresgrande guerre contre le Roy d’Espaigne, tellement que le Roy y envoya le Prince son fils, et avec luy le Connestable de Castille et le Duc d’Albe, deux vieils et sages seigneurs. Le Duc de Cardonne et le Comte d’Arande ne voulurent pas demeurer, et supplierent au Roy de leur donner quelque charge, ce qu’il feit selon leurs maisons, et leur bailla pour les conduire Amadour, lequel, durant la guerre, feit des actes si estranges qu'ils sembloient autant pleins de desespoir que de hardiesse. Et, pour venir à l’intention de mon compte, vous diray que sa trop grande hardiesse fut esprouvée à sa mort : car, ayant les Maures faict demonstrance de donner la bataille, voyans l’armée des Chrestiens, feirent semblant de fuir, à la chasse desquels se meirent les Espaignols ; mais le vieil Connestable et le Duc d’Albe, se doutans de leur finesse, retindrent contre sa volonté le Prince d’Espaigne qu’il ne passast la riviere, ce que feirent (nonobstant les deffenses) le Comte d’Arande et le Duc de Car-
donne. Et, quand les Maures veirent qu’ils n’estoient suyvis que de peu de gens, se retournerent, et d’un coup de cimeterre abbatirent tout mort le Duc de Cardonne, et fut le Comte d’Arande si fort blessé qu’on le laissa pour mort en Îa place. Amadour arriva sur ceste deffaicte, tant enragé et furieux qu’il rompit toute la presse et feit prendre les deux corps desdicts Duc et Comte, et les feit porter au camp du Prince, lequel en eut autant de regret que de ses propres freres. Mais, en visitant leurs playes, se trouva le Comte d’Arande encores vivant, lequel fut envoyé en une lictiere en sa maison, où il fut long temps malade. De l’autre costé, arriva à Cardonne le corps du jeune Duc. Amadour, ayant faict son effect de retirer ces deux corps, pensa si peu de luy qu’il se trouva environné d’ un grand nombre de Maures; et luy, qui ne vouloit non plus estre prins qu’il avoit peu prendre s’amie, ne faulser sa foy envers Dieu qu’il avoit envers elle, sçachant que s’il estoit mené au Roy de Grenade, ou il mourroit cruellement, ou renonceroit la Chrestienté, delibera ne donner la gloire de sa mort ny sa prinse à ses ennemis, et, en baisant la croix de son espée (rendant corps et ame à Dieu), s’en donna un tel coup qu’il ne fut besoing y retourner pour le second. Ainsi mourut le pauvre Amadour, autant regretté que ses vertus le meritoient. Les nouvelles en coururent par toutes les Espaignes, tant que Florinde, qui estoit à Barselonne, où son mary avoit autresfois ordonné estre
enterré, aprés qu’elle eut faict ses obseques honorablement, sans en parler à mere ny à belle mere, s’en alla religieuse au monastere de Jesus, prenant pour mary et amy celuy qui l’avoit delivrée d’une amour si vehemente que celle d’Amadour, et de l’ennuy si grand que de lacompaignie d’un tel mary. Ainsi tourna toutes ses affections à aimer Dieu si perfaictement qu’aprés avoir vescu longuement religieuse, luy rendit son ame en telle Joye que l’espouse a d’aller veoir son espoux.
« Je sçay bien, mes dames, que ceste longue histoire pourra estre à aucuns fascheuse ; mais, si j'eusse voulu satisfaire à celuy-qui me l’a comptée, elle eust esté trop plus que longue. Vous suppliant, mes dames, en prenant l’exemple de Îa vertu de Florinde, diminuer un peu de sa cruauté, et ne croire poiñt tant de bien aux hommes qu’il ne faille par la congnoissance du contraire leur donner cruelle mort, et à vous une triste vie. »
Et, aprés que Parlamente eut eu bonne et longue audience, elle dist à Hircan : « Vous semble-il pas que ceste femme ait esté pressée jusques au bout et qu’elle ait vertueusement resisté ? — Non, dist Hircan, car une femme ne peult faire moindre resistance que de crier, et, si elle eust esté en lieu où l’on ne l’eust peu ouyr, je ne sçay qu’elle eust faict. Et, si Amadour eust esté plus amoureux que craintif, il n’eust pas laissé pour si peu son entreprise. Et pour cest exemple je ne me departiray pas de la forte opinion que j’ay que oncques
homme qui aimast parfaictement, ou qui fust aimé d’une dame, ne faillit d’en avoir bonne yssue, s’il a faict la poursuitte comme il appartient. Mais encores fault-il que je louëé Amadour de ce qu’il feit une partie de son devoir. — Quel devoir (dist Oisille) distes vous ? Appellez vous faire son devoir à un serviteur qui veult avoir par force sa maistresse, à laquelle il doit toute reverence et obeissance ? » Saffredent print la parolle et dist: « Ma dame, quand noz maistresses tiennent leur rang en chambres ou en salles, assises à leur aise comme noz juges, nous sommes à genoulx devant elles, et, quand nous les menons dancer en crainte et servons si diligemment que nous prevenons leur demande, nous semblons estre tant craintifs de les offenser et tant desirans de les servir que ceulx qui nous voyent ont pitié de nous, et bien souvent nous estiment plus sots que bestes, transportez d’entendement ou transiz, et donnent la gloire à noz dames, desquelles les contenances sont tant audacieuses et les parolles tant honnestes qu’elles se font craindre, aimer et estimer de ceulx qui ne voyent que le dehors. Mais, quand nous sommes à part, où l’amour seul est juge de noz contenances, nous sçavons tresbien qu’elles sont femmes, et nous hommes, et à l’heure le nom de maistresse est converty en amye, et le nom de serviteur en amy. C’est de là où le proverbe est dict :
De bien servir et loyal estre, De serviteur on devient maistre.
Elles ont l’honneur autant que les hommes en peuvent donner et oster, et, Voyans ce que nous endurons patiemment, c’est raison que nostre souffrance soit recompensée quand l'honneur n’est point blessé. — Vous ne parlez pas du vray honneur, dist Longarine, qui est le.contentement de ce monde, car, quand tout le monde me diroit femme de bien (et je sçaurois seule le contraire), leur loüange augmenteroit ma honte et me rendroit en moymesmes plus confuse ; etaussi, quand ils me blasmeroiïent et (je sentisse mon innocence), le blasme tourneroit en contentement, car nul n’est content que de soy-mesmes.— Or, quoy que vous ayez tout dict, dist Guebron, il me semble qu’Amadour est un autant honneste et vertueux chevalier qu’il en soit point ; et, veu que les noms sont supposez, je pense le congnoistre. Mais puisque Parlamente ne l’a voulu nommer, aussi ne feray-je ; et contentez vous que si c’est celuy que je pense, son cueur ne sentit jamais nulle peur ny ne fut jamais vuide d'amour ny de hardiesse. » Oisille leur dist : « Il me semble que ceste journée s’est passée si joyeusement que, si nous continuons ainsi les autres, nous accoursirons le temps à force d’honnestes propos. Voyez où est le soleil et oyez la cloche de l’abbaye qui long temps a nous apelle à vespres, dont je ne vous ay point adverty, car la devotion d’ouyr la fin de ce compte estoit plus grande que celle d’ouyr vespres. »
Et en ce disant se leverent tous, et, arrivans à l’abbaye, trouverent les religieux qui les avoient
attendues plus d’une grosse heure. Vespres oyes, allerent soupper, qui ne fut tout le soir sans parler des comptes qu’ils avoient ouyz, et sans chercher par tous les endroits de leur memoire pour veoir s’ils pourroient faire la journée ensuyvante aussi plaisante que la premiere. Et, aprés avoir joué de mil jeux dedans le pré, s’en allérent coucher, donnans fin tresjoyeuse et contentement àfleur premiere journée.