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| < de retourner au lieu où le jour prece-
$ dent avoient eu tant de plaisir : : car
#4 chacun avoit son compte $i prest qu’il leur tardoit qu’il ne fust mis en lumiere. Aprés qu’ils eurent ouy la leçon de ma dame Oisille et la messe, où chacun recommanda son esprit à Dieu, à fin qu’il leur donnast parolle et grace de continuer l’assemblée, s’en allerent disner, ramentevans les uns aux autres plusieurs histoires passées. Et aprés disner, qu’ils se furent reposez en leurs chambres, s’en retournerent à l’heure ordonnée dedans le pré, où il sembloit que le temps et le jour favorisassent leur entreprinse. S'estans tous assis sur le siege naturel de l’herbe verde, Parlamente dist : « Puis que j’ay donné au soir fin à la dixiesme, c’est à moy à eslire celle qui doibt continuer celles du jourd’huy; et pource que ma dame Oisille fut la premiere des femmes
qui hier parla, comme la plus sage et ancienne, je donne ma voix aujourd’huy à la plus jeune : je ne dis pas à la plus folle, estant asseurée que, si nous la suyvons toutes, ne ferons pas attendre vespres si longuement que nous fismes hier. Parquoy, Nomerfide, vous tiendrez au jourd’huy les rangs de bien dire; mais, je vous prie, ne nous faictes point commencer nostre journée par larmes. — Îl ne m’en falloit point prier, dict Nomerfide, car je m’y estois desja toute resoluë, me souvenant d’un compte qui me fut faict l’année passée par une bourgeoise de Tours, natifve d’Amboise, qui m’afferma avoir esté présente aux predications du cordelier dont je vous veulx parler.
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Propos facetieux d’un cordelier en ses sermons.
RNA RES la ville de Bleré en Touraine, y ù 2a un village nommé Sainct Martin le i kr + ss Beau, où fut appellé un cordelier du ME couvent de Tours pour prescher les advents et le caresme ensuyvant. Ce cordelier, plus enlangagé que docte, n’ayant quelquesfois dequoy payer pour achever son heure, s’amusoit à faire des comptes qui satisfaisoient aucunement à ses bonnes gens de village. Un jour de jeudy absolut, preschant de l’aigneau pascal, quand ce vint à parler de le manger de nuict, et qu’il veit à sa predication de belles jeunes dames d’Amboise qui estoient là freschement aornées pour y faire leurs pasques et y sejourner quelques jours aprés, il se voulut mettre sur le beau bout, et demanda à toute l’assistance des femmes si elles ne sçavoient que c’estoit de manger de la chair creuë de nuict. «Je le vous veux apprendre, mes dames, ce dist il. » Les jeunes hommes d’Amboise là pre- «
sens, qui ne faisoient que d’y arriver avec leurs femmes,sœurs et niepces, et quine congnoissoient l'humeur du pelerin, commencerent à s’en scandaliser. Mais, aprés qu’ils l’eurent escouté davantage, ils convertirent le scandale en risée,mesmement quand il dist que pour manger l’aigneau il falloit avoir les reins ceincts, des pieds en ses souliers et une main à son baston. Le cordelier, les voyant rire et se doubtant pourquoy, se reprint incontinent. « Et bien bien, dict il, des souliers en ses pieds et un baston en sa main : blanc chapeau et chapeau blanc, est-ce pas tout un ? » Si ce fut lors à rire, je croy que vous n’en doubtez point. Les dames mesmes ne s’en peurent garder, ausquelles il s’attacha d’autres propos recreatifs; et, se sentant prés de son heure, ne voulant pas que ces dames s’en allassent mal contentes de luy, il leur dist : « Or çà, mes belles dames, mais que vous soyez tantost à cacqueter parmy les commeres, vous demanderez : « Mais qui est ce maistre « frere qui parle si hardiment ? C’est quelque bon « compaignon. » Je vous diray, mes dames, je vous diray : « Ne vous en estonnez pas, non, si je parle « si hardiment, car je suis d'Anjou, à vostre com- « mandement. » Et en disant ces mots mist fin à sa predication, par laquelle il laissa ses auditeurs plus prompts à rire de ses sots propos qu’à pleurer en la memoire de la Passion de Nostre Seigneur, dont la commemoration se faisoit en ces jours là. Ses autres sermons, durant les festes, furent quasi de pareille efficace; et, comme vous
sçavez que tels freres n’oublient pas à se faire quester pour avoir leurs œufs de Pasques, enquoy faisant on leur donne non seulement des œufs, mais plusieurs autres choses, comme de linge, de la filace, des andouilles, des jambons, des eschinées et autres menues chosettes, quand ce vint le mardy d'aprés Pasques, en faisant ses recommandations, dont telles gens ne sont point chiches, il dist : « Mes dames, je suis tenu à vous rendre graces de la liberalité dont vous avez usé envers nostre pauvre couvent; mais si fault 1l que je vous die que vous n’avez pas consideré les necessitez que nous avons, car la plus part de ce que nous avez donné, ce sont andouilles, et nous n’en avons point de faulte, Dieu mercy : nostre couvent en est tout farcy. Qu’ en ferons nous donc de tant? Sçavez vous quoy, mes dames ? Je suis d’advis que vous mesliez voz jambons parmy noz andouilles : vous ferez belle aumosne. » Puis, en continuant son sermon, il feit venir le scandale à propos, et en discourant assez brusquement par dessus, avec quelques exemples, il se meit en grande admiration, disant: « Eh dea, messieurs et mes dames de Sainct Martin, je m’estonne fort de vous, qui vous scandalisez pour moins que rien et sans propos, et tenez voz comptes de moy par tout en disant : « C’est un grand cas; mais qui l’eust cuidé que « le beau pere eust engrossy la fille de son hos- « tesse? » Vrayement, dist il, voylà bien dequoy s’esbahir qu’un moyne ait engrossy une fille! Mais venez Çà, belles dames, ne devriez vous pas bien
vous estonner davantage si la fille avoit engrossy le moyne? »
« Voylà, mes dames, les belles viandes dequoy ce gentil pasteur nourrissoit le troupeau de Dieu. Encores estoit il si effronté que, aprés son peché, il en tenoit ses comptes en pleine chaire, où ne se doit tenir propos qui ne soit totalement à l’erudition de son prochain et à l’honneur de Dieu premierement.— Vrayement, dist Saffredent, voilà un maistre moyne. J’aymerois quasi autant frere Anjibaut, sur le dos duquel on mettoit tous les propos facetieux qui se peurent rencontrer en bonne compaignie. — Si ne trouvai-je point de risée en telles derisions, dist Oisille, principalement en tel endroict. — Vous ne dictes pas, ma dame, dist Nomerfide, qu’en ce temps là, encores qu’il n’y ait pas fort long temps, les bonnes gens de village, voire la pluspart de ceux des bonnes villes, qui se pensent bien plus habilles que les autres, avoient tels predicateurs en plus-grande reverence que ceux qui les preschoient purement et simplement le sainct Evangile. — En quelque sorte que ce fust, dist lors Hircan, si n’avoit il pas tort de demander des jambons pour des andouilles, car il y a plus à manger. Voire, et quelque devotieuse creature l’eust entendu pour amphibologie (comme je croirois bien que luy mesme l’entendit), luy ny ses compaignons ne s’en feussent point mal trouvez, non plus que la jeune garse qui en eut plein son sac. — Mais voyez vous quel effronté c’estoit, dist
Oisille, qui renversoit le sens du texte à son plaisir, pensant avoir affaire à bestes comme luy, et en ce faisant chercher impudemment à suborner les pauvres femmelettes, à fin de leur apprendre à manger de la chair creuë de nuict! — Voire mais, vous ne dictes pas, dist Simontault, qu’il voyoit devant luy ces jeunes tripieres d’Amboise, dans lé baquet desquelles il eust volontiers lavé son. (nommeray-je? non, mais vous m’entendez bien), et leur en faire gouster, non pas roty, ains tout groullant et fretillant, pour leur donner plus de plaisir. — Tout beau, tout beau, seigneur Simontault! dist Parlamente; vous vous oubliez. Avez vous mis en reserve vostre accoustumée modestie pour ne vous en plus servir qu’au besoing?—Non, ma dame, non, dist il ; mais le moyne peu honneste m'a ainsi faict esgarer. Parquoy, à fin que nous rentrions en noz premieres erres, je prie Nomerfide, qui est cause de mon esgarement, donner sa voix à quelqu'un qui face oublier à la compaignie nostre commune faulte. — Puis que me faictes participer à vostre coulpe, dist Nomerfide, je m’adresseray à tel qui reparera nostre imperfection presente. Ce sera Dagoucin, qui est si sage que pour mourir ne voudroit dire une follie. » Dagoucin la remercia de la bonne estime qu’elle avoit de son bonsens, et commença à dire: « L'histoire que J'ay deliberé vous racompter est pour vous faire veoir comment amour aveuglist les plus grands et honnestes cueurs, et comme une meschanceté est difficile à vaincre par quelque benefice que ce soit. »
L’incontinence d’un Duc et son impudence pour parvenir à son intention, avec la juste punition de son mauvai vouloir.
EPUIS quelque temps en çà, en la ville ÿ de Florence Y avoit un Duc lequel avoit espousé ma dame Marguerite, ‘ | c) fille bastarde de l'Empereur Charles le nt. et, pour ce qu’elle estoit encores si jeune qu’il ne luÿ estoit licite de coucher avec elle, attendant son aage plus meur, la traicta fort doucement : car, pour l’espargner, fut amoureux de quelques autres dames de la ville que la nuict il alloit veoir, tandis que sa femme dormoit. Entre
autres, il le fut d’une fort belle, sage et honneste dame, laquelle estoit sœur d’un gentil-homme que le Duc aimoit comme luy mesme, et auquel il donnoit tant d’autorité en sa maison que sa parolle estoit obeye et crainte comme celle du Duc, et n'y avoit secret en son cueur qu’il ne luy declarast, en sorte qu’on le pouvoit nommer le second luy mesme,
Et voyant le Duc sa-sœur estre tant femme de bien qu’il n’avoit moyen de luy declarer l’amour
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qu'il Iuy portoit, aprés avoir cherché toutes occasions à luy possibles, vint à ce gentil-homme qu'il aimoit tant, et luy dist: « S'il y avoit chose en ce monde, mon amy, que je ne voulusse faire pour vous, je craindrois vous declarer ma fantasie, et encores plus vous prier m’y estre aidant; mais je vous porte tant d’amour que, si j'avois femme, mere ou fille qui peust servir à saulver vostre vie, je les y employerois plustost que de vous laisser mourir en tourment ; ; et j’estime que Pamour que vous me portez est reciprocque à la mienne, et que si moy, qui suis vostre maistre, vous porte telle affection, que pour le moins ne me la sçauriez porter moindre. Parquoy je vous declareray un secret dont le taire me met en tel estat que vous voyez, duquel je n’espere amandement que par la mort ou par le service qu’en cest endroit me pouvez faire. »
Le gentil-homme, oyant les raisons de son maistre et voyant son visage non feint tout baigné de larmes, en eut si grande compassion qu’il luy dist : « Monsieur, je suis vostre creature;tout le bien et l'honneur que j’ay vient de vous : vous pouvez parler à moy comme à vostre amy, estant seur que ce qui sera en ma puissance est en vOz mains. » À l’heure le Duc commença à luy declarer l'amour qu’il portoit à sa sœur, qui estoit si grande et si forte que, si par son moyen n’en avoit la jouyssance, il ne voioit pas qu’il peust vivre longuement : car il sçavoit bien qu’envers elle prieres ne presens ne servoient de rien. Par-
quoy le pria que, s’il aimoit sa vie autant que luy la sienne, il trouvast moyen de recevoir le bien que sans luy il n’esperoit jamais avoir. Le frere, qui aimoit sa sœur et l’honneur de sa maison plus que le plaisir du Duc, luy voulut faire quelque remonstrance, le suppliant en tous autres endroicts l’employer, hors mis en une chose si cruelle à luy que de pourchasser le deshonneur de son sang, et que son cueur et son honneur ne se pouvoient accommoder à luy faire ce service. Le Duc, enflambé d’un courroux importable, meit le doigt entre ses dens, se mordant l’ongle, et luy respondit par une grande fureur : « Or bien, puis - que je ne trouve en vous nulle amitié, je sçay que j'ay affaire. » Le gentil-homme, cognoissant la : cruauté de son maistre, eut crainte, et luy dist : « Monsieur, puis qu’il vous plaist, je parleray à elle et vous diray la responce. » Le Duc luy respondit en se departant de luy : « Si vous aimez ma vie, aussi feray-je la vostre. »
Le gentil-homme entendit bien que ceste parolle vouloit dire, et fut un jour ou deux sans veoir le Duc, pensant à ce qu’il avoit à faire : d’un costé, luy venoit au devant l’obligation qu’il debvoit à son maistre, les biens et honneurs qu’il avoit receuz de luy; de l’autre costé, l’honneur de sa maison, l’honnesteté et chasteté de sa sœur, qu’il sçavoit bien que jamais ne se consentiroit à telle meschanceté si par tromperie elle n’estoit prinse, ou par force, chose qu’il trouvoit fort es- ‘trange, veu que luy et les siens en. seroient dif-
famez. Parquoy print conclusion, sur ce different, qu'il aimoit mieulx mourir que de faire un si meschant tour à sa sœur, l’une des plus femmes de bien qui fust en toute l’Italie; mais que plustost devoit delivrer sa patrie de tel tyran que par force vouloir mettre une telle tache en sa maison : car il se tenoit asseuré que sans faire mourir le Duc la vie de luy et des siens n’estoit pas asseurée. Parquoy, sans en parler à sa sœur, delibera de sauver sa vie et venger sa honte par un mesme moyen; et au bout de deux jours s’en vint au Duc, et luy dist comme :1l avoit tant bien praticqué sa sœur, non sans grande peine, qu'à la fin elle s’estoit consentie à sa volonté, pourveu . qu’il luy pleust tenir la chose si secrette que nul que son frere n’en eust cognoissance.
Le Duc, qui desiroit ceste nouvelle, le creut facilement, et, en embrassant le messager, luy promist tout ce qu'il luy sçauroit demander, le priant de bien tost executer son entreprise, et prindrent le jour ensemble. Si le Duc fut aise, il ne le fault point demander; et quand il veit approcher la nuict tant desirée où il esperoit avoir la victoire de celle qu’il avoit estimée invincible, se retira de bonne heure avec ce gentil-homme tout seul, et n’oublia pas de s’accoustrer de coiffe et de chemise perfumée, le mieux qu’il luy fut possible. Et, quand chacun fut retiré, s’en alla avec le gentil-homme au logis de sa dame, où il y arriva en une chambre fort bien en ordre. Le gentil-homme le despouilla de sa robbe de nuict
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et le meit dedans le lict, luy disant: « Monsieur, je vous vois querir celle qui n’entrera pas en ceste chambre sans rougir; mais j'espere que avant le matin elle sera asseurée de vous. » Il laissa le Duc et s’en alla en sa chambre, où il ne trouva qu'un seul homme de ses gens, auquel il dist : « Aurois-tu bien le cueur de me suyvre en un lieu où je me veux venger du plus grand ennemy que J'aye en ce monde? » L’autre, ignorant qu’il vouloit faire, luy dist: « Ouy, Monsieur, et fust-ce contre le Duc mesme. » A l’heure le gentil-homme le mena si soudain qu’il n’eut loisir de prendre autres armes qu’un poignard qu’il avoit. Et quand le Duc l’ouyt revenir, pensant qu’il luy amenast celle qu’il aimoit tant, ouvrit un rideau et ses yeux pour regarder et recevoir le bien qu’il avoit tant attendu ; mais, au lieu de veoir celle dont il esperoit la conservation de sa vie, va veoir la precipitation de sa mort, qui estoit une espée toute nuë que le gentil-homme avoit tirée, de laquelle il frappa le Duc, qui estoit tout en chemise, lequel, desnué d’armes et non de cueur, se meit en son seant dedans le lict, et print le gentil-homme à travers le corps en luy disant : « Est-ce cy la promesse que vous me tenez? » Et, voyant qu’il n’avoit autres armes que les dents et les ongles, mordit le gentil-homme au poulce, et à force de bras se deffendit tant que tous deux tomberent en la ruelle du lict. Le gentil-homme, qui n’estoit trop asseuré, appella son serviteur, lequel, trouvant le Duc et son maistre si liez ensemble qu'il
ne sçavoit lequel choisir, les tira tous deux par les pieds au milieu de la place, et avec son poignard s’essaya à coupper la gorge du Duc, lequel se defendit jusques à ce que la perte de son sang le rendit si foible qu’il n’en pouvoit plus. Alors le gentil-homme et son serviteur le mirent dedans son lict, où à coups de poignard le paracheverent de tuer; puis, tirant le rideau, s’en allerent et enfermerent le corps mort en sa chambre.
Et quand il se veit victorieux de son ennemy, par la mort duquel il pensoit mettre en liberté la chose publicque, se pensa que son œuvre seroit imparfaict s’il n’en faisoit autant à cinq ou six de ceux qui estoient des plus prochains du Duc. Et, pour en venir à chef, dist à son serviteur qu’il les allast querir l’un aprés l’autre pour en faire comme il avoit faict du Duc; mais le serviteur, qui n’estoit hardy ny fort, dist: « [Il me semble, Monsieur, que vous en avez assez faict pour ceste heure, et que vous feriez mieux à penser de saulver vostre vie que de la vouloir oster à autres : car, si nous demeurions autant à deffaire chacun d’eux que nous avons faict à deffaire le Duc, le jour descouvriroit plustost nostre entreprinse que ne l’aurions mise à fin, encores que nous trouvissions noz ennemis sans defence. » Le gentilhomme, la mauvaise conscience duquel le rendoit craintif, creut son serviteur, et, le menant seul avec luy, s’en alla à un Evesque qui avoit charge de faire ouvrir les portes de la ville et commander aux postes. Ce gentil-homme luy dist: « J’ay eu
ce soir des nouvelles que un mien frere est à l’article de la mort; je viens de demander congé au Duc, lequel le m’a donné. Parquoy je vous prie commander aux postes me bailler deux bons chevaux, et au portier de la ville d'ouvrir les portes.» L’Evesque, qui n’estimoit moins sa priere que le commandement du Duc son maistre, lui bailla incontinant un bulletin, par la vertu duquel la porte luy fut ouverte et les chevaux baillez ainsi qu’il demanda; et, en lieu d’aller veoir son frere, s’en alla à Venise, où il se feist guerir des morsures que le Duc luy avoit faictes, puis s’en alla en Turquie. |
Le matin, les serviteurs du Duc, qui le voyoient si tard demeurer à revenir, soupçonnerent bien qu’il estoit allé veoir quelque dame ; mais, voyant qu’il demeuroit tant, commencerent à le chercher par tous costez. La pauvre Duchesse, qui commençoit fort à l’aymer, sçachant que l’on ne le trouvoit point, fut en grande peine. Mais, quand le gentil-homme qu’il aimoit tant ne fut veu non plus que luy, on alla à sa maison le chercher, et, trouvans du sang à la porte de sa chambre, entrerent dedans; mais il n’y eut homme qui en sceut dire nouvelles, et, suivans les traces du sang, vindrent les pauvres serviteurs du Duc à la porte de la chambre où il estoit, qu’ils trouverent fermée. Mais bien tost eurent rompu l’huis, et, voyans la place toute plaine de sang, tirerent le rideau du lict et trouverent le pauvre corps endormy en ce lict du dormir sans fin. Vous pouvez penser quel
dueil menerent ces pauvres serviteurs, qui porterent le corps en son palais, où arriva l’Evesque, qui leur compta comme le gentil-homme estoit party la nuict en diligence, soubs couleur d’aller veoir son frere. Parquoy fut cogneu clairement que c’estoit [uy qui avoit faict le meurtre, et fut ainsi prouvé que jamais sa pauvre sœur n’en avoit ouy parler, laquelle, combien qu’elle fust estonnée du cas advenu, si est-ce qu’elle en aima dadvantage son frere, lequel l’avoit delivrée d’un si cruel prince, ennemy de sa chasteté, et n’ayant point craint de hazarder sa propre vie. Et continua de plus en plus sa vie honneste en ses vertuz, telle que, combien qu’elle fust pauvre, pour ce que leur maison fut confisquée, si trouverent sa sœur et elle des mariz aussi honnestes hommes et riches qu'il y en eust en Italie, et ont depuis vescu en bonne et grande reputation.
« Voylà, mes dames, qui vous doit bien faire craindre ce petit dieu qui prend son plaisir à tourmenter autant les princes que les pauvres, et les forts que les foibles, et qui les rend aveugles jusques [à d'oublier Dieu et leur conscience, et à la fin leur propre vie; et doivent bien craindre, les princes et ceux qui sont en auctorité, de faire desplaisir à moindres qu’eux : car il n’y a nul qui ne puisse nuire quand Dieu se veult venger du pecheur, ne si grand qui sceust mal faire à celuy qui est en sa garde. »
Ceste histoire fut bien escoutée de toute la com-
paignie, mais elle y engendra diverses opinions : car les uns soustenoient que le gentil-homme avoit faict son devoir de sauver sa vie et l'honneur de sa sœur, ensemble d’avoir delivré sa patrie d’un tel tyran ; les autres disoient que non, mais que c’estoit une trop grande ingratitude de mettre à mort celuy qui luy avoit faict tant de bien et d'honneur. Les dames disoient qu’il estoit bon frere et vertueux citoyen ; les hommes, au contraire, qu’il estoit traistre et mauvais serviteur. Et faisoit fort bon ouyr alleguer les raisons des deux costez. Mais les dames, selon leur coustume,parloient autant par passion que par raison, disans que le Duc estoit digne de mort, et que bien heureux estoit celuy qui avoit faict le coup. Parquoy, voyant Dagoucin le grand debat qu’il avoit esmeu, dist : « Pour Dieu, mes dames, ne prenez point de querelle d’une chose desja passée! mais gardez que voz beautez ne facent point faire de plus cruels meurtres que celuy que j’ay compté. » Parlamente dist : « La belle dame sans mercy nous a aprins à dire que si gratieuse maladie ne mect gueres de gens à mort. — Pleust à Dieu, dist Dagoucin, ma dame, que toutes celles qui sont en ceste compaignie sceussent combien ceste opinion est faulse! Je croy qu’elles ne voudroient point avoir le nom d’estre sans mercy, ne ressembler à ceste incredule qui laissa mourir un bon serviteur par faulte d’une gratieuse response. — Vous voudriez donc, dist Parlamente, pour sauver la vie d’un qui dict nous aimer, que nous missions
nostre honneur et conscience en danger? — Ce n’est pas ce que je vous dy, dist Dagoucin, car celuy qui aime parfaictement craindroit plus blesser l’honneur de sa dame qu’elle mesme. Parquoy il me semble bien qu’une response honneste et gratieuse, telle que parfaicte et honneste amitié requiert, n’y pourroit qu’accroistre l'honneur et amander la conscience, car il n’est pas vray serviteur qui cherche le contraire. — Toutesfois, dist Emarsuitte, c’est tousjours la fin de voz raisons, qui commencent par honneur et finent par le contraire ; et, si tous ceux qui sont icy en veullent dire la verité, je les en croy à leur serment. » Hircan jura, quant à luy, qu’il n’avoit jamais aimé femme, hors mis la sienne, à qui il ne desirast faire offencer Dieu bien lourdement. Et autant en dist Simontault, et adjousta qu’il avoit souvent souhaitté toutes les femmes meschantes, hors mis la sienne. Guebron luy dist : « Vrayement, vous meritez que la vostre soit telle que vous desirez les autres; mais, quant à moy, je puis bien jurer que J ’ay tant aimé une femme que j’eusse mieux aimé mourir que pour moy elle eust faict chose dont je l’eusse moins estimée : car mon amour estoit tant fondé en ses vertuz que, pour quelque bien que j’en eusse sceu avoir, je n’y eusse voulu veoir une tache. » Saffredent se print à rire en luy disant : « Je pensois, Guebron, que l’amour de vostre femme et le bon sens que vous avez vous eussent mis hors d’estre amoureux ; mais je voy bien que non, car vous usez encore des termes
dont nous avons accoustumé de tromper les plus fines et d’estre escoutez des plus sages : car qui est celle qui nous fermera ses aureilles quand nous commencerons à l’honneur et à la vertu ? Mais, si nous leur monstrions nostre cueur tel qu’il est, il y en a beaucoup de bien venuz entre les dames de qui elles ne tiendroient compte. Nous couvrons nostre diable du plus bel ange que nous pouvons trouver, et soubs ceste couverture, avant que d’estre cogneuz, recevons beaucoup de bonnes cheres; et peult estre tirons les cueurs des dames si avant que, pensans aller droit à la vertu, quand elles cognoissent le vice, elles n’ont le moyen ny le loisir de retirer leurs pieds. — Vrayement, dist Guebron, je vous pensois autre que vous ne dictes, et que la vertu vous feust plus plaisante que le plaisir. — Comment? dist Saffredent, est il plus grande vertu que d’aimer comme Dieu l’a commandé ? Il me semble que c’est beaucoup mieux fait d’aimer une femme comme femme que d’en idolatrer comme plusieurs autres ; et quant à moy, je tiens ceste opinion ferme qu’il vault mieux en user que d’en abuser. » Les dames furent toutes du costé de Guebron, et contraignirent Saffredent de se taire, lequel dist : « Il m'est bien aisé de n’en plus parler, car j’en ay esté si mal traicté que je n’y veux plus retourner. — Vostre malice, ce luy dist Longarine, est cause de vostre mauvais traictement : car qui est l’honneste femme qui vous voudroit pour serviteur aprés les propos que nous avez tenuz ? — Celles
qui ne m'ont point trouvé fascheux, dist Saffredent, ne changeroient pas leur honnesteté à la vostre. Mais n’en parlons plus, à fin que ma colere ne face desplaisir ny à moy ny à autre. Regardons à qui Dagoucin donnera sa voix. » Lequel dist : « Je Ia donne à Parlamente, car je pense qu’elle doit sçavoir plus que nul autre que c’est que d’honneste et parfaicte amitié. — Puis que je suis choisie, dist Parlamente, pour dire une histoire, je vous en diray une advenue à une dame qui a esté tousjours bien fort de mes amies, et de laquelle la pensée ne me fut jamais celée. »
NOUVELLE TREZIESME
Un capitaine de galeres, soubs ombre de devotion, devint amoureux d’une damoiselle, et ce qui en advint.
A Ve N la maison de Madame la Regente, é) SD mere du Roy François, y avoit une ee nee dame fort devote, mariée à un gentil- Sy homme de pareille volonté; et, combien que son mary fust vieil, et elle belle et jeune, si est-ce qu’elle le servoit et aimoit comme le plus beau jeune homme du monde; et, pour luy
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NOUVELLE TREZIESME 159
oster toute “occasion d’ennuy, se meit à vivre comme une femme de l’aage dont il estoit, fuyant toutes compaignies, accoustremens, dances et jeux que: les jeunes femmes ont accoustumé d’aymer, mettant tout son plaisir et recreation au service de Dieu. Parquoy le mary meist en elle une si grande amour et seureté qu’elle gouvernoit sa maison et luy comme elle vouloit. Et advint un jour que le gentil-homme luy dist que dés sa jeunesse il avoit eu desir de faire le voyage de Jerusalem, luy demandant ce qu'il luy en sembloit. Elle, qui ne demandoit qu’à luy complaire, luy dist : « Mon amy, puis que Dieu nous a privés d’enfans et donné assez de biens, je vouldrois que nous en missions une partie à faire ce sainct voyage : car, là ny ailleurs où vous alliez, je ne suis pas deliberée de vous laisser ne abandonner jamais. » Le bon homme en fut si aise qu’il sembloit desja estre sur le mont de Calvaire.
En ceste deliberation, vint à la court un gentilhomme qui souvent avoit esté à la guerre sur les Turcs, et pourchassoit envers le Roy de France une entreprinse sur une de leurs villes, dont il pouvoit venir grand profit à la Chrestienté. Ce vieux gentil-homme luy demanda de son voyage, et, aprés qu’il eut entendu ce qu’il estoit deliberé de faire, luy demanda si, aprés ce voyage, il en voudroit faire un autre en Jerusalem, où sa femme et luy avoient grand desir d’aller. Ce capitaine fut fort aise d’ouir ce bon desir, et luy promit de luy mener et de tenir cest affaire secret. Il luy tarda
bien qu’il ne trouvast sa bonne femme pour luy compter ce qu’il avoit faict, laquelle n’avoit gueres moins d’envie que le voyage se parachevast que son mary; et pour ceste occasion parloit souvent au capitaine, lequel, regardant plus à elle qu’à sa parolle, en fut si amoureux que souvent, en luy parlant des voyages qu’il avoit faicts sur la mer, mettoit l’embarquement de Marseille avec l’Archipelle, et en voulant parler d’un navire parloit d’un cheval, comme celuy qui estoit ravy et hors de son sens. Mais il la trouvoit telle qu’il ne luy en osoit parler ny faire semblant, et sa dissimu-
” lation luy engendra un tel feu dedans le cueur que
souvent il tomboit malade, dont ladicte damoiselle estoit aussi soigneuse comme de la croix et guide de son chemin, et l’envoyoit si souvent visiter que, congnoissant qu’elle avoit soing de luy, le guerissoit sans nulle autre medecine. Mais plusieurs personnes, voyans ce capitaine, qui avoit eu le bruit d’estre plus hardy et gentil compaignon que bon chrestien, s’esmerveillerent comme ceste dame l’acostoit si fort, et, voyans qu'il avoit changé de toutes conditions et qu’il frequentoit les Eglises, les sermons et confessions, se doubterent que c’estoit pour avoir la bonne grace de la dame, et ne se peurent tenir de luy en dire quelques parolles. Ce capitaine, craignant que, si la dame en entendoit quelque chose, cela la separast de sa presence, dist à son mary et à elle comme il estoit prest d’estre despesché du Roy et de s’en aller, et qu’il avoit plusieurs choses à luy
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dire; mais, à fin que son affaire fust tenu plus secret, il ne vouloit plus parler à luy ne à sa femme devant les gens, mais les pria de l’envoyer querir quand ilz seroient retirez tous deux. Le gentil-homme trouva son opinion bonne, et ne failloit tous les soirs de se coucher de bonne heure et faire deshabiller sa femme. |
Et, quand tous les gens estoient retirez, envoyoient querir le capitaine et devisoient du voyage de Jerusalem, où souvent le bon homme en grande devotion s’endormoit. Le capitaine, voyant ce gentil-homme vieil et endormy dedans un lict, et luy dans une chaise auprés celle qu’il trouvoit la plus belle et la plus honneste du monde, avoit le cueur si serré entre crainte et. desir de parler que souvent il perdoit la parolle ; mais, à fin qu’elle ne s’en apperceust, se mettoit à parler des saincts lieux de Jerusalem, où estoient les signes de la grande amour que Jesus-Christ nous a portée; et, en parlant de ceste amour, couvroit la sienne, regardant ceste dame avecques larmes et souspirs, dont elle ne s’apperceut jamais ; mais, voyant sa devote contenance, l’estimoit si sainct homme qu’elle le pria de luy dire quelle vie il avoit menée, et comme il estoit venu à ceste amour de Dieu. I] luy declara qu’il estoit un pauvre gentil-homme qui, pour parvenir à richesse et honneur, avoit oublié sa conscience et espousé une femme trop proche son alliée, pource qu’elle estoit riche, combien qu’elle fust laide et vieille et qu'il ne l’aimast point; et, aprés avoir tiré tout
son argent, s’en estoit allé sur la mer chercher ses adventures, et avoit tant faict par son labeur qu’il estoit venu en estat honorable. Mais, depuis qu'ils avoient eu congnoissance ensemble, elle estoit cause, par ses sainctes parolles et bons exemples, de luy avoir faict changer sa vie, et que du tout il se deliberoit, s’il pouvoit retourner de son entreprinse, de mener son mary et elle en Jerusa- Jem, pour satisfaire en partie à ses grands pechez, où il avoit mis fin, sinon qu’encores n’avoit satisfaict à sa femme, à laquelle il esperoit bien tost se reconcilier. Tous ces propos pleurent à ceste dame, et sur tout se resjouït d’avoir tiré un tel homme à l’amour et crainte de Dieu. Et jusques à ce qu’ils partirent de la court, continuerent tous les soirs ces longs parlemens, sans que jamais il luy osast declarer son intention, et luy feit present de quelque crucifix de Nostre Dame de Pitié, la priant qu’en le voyant elle eust tousjours memoire de luy.
L'heure de son partement venuë, et qu’il eut prins congé de son mary, lequel s’endormoit, il vint dire à Dieu à sa dame, à laquelle il veit les larmes aux yeux, pour l’honneste amitié qu’elle luy portoit, qui luy rendoit la passion si importable que, pour ne l’oser declarer, tomba quasi esvanouy, luy disant à Dieu en une sueur si grande que non ses yeulx seulement, mais tout son corps, jectoient larmes. Et ainsi, sans parler, se departirent, dont la dame demoura fort estonnée, car elle n’avoit jamais veu un tel signe de
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regret. Toutesfois point ne changea son bon propos envers luy, et l’acompaigna de prieres et oraisons. Au bout d’un mois, ainsi que la dame retournoit en son logis, trouva un gentil-homme qui luy presenta une lettre de par le capitaine, la priant qu’elle la voulust veoir à part, et luy dist comme il l’avoit veu embarquer, bien deliberé de faire chose aggreable au Roy et à l’augmentation de la foy, et que, de luy, il s’en retournoit à Marseille pour donner ordre aux affaires dudict capitaine. La dame se retira à une fenestre à part et ouvrit sa lettre de deux fueilles de papier escrite de tous costez, en laquelle y avoit l’epistre qui s'ensuit :
Mon long celer, ma taciturnité,
Apporté m'a telle necessité
Que je ne puis trouver nul reconfort,
Fors de parler ou de souffrir la mort.
Ce parler là, auquel j’ay defendu
De se monstrer à toy, a attendu
De me veoir seul et de mon secours loing, Et lors m’a dict qu’il estoit de besoing
De le laisser aller s’esvertuer,
De se monstrer, ou bien de me tuer.
Et a plus faict, car il s’est venu mettre
Au beau milieu de ceste mienne lettre,
Et dict que, puis que mon œil ne peult veoir. Celle qui tient ma vie en son pouvoir, Dont le regard sans plus me contentoit Quand son parler mon oreille escoutoit, Que maintenant par force il saillira
Devant tes yeulx, où poinct ne faillira
De te monstrer mes plainctes et douleurs, Dont le celer est cause que je meurs.
Je l’ay voulu de ce papier oster, Craignant que point ne voulusse escouter Ce sot parler qui se monstre en absence, Qui trop craintif estoit en sa presence, Disant : Mieux vault en me taisant mourir Que de vouloir ma vie secourir
Pour ennuier celle que j’aime tant,
Car de mourir pour son bien suis contant.
D’autre costé, ma mort pourroit porter Occasion de trop desconforter
Celle pour qui seulement j’ay envie
De conserver ma santé et ma vie.
Ne t’ay-je pas, Ô ma dame! promis
Que, mon voiage à fin heureuse mis,
Tu me verrois devers toy retourner, Pour ton mari avec toy emmener
Au lieu où tant as de devotion,
Pour prier Dieu sur le mont de Sion?
Si je me meurs, nul ne t’y menera;
Trop de regret ma mort te donnera, Voiant à rien tourner nostre entreprinse, Qu’avecques tant d'affection as prinse.
Je vivray donq’, et lors t'y meneray,
Et en bref temps à toy retourneray.
La mort pour moy est bonne, à mon advis, Mais seulement pour toy seule je vis.
Pour vivre donc, il me fault alleger
Mon pauvre cueur, et du faiz soulager, Qui est à luy et à moy importable,
De te monstrer mon amour veritable, Qui est si grande, et si bonne, et si forte,
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Qu'il n’y en eut oncques de telle sorte.
Que diras-tu? O parler trop hardi!
Que diras-tu? Je te laisse aller, di.
Pourras-tu bien luy donner cognoissance De mon amour? Las! tu n’as la puissance D’en monstrer la miliesme part (sic).
Diras-tu point au moins que son regard
A retiré mon cueur de telle force
Que mon corps n’est plus qu’une morte escorce, Si par le sien je n’ay vie et vigueur?
Las! mon parler foible et plain de langueur, Tu n’as pouvoir de bien au vray luy peindre Comment son œil peult un bon cueur contraindre. Encores moins à louer sa parolle
Ta puissance est pauvre, debile et molle.
Si tu pouvois au moins luy dire un mot Que bien souvent (comme muet et sot)
Sa bonne grace et vertu me rendoit,
Et à mon œil qui tant la regardoit
Faisoit jetter par grand amour les larmes, Et à ma bouche aussi changer ses termes!
Voire et en lieu de dire que laimois,
Je luy parlois des signes et des mois
Et de l'estoille Arctique et Antarctique.
O mon parler ! tu n’as pas la praticque
De luy compter en quel estonnement
Me mettoit lors mon amoureux tourment, De dire aussi mes maux et mes douleurs.
Il n’y a pas tant de valeurs (sic)
De declarer ma grande et forte amour,
Tu ne sçaurois me faire un si bon tour.
A tout le moins, si tu ne peux le tout
Luy racompter, prend toy à quelque bout, Et di ainsi : Crainte de te desplaire
Ma fait long temps malgré mon vouloir taire Ma grande amour, qui devant ton merite Et devant Dieu et Ciel doit estre dicte, Car la vertu en est le fondement,
Qui me rend doux mon trop cruel tourment, Veu que l’on doibt un tel tresor ouvrir Devant chacun et son cueur descouvrir.
Car qui pourroit un tel amant reprendre D’avoir osé vouloir entreprendre (sic) D'’acquerir dame en qui la vertu toute, Voire et l’honneur, faict son sejour sans doute? Mais au contraire on doit bien fort blasmer Celuy qui voit un tel bien sans l’aimer.
Or l’ay-je veu et l’aime d’un tel cueur Qu’amour sans plus en a esté vainqueur.
Las! ce n'est point amour leger ou feinct Sur fondement de beauté, fol, et peinct :
Encores moins cest amour qui me lie Regarde en rien la vilaine follie.
Point n’est fondé en vilaine esperance D'avoir de toy aucune jouissance,
Car rien n’y a au fonds de mon desir
Qui contre toy souhaitte aucun plaisir.
J'aymerois mieux mourir en ce voyage
Que te sçavoir moins vertueuse ou sage, Ne que pour moy fust moindre la vertu Dont ton corps est et ton cueur revestu.
Aimer te veux comme la plus parfaicte
Qui oncques fut. Parquoy rien ne souhaitte Qui puisse oster ceste perfection,
La cause et fin de mon affection ;
Et plus de moy tu es sage estimée,
Et plus encor parfaictement aimée.
Je ne suis pas celuy qui se consolle
4» mir
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En son amour et en sa dame folle.
Mon amour est tressage et raisonnable, Car je l’ay mis en dame tant aimable
u’il n’y a Dieu ny ange en paradis Qu’en te voyant ne dist ce que je dis.
Et si de toy Je ne puis estre aimé, .
Il me suffist au moins d’estre estimé Le serviteur plus parfaict qui fut oncques, Ce que croiras, j'en suis tresseur, adoncques Que la longueur du temps te fera veoir Que de t'aimer je fais loyal devoir; Et si de toy je n’en reçois autant, A tout le moins de t’aimer suis contant, En t’asseurant que rien ne te demande, Fors seulement que je te recommande Le cueur et corps bruslant pour ton service Dessus l’autel d'amour pour sacrifice.
Croy hardiment que, si je reviens vif, Tu reverras un serviteur naïf; Et, si je meurs, ton serviteur mourra, Que jamais dame un tel ne trouverra.
Ainsi de toy s’en va emporter l’onde Le plus parfaict serviteur de ce monde.
La mer peult bien ce mien corps emporter, Mais non le cueur, que nul ne peult oster D’avecques toy, où il faict sa demeure, Sans plus vouloir à moy tenir une heure.
Si je pouvois avoir par juste eschange Un peu du tien pur et clair comme un ange, Je ne craindrois d’emporter la victoire, Dont ton seul cueur en gaigneroit la gloire. Or vienne donc ce qu’il en adviendra :
J’en ay jetté le dé, là se tiendra Ma volonté sans aucun changement;
Et, pour mieux peindre au tien entendement Ma loyauté, ma ferme seureté,
Ce diamant, pierre de fermeté,
En ton doigt blanc je te supplie prendre, Par qui pourras trop plus qu'heureux me rendre. Ce diamant suis celuy qui m’envoye Entreprenant ceste doubteuse voÿe,
Pour meriter, par ses œuvres et faicts, D'’estre du rang des vertueux parfaicts,
Afin qu'un jour il puisse avoir sa place
Au desiré lieu de ta bonne grace.
La dame leut l’epistre tout du long, et de tant plus s’esmerveilloit de l’affection du capitaine, et moins en avoit de soupçon; et, en regardant la table du diamant grand’ et belle, dont l’anneau estoit esmaillé de noir, fut en grande peine de ce qu’elle avoit à faire. Et, après avoir resvé toute la auict sur ces propos, fut tresaise de n’avoir occasion de luy rescrire et faire responce par faulte de messager, pensant en elle mesme qu’avec les peines qu'il portoit pour le service de son maistre, il n’avoit besoing d’estre fasché de la mauvaise response qu’elle deliberoit de luy faire, laquelle elle remit à son retour. Mais*elle se trouva fort empeschée du diamant, car elle n’avoit point accoustumé de se parer aux dépens d’autres que de son mary : parquoy elle, qui estoit de bon entendement, pensa de faire profiter cest anneau à Îa conscience de ce capitaine. Elle depescha incontinent un sien serviteur, qu’elle envoya à la desolée femme de ce capitaine, en feignant que ce fust
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une religieuse de Tarascon, et luy escrivit une telle lettre : |
« Ma dame, monsieur vostre mary est passé par cy un peu avant son embarquement, et, aprés s’estre confessé et receu son Createur comme bon chrestien, m’a declaré un faict qu’il a sur sa conscience : c’est le regret de ne vous avoir tant aimée comme il devoit, et me pria et conjura à son partement de vous envoyer ceste lettre avec ce diamant , lequel il vous prie garder pour l’amour de luy, vous asseurant que, si Dieu le faict retourner en santé, jamais femme ne fut mieux traictée d’homme que vous serez de luy, et ceste pierre de fermeté vous en fera foy pour luy. Je vous prie l'avoir pour recommandé en voz bonnes prieres, car aux miennes il aura part toute ma vie. » |
Ceste lettre, parfaicte et signée au nom d’une religieuse, fut envoyée par la dame à la femme du capitaine ; et, quand la bonne vieille vit la lettre et l’anneau, il ne fault demander combien elle pleura de joye et de regret d'estre aimée et estimée de son mary, de la veuë duquel elle se voyoit estre privée; et, en baïsant l’anneau plus de mil fois, l’arrousoit de ses larmes, benissant Dieu, qui, sur la fin de ses jours, luy avoit redonné l’amitié de son mary, laquelle elle avoit tenuë pour perdue par long temps, en remerciant ‘aussi la religieuse qui estoit cause de tant de bien, à laquelle feit la meilleure response qu’elle peut, que le messager en bonne diligence reporta à sa
maistresse, qui ne la leut ny n’entendit ce que luy dist son serviteur sans rire bien fort, et se contenta d’estre deffaicte de son diamant par un si profitable moyen que de reünir le mary et la femme en bonne amitié, et luy sembla par cela avoir gaigné un royaume.
Un peu aprés vindrent nouvelles de la deffaicte et mort du pauvre capitaine, et comme il avoit esté habandonné de ceux qui le devoient secourir, et son entreprinse revelée par les Rhodiens, qui plus la devoient tenir secrette, en telle sorte que luy et tous ceux qui descendirent en terre, qui estoient en nombre de quatrevingts, entre lesquels estoit un gentil-homme nommé Jean et un Turc tenu sur les fons par ladicte dame, lesquels deux elle avoit donnez au capitaine pour faire le voyage avec luy, dont l’un mourut avec luy, et le Turc, avec quinze coups de fleches qu’il receut, se saulva à nager jusques dans les vaisseaux françois, et par ‘luy seul fut entendue la verité de tout cest affaire, car un gentil-homme que le pauvre capitaine avoit prins pour amy et compaignon, et avoit avancé envers le Roy et les plus grands de France, si tost qu’il vit mettre pied à terre audict capitaine, retira bien avant en la mer ses vaisseaux. Et le capitaine, voyant son entreprinse descouverte et plus de quatre mil Turcs, s’y voulut retirer comme il devoit. Mais le gentil-homme en qui il avoit eu si grande fiance, voyant que par sa mort la charge luy demeureroit toute de ceste grande armée et le pro-
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fit, mit en avant à tous les gentils-hommes qu’il ne falloit pas hazarder les vaisseaux: du Roy, ne tant de gens de bien qui estoient dedans, pour saulver cent personnes seulement : de sorte que ceux qui n’avoient pas trop de hardiesse furent de son opinion. Et, voyant le capitaine que plus il les appelloit et plus ils s’eslongnoient de son secours, se retourna devers les Turcs, estant au sablon jusques aux genoux, où il feit tant de faicts d’armes et de vaillance qu’il sembloit que luy seul deust deffaire tous ses ennemis, dont son traistre compaignon avoit plus de peur que de desir de sa victoire. À la fin, quelques armes qu’il sceust faire, receut tant de coups de fleches de ceux qui ne pouvoient approcher de luy que de la portée de leurs arcs qu’il commança à perdre son sang. Et lors les Turcs, voyans la foiblesse de ces vrais chrestiens, les vindrent charger à grands coups de cimeterre, lesquels, tant que Dieu leur donna la force et vie, se deffendirent jusques au bout. Le capitaine appella ce gentilhomme, nommé Jean, que sa dame luy avoit donné, et le Turc aussi, et, en mettant la poincte de son espée en terre, tombant à genoux, baisa et embrassa la croix, disant : « Seigneur, prens l'ame en tes mains de celuy qui n’a espargné sa vie pour exalter ton nom. » Le gentil-homme nommé Jean, voyant qu'avec ses parolles la vie luy defailloit, embrassa luy et la croix de l’espée qu’il tenoit pour le cuider secourir ; mais un Turc par derriere luy touppa les deux cuisses, et en
criant bien hault: « Allons, capitaine, allons en paradis veoir.celuy pour qui nous mourons », fut compaignon à la mort comme il avoit esté à la vie du pauvre capitaine. Le Turc, voyant qu’il ne pouvoit servir à l’un ny à l’autre, estant frappé de quinze fleches, se retira vers les navires, et, en demandant y estre receu, combien qu’il fust seul eschapé de quatre-vingts, fut refusé par le traistre compaignon. Mais luy, qui sçavoit fort bien nager, se jetta dedans la mer, et feist tant qu’il fut receu dans un petit vaisseau, et au bout de quelque temps guary de ses playes. Et par ce pauvre estranger fut la verité cogneuë entierement à l’honneur du capitaine et à la honte de son compaignon, duquel le Roy et tous les gens de bien qui en ouyrent parler jugerent la meschanceté si grande envers Dieu et les hommes qu’il n’y avoit mort dont il ne fust digne; mais, à sa venué, donna tant de choses faulces à entendre, avec force presens, que non seulement se sauva de punition, mais eut la charge de celuy qu’il n’estoit digne de servir de varlet.
Quand ceste piteuse nouvelle vint à la court, Madame la Regente, qui l’estimoit fort, le regretta merveilleusement ; aussi feit le Roy et tous les gens de bien qui le cognoissoient. Et celle que plus il aimoit, oyant une si piteuse et chrestienne mort, changea la dureté du propos qu’elle avoit deliberé de luy tenir en larmes et lamentations ; à quoy son mary luy tint compagnie, se voyans.
frustrez de l'espoir de leur voyage. Je ne veux
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oublier qu’une damoiselle qui estoit à ceste dame, laquelle aimoit ce gentil-homme, nommé Jean, plus que soy-mesmes, le propre jour que les deux gentils-hommes furent tuez, vint dire à sa maistresse qu’elle avoit veu en songe celuy qu’elle aimoit tant, vestu de blanc, lequel luy estoit venu dire à Dieu, et qu’il s’en alloit en paradis avec son capitaine; mais, quand elle sceut que son songe estoit veritable, elle feit un tel dueil que sa maistresse avoit assez affaire à la consoler. Au bout: de quelque temps, la court alla en Normandie, d’où estoit le gentil-homme, la femme duquel ne faillit à venir faire la reverence à Madame la Regente, et pour y estre presentée s’adressa à la dame que son mary avoit tant aimée; et, en attendant l’heure propre en une eglise, commença à regretter et louer son mary, et entre autres choses luy dist : « Helas! ma dame, mon malheur est le plus grand qui advint oncques à femme, car, à l’heure qu’il m’aimoit plus qu’il n’avoit jamais faict, Dieu me l’a osté. » Et, en ce disant, monstra l’anneau qu’elle avoit au doigt, comme l’enseigne de la parfaicte amitié, qui ne fut sans grandes larmes, dont la dame, quelque regret qu’elle en eust, avoit tant d’envie de rire, veu que de sa tromperie estoit sorty un tel bien, qu’elle ne la peut presenter à Madame la Regente, mais la bailla à un autre, et se retira en une chapelle, où elle passa l'envie qu’elle avoit de rire.
« [1 me semble, mes dames, que celles à qui on
presente de telles choses devroient desirer à en faire œuvres qui vinssent à si bonne fin qu’il feit à ceste bonne dame, car elles trouveroient que les biens faicts sont les joyes des biens faisans. Et ne fault point accuser ceste dame de tromperie, mais estimer de son bon sens, qui convertit en bien ce qui de soy ne valoit rien. — Voulez-vous dire, ce dist Nomerfide, qu’un beau diamant de deux cens escuz ne vault rien ? Je vous asseure que, s’il -fust tombé entre mes mains, sa femme ny ses parens n’en eussent jamais rien veu. Îl n’est rien mieux à soy que ce qui est donné. Le gentilhomme estoit mort, personne n’en sçavoit rien; elle se fust bien passée de faire tant pleurer ceste pauvre vieille. — Et en bonne foy, dist Hircan, vous avez raison, car il y a des femmes qui, pour se monstrer plus excellentes que les autres, font des œuvres apparentes contre leur naturel, car nous sçavons bien tous qu’il n’est rien si avaricieux que la femme. Toutesfois leur gloire passe souvent leur avarice, qui force leurs cueurs à faire ce qu’elles ne veulent, et croy que celle qui laissa aussi le diamant n’estoit pas digne de le porter. — Holà! holà! dist Oisille, je me doute bien qui elle est; parquoy, je vous prie, ne la condamnez point sans veoir. — Ma dame, dist Hircan, je ne la condamne point; mais, si le gentil-homme estoit autant vertueux que vous dictes, elle estoit honorée d’avoir un tel serviteur et de porter son anneau; mais peult estre qu’un moins digne d’estre aimé la tenoit si bien par le doigt que l’anneau
° NOUVELLE TREZIESME 179 n'y pouvoit entrer. — Vrayement, ce dist Emarsuitte, elle le pouvoit bien garder, puis que personne n’en sçavoit rien. — Comment! ce dist Guebron, toutes ces'choses à ceux qui aiment sontelles licites, mais qu’on n’en sçache rien? — Par ma foy, dist Saffredent, je ne vis onques meffaict puny, sinon la sottie, car il n’y a meurtrier, larron ny adultere, mais qu’il soit aussi fin que mauvais, qui soit jamais reprins par justice ne blasmé entre les hommes ; mais souvent la malice est si grande qu’elle les aveugle, de sorte qu’ilz deviennent sotz, et (comme j’ay dict) seulement les sotz sont punis, et non les vicieux. — Vous en direz ce qu'il vous plaira, ce dist Oisille, Dieu peult juger le cueur de ceste dame; mais, quant à moy, je trouve le faict treshonorable et vertueux. Parquoy, pour n’en debatre plus, je vous prie, Parlamente, donner vostre voix à quelque un. — Je la donne tresvolontiers, ce dist-elle, à Simontault, car, aprés ces deux tristes nouvelles, il ne faudra à nous en dire une qui ne nous fera point plorer. — Je vous remercie, dist Simontault, car, en me donnant vostre voix, il ne s’en fault gueres que me nommez plaisant, qui est un nom que je trouve trop facheux, et, pour m'en venger, je vous monstreray qu’il y a des femmes qui font bien semblant d’estre chastes envers quelques uns ou pour quelque temps; mais la fin les monstre telles qu’elles sont, comme vous les troverez par une histoire tresveritable. »
NOUVELLE QUATORZIESNE
Subtilité d'un amoureux qui, soubs la faveur du vray amy, cueillu d’une dame Milannoise le fruict de ses labeurs passez.
ni 74 N la Duché de Milan, du temps que le
oh cie grand maistre de Chaulmont en estoit er [2E P gouverneur, y avoit un gentil-homme
T5] sommé le seigneur de Bonnivet, qui depuis, par ses merites, fut admiral de France, estant à Milan fort aimé du grand maistre et de tout le monde pour les vertuz qui estoient enluy, se trouvoit volontiers aux festins où toutes les dames s’assembloient, desquelles il estoit mieux voulu que ne fut onques François, tant pour sa beauté, bonne grace et parolle, que pour le bruit que chacun Îuy donnoit d’estre l’un des plus adroits et hardy aux armes qui fust de son temps. Un jour, allant en masque à un carneval, mena dancer l’une des plus braves et belles dames qui fust en la ville, et, quand les haulxbois faisoient pause, ne failloit à luy tenir les propos d'amour, qu'il scavoit mieux dire que nul autre ; mais elle, qui ne luy devoit rien de luy respondre, luy voulut soudain mettre la paille au devant et l’arrester
en l’asseurant qu’elle n’aimoit et n’aimeroit jamais autre que son mary, et qu’il ne s’y attendist en nulle maniere. Pour ceste response ne se sentit le gentil-homme refusé, et la pourchassa vifvement jusques à la micaresme. Pour toute resolution, il la trouva ferme en propos de n’aimer ne luy ne autre, ce qu’il ne peut croire, veu la mauvaise grace que son mary avoit et la grande beauté d’elle. Il se delibera, puis qu’elle usoit de dissimulation, d’user aussi de tromperie, et dés l’heure laissa la poursuitte qu’il luy faisoit, et s’enquist si bien de sa vie qu’il trouva qu’elle aimoit un gentilhomme italien bien sage et honneste.
Ledict seigneur de Bonnivet accointa peu à peu ce gentil-homme par telle douceur et finesse qu’il ne s’apperceut de l’occasion, mais l’aima si parfaictement qu’aprés sa dame, c’estoit la personne du monde qu’il aimoit le plus. Le seigneur de Bonnivet, pour luy arracher son secret du cueur, feignit luy dire le sien, et qu’il aimoit une dame où jamais n’avoit pensé, le priant le tenir secret, et qu’ils n’eussent tous deux qu’un cueur et une pensée. Le pauvre gentil-homme, pour luy monstrer l’amour reciproque, luy va declarer tout du long celle qu’il portoit à la dame dont Bonnivet se vouloit venger, et une fois le jour s’assembloient en quelque lieu pour rendre compte des bonnes fortunes advenues le long de la journée,
ce que l’un faisoit en mensonge et l’autre en
‘, verité. Et confessa le gentil-homme avoir aimé
FA ans ceste dame sans en avoir rien eu sinon
bonnes parolles et asseurance d’estre aimé. Ledict Bonnivet luy conseilla tous les moyens qu’il luy fut possible pour parvenir à son intention, dont il se trouva si bien qu’en peu de jours elle luy accorda tout ce qu’il demandoit. Il ne restoit que de trouver le moyen, ce que bien tost par le conseil du seigneur de Bonnivet fut trouvé; et un jour, avant souper, luy dist le gentil-homme : « Monsieur, je suis plus tenu à vous qu’à tous les hommes du monde, car par vostre bon conseil j'espere avoir ceste nuict ce que par tant d’années j'ay desiré. — Je te prie, dist Bonnivet, dy moy la sorte de ton entreprise, pour veoir s’il y a tromperie ou hazard, pour t’y secourir et servir de bon amy. »
Le gentil-homme luy va racompter comme elle avoit moyen de faire laisser la grand’porte de la maison ouverte, soubs couleur de quelque maladie qu’avoit un de ses freres, pour laquelle à toute heure falloit envoyer à la ville querir ses necessitez, et qu'il pourroit entrer seurement dedans la court, mais qu’il se gardast de monter par l’escallier, et qu’il passast par un petit degré qui estoit à main dextre, et entrast en la premiere gallerie qu’il trouveroit, où toutes les portes des chambres de son beau pere et de son beau frere se rendoient, et qu’il choisist bien la troisiesme plus prés dudict degré, et, si en la poussant doucement il la trouvoit fermée, qu’il s’en allast, estant asseuré que son mari estoit revenu, lequel toutesfois ne devoit revenir de deux jours, et que, s’il la trou-
voit ouverte, qu’il entrast doucement et qu’il la refermast hardiment au correil, sçachant qu’il n’y avoit qu’elle seule en la chambre, et que sur tout il n’oubliast à faire faire des souliers de feutre, de peur de faire bruit, et qu’il se gardast bien de venir plus tost que deux heures aprés minuit ne feussent passées, pource que ses beaux freres, qui aymoient fort le jeu, ne s’alloient jamais coucher qu’il ne fust plus d’une heure. Ledict de Bonnivet luy respondit: « Va, mon amy, Dieu teconduise ! Je le prie qu’il te garde d’inconvenient. Si ma compaignie y sert de quelque chose, je n’espargneray rien qui soit en ma puissance.» Le gentilhomme le remercia bien fort, et luy dist qu’en cest affaire il ne pouvoit estre trop seul, et s’en alla pour y donner ordre.
Le seigneur de Bonnivet ne dormit pas de son costé, et, voyant qu’il estoit heure de se venger de sa cruelle dame, se retira de bonne heure en son logis et se feit coupper la barbe de la longueur et largeur que l’avoit le gentil-homme ; aussi se feit coupper les cheveux, à fin qu’à le toucher on ne peust cognoistre leur difference. I] n’oublia pas des souliers de feutre et le demeurant des habillemens semblables au gentilhomme. Et pource qu’il estoit fort aimé du beau pere de ceste femme, n’eut crainte d’y aller de bonne heure, pensant que, s’il estoit apperceu, il iroit tout droict en la chambre du bon homme, avec lequel il avoit quelques affaires. Et sur l’heure de minuit entra en la maison de ceste dame, où il trouva assez
d’allans et de venans; mais parmy eulx passa sans estre cogneu, et arriva en la gallerie ; et, touchant les deux premieres portes, les trouva fermées, et la troisiesme non, laquelle doucement il poussa, et, quand il fut entré dedans, la ferma au correil, et veid toute ceste chambre tendue delinge blanc, le payement et le dessus de mesmes, et un lict de toille fort deliée, tant bien ouvrée de blanc qu’il n’estoit possible de plus; et la dame seule dedans avec son scofñon et sa chemise toute couverte de perles et de pierreries, ce qu’il veid par le coing du rideau sans estre apperceu d’elle, car il y avoit un grand flambeau de cyre blanche qui rendoit la chambre claire comme de jour. Et, de peur d’estre cogneu d’elle, esteingnit premierement le flambeau qui ardoit en sa chambre, puis se despouilla en chemise et s’alla coucher auprés d’elle. Elle, qui cuydoit que ce fust celuy qui si longuement l’avoit aimée, le receut en la meilleure chere qui fut à elle possible; mais luy, qui sçavoit bien que c’estoit au nom de l’autre, se garda de luy dire un seul mot, et ne pensa que mettre sa vengeance à execution : c’estoit de luy oster son honneur et sa chasteté, sans Îuy en sçavoir gré ne grace. Mais, contre son gré et deliberation, la dame se tenoit si contente de ceste vengeance qu’elle pensoit l’avoir recompensé de ses labeurs jusques à une heure aprés my-nuict sonné, qu’il estoit temps de dire à Dieu; et à l’heure, le plus bas qu’il peut, luy demanda si elle estoit aussi contente de luy que luy d’elle. Elle, cuidant que ce
fust son amy, luy dist que non seulement elle estoit contente, mais esmerveillée de la grandeur de son amour, qui l’avoit gardé une heure sans parler à elle.
À lheure il se print à rire bien fort, luy disant : « Or sus, Madame, me refuserez-vous une autre fois, comme vous aviez accoustumé de faire jusques icy? » Elle, qui le congneut à la parolle et au riz, fut desesperée de honte qu’elle avoit, et l’appella plus de mil fois meschant traistre et trompeur, se voulant jetter du lict en bas pour chercher un couteau pour se tuer, veu qu’elle estoit si malheureuse d’avoir perdu son honneur pour un homme qu’elle n’aimoit point et qui, pour se venger d'elle, pourroit divulguer cest affaire par tout le monde. Mais il la retint entre ses bras, et par bonnes et doulces parolles l’asseura de l’aimer plus que celuy qui l’aimoit, et de celer ce qui touchoit son honneur si bien qu’elle n’en auroit jamais blasme : ce que la pauvre sotte creut , et, entendant de luy l’invention qu’il avoit trouvée et la peine qu’il avoit prise pour la gaigner, luy jura qu’elle l’aimeroit mieulx que l’autre, qui n’avoit sceu celer son secret. Et dist qu’elle congnoissoit le contraire du faulx bruit que l’on donnoit aux François, car ils estoient plus sages, perseverans et discrets que Îles Italiens. Parquoy d’oresnavant elle se deportoit de l’opinion de ceux de sa nation pour s’arrester à luy; mais elle le pria bien fort que pour quelque temps il ne se trouvast en lieu ne festin où elle
fust, sinon en masque, car elle sçavoit bien qu’elle auroit si grand honte que sa contenance la declareroit à tout le monde. Il luy en feit promesse, et aussi la pria que, quand son amy viendroit à deux heures, qu’elle luy feist bonne chere, et puis peu à peu elle s’en pourroit desfaire : dont elle feit si grande difficulté que, sans l’amour qu’elle luy portoit, pour rien elle ne l’eust accordé. Toutesfois, en luy disant à Dieu, la rendit si satisfaicte qu’elle eust bien voulu qu’il y fust demeuré plus longuement.
Aprés qu’il fut levé et qu’il eut reprins ses habillemens, saillit hors de la chambre et laissa la porte entr'ouverte comme il l’avoit trouvée, et, pource qu'il estoit prés de deux heures aprés mynuict et qu'il avoit peur de trouver le gentilhomme en son chemin, se retira au haut du degré, où bien tost aprés il le veid passer et entrer en la chambre de sa dame. Et luy s’en alla en son logis pour reposer son travail, ce qu’il feit de sorte que neuf heures du matin le trouverent au lict, où, à son lever, arriva le gentil-homme, qui ne faillit à luy compter sa fortune, non si bonne comme il l’avoit esperée : car 1l dist que, quand il entra en la chambre de sa dame, il la trouva levée en son manteau de nuict, avec une bien grosse fiebvre, le poux fort esmeu, le visage en feu et en la sueur qui commençoit fort à luy prendre : de sorte qu’elle le pria s’en retourner incontinent, car, de peur d’inconvenient, n’avoit osé appeller ses femmes, dont elle estoit si mal qu’elle avoit
plus de besoing de penser à la mort qu’à l’amour, et d’ouïr parler de Dieu que de Cupido, estant bien marrie du hazard où il s’estoit mis pour elle, veu qu’elle n’avoit puissance en ce monde de luy rendre ce qu’elle esperoit faire bien tost en l’autre. Dont il fut si estonné et marry que son feu et sa joye estoient convertiz en glace et tristesse, et s’en estoit incontinent departy. Et au matin, au poinct du jour, avoit envoyé sçavoir de ses nouvelles, et que pour vray elle estoit tresmal. Et, en racomptant ces douleurs, pleuroit si tresfort qu’il sembloit que l’ame s’en deust aller par ses larmes. Bonnivet, qui avoit autant envie de rire que l’autre de plorer, le consola le mieux qu’il luy fut possible, luy disant que les choses de longue durée ont tousjours un commencement difficile, et qu’amour luy faisoit un retardement pour luy faire trouver la jouissance meilleure. Et en ces propos se departirent. La dame garda quelques jours le lict,et,en recouvrant sa santé, donna congé à son premier serviteur, le fondant sur la crainte qu’elle avoit euë de la mort et le remord de conscience, et s’arresta au seigneur de Bonnyvet, dont l’amitié dura (selon la coustume) comme la : beauté des fleurs des champs.
« Il me semble, mes dames, que les finesses du gentil-homme valent bien l’hypocrisie de ceste dame qui, aprés avoir tant contrefaict la femme de bien, se declara si folle. — Vous direz ce qu’il vous plaira des femmes, dist Emarsuitte; mais ce
gentil-homme feit un tour meschant. Est-il dict que si une dame en aimoit un, que l’autre la doive avoir par finesse? — Croyez, ce dist Guebron, que telles marchandises ne se peuvent mettre en vente qu’elles ne soient emportées par les plus offrans et derniers encherisseurs. Ne pensez pas que ceulx qui poursuyvent des dames prennent tant de peine pour l’amour d’elles, non, non! car c’est seulement pour l’amour d’eulx et de leur plaisir. — Par ma foy, dist Longarine, je vous en croy : car, pour vous en dire la verité, tous les serviteurs que j’ay eu m'ont tousjours commencé leurs propos par moy, monstrans desirer ma vie, mon bien, mon honneur; mais la fin en a esté par eulx, desirans leur plaisir et leur gloire. Parquoy le meilleur est de leur donner congé dés la premiere partie de leur sermon, car, quand on vient à la seconde, on n’a pas tant d’honneur à les refuser, veu que le vice de soy, quand il est cogneu, est refusable. — Il fauldroit doncques, dist Emarsuitte, que dés qu’un homme ouvre la bouche, qu’on le refusast sans sçavoir qu’il veult dire. » Parlamente [uy respondit : « Ma compagne, ne l’entendez pas ainsi, car on sçait bien que dés le commencement une femme ne doibt pas jamais faire semblant d'entendre où l’homme veult venir, ne encores, quand il l’a declaré, de le pouvoir croire; mais, quand il vient à en jurer bien fort, il me semble qu’il est plus honneste aux dames de le laisser en ce beau chemin que d’aller jusques à la vallée. — Voire mais, dist
Nomerfide, devons-nous croire par là qu'ils nous aiment par mal? Est-ce pas peché que de juger son prochain ? — Vous en croirez ce qu’il vous plaira, dist Oisille, mais il fault tant craindre qu’il soit vray que, dés que vous en appercevez quelque estincelle, vous devez fuyr ce feu, qui a plustost bruslé un cueur qu’il ne s’en est apperceu. — Vrayement, dist Hircan, voz loix sont trop dures. Et si les femmes vouloient (selon vostre advis) estre rigoureuses, ausquelles la doulceur est tant seante, nous changerions aussi noz doulces supplications en finesses et forces. — Le meilleur que j'y voye, dist Simontault, c’est que chacun suive son naturel : qu’il aime ou qu’il n’aime point, le monstre sans dissimulation, — Pleust à Dieu, dist Saffredent, que ceste loy apportast autant d'honneur qu’elle feroit de plaisir. » Mais Dagoucin ne se peut tenir de dire : « Ceux qui vouldroient mourir plustost que leur volonté fust congneuë ne se pourroient accorder à vostre ordonnance. — Mourir! dist Hircan; encor est-il à naistre, le chevalier qui pour telle chose publique vouldroit mourir. Mais laissons ces propos d’impossibilité, et regardons à qui Simontault donnera sa voix. — Je la donne, dist Simontault, à Longarine : car je la regardois tantost qu’elle parloit toute seule... Je pense qu’elle recorde quelque bon rolle, et si n’a point accoustumé de celer la verité, soit contre homme ou contre femme. — Puis que m'’estimez si veritable, dist Longarine, je vous racompteray une histoire que,
nonobstant qu’elle ne soit tant à la louange des femmes que je vouldrois, si verrez-vous qu’il y en a ayans aussi bon cueur, aussi bon esprit et aussi pleines de finesses comme les hommes. Si mon compte est un peu long, vous aurez patience. »
Une dame de la court du Roy, se voyant dedaignée de son mary, qui faisoit l’amour ailleurs, s’en vengea par peine pareille.
N la court du Roy François premier, “y avoit un gentil-homme duquel je QU ce cognois si bien le nom que je ne Île ren) veulx point nommer. Il estoit pauvre, n’ayant point cinq cens livres de rente, mais tant estimé du Roy, pour les vertuz dont il estoit revestu, qu'il vint à espouser une femme si riche qu’un grand seigneur s’en fust bien contenté. Et pource qu’elle estoit encore bien jeune, pria une des plus grandes dames de la court de la vouloir tenir avec elle, ce qu’elle feit tresvolontiers. Or estoit ce gentil-homme tant honneste et plein de bonne grace que toutes les dames de la court en
faisoient bien grand cas, et entre autres une que le Roy aimoit, qui n’estoit si belle ne si jeune que la sienne. Et, pour la grande amour qu’il luy portoit, tenoit si peu de compte de sa femme qu’à grand peine en un an couchoit il une nuict avec elle; et qui plus luy estoit importable est que jamais ne parloit à elle ny faisoit signe d'amitié. Et combien qu’il jouist de son bien, il luy en faisoit tant petite part qu’elle n’estoit pas habillée comme il luy appartenoit ny comme elle desiroit, dont la dame avecques qui elle estoit reprenoit souvent le gentil-homme en luy disant: « Vostre femme est belle, riche et de bonne maison, et vous n’en tenez compte, ce que son enfance et jeunesse a supporté jusques icy ; mais j’ay peur, quand elle se verra belle et grande, que son miroer et quelqu'un qui ne vous aimera pas luy remonstre sa beauté, si peu de vous prisée que par despit elle ne face ce que, estant de vous bien traictée, n’oseroit avoir pensé. » Le gentil-homme, qui avoit son cueur ailleurs, se moqua tresbien d’elle, et ne laissa pour ses enseignemens à continuer la vie qu’il menoit. Mais, deux ou trois ans passez, sa femme commença à devenir l’une des plus belles femmes qui fust en France, et tant qu’elle eut le bruit à la court de n’avoirsa pareille.
Et plus elle se sentit digne d’estre aimée, et plus s’'ennuya de veoir son mari qui n’en tenoit compte,
tellement qu’elle print un si grand desplaisir que, sans la consolation de sa maistresse, elle estoit quasi en desespoir; et, aprés avoir cherché tous
les moyens de complaire à son mary qu’elle pouvoit, pensa en elle-mesme qu’il estoit impossible qu’il ne l’aimast, veu la grande amour qu’elle luy portoit, sinon qu’il eust quelque autre fantaisie en son entendement, ce qu’elle chercha si subtillement qu’elle trouva la verité, et qu’il estoit toutes les nuicts si empesché ailleurs qu’il oublioit sa conscience et sa femme. Et, aprés qu’elle fut certaine de la vie qu’il menoit, print une telle melencolie qu’elle ne se vouloit point habiller que de noir, ne se trouver en lieu où l’on feist bonne chere : dont sa maistresse s’apperceut et feit tout ce qu’elle peut pour la retirer de ceste opinion ; mais il ne luy fut possible. Et, combien que son mary en fust bien adverty, il fut plus prest de s’en mocquer qu’à y donner remede. Vous sçavez, mes dames, qu’ennuy occupe joye, et aussi qu’ennuy par joye prend fin. Parquoy un jour advint qu’un grand seigneur, parent prochain de la maistresse de ceste dame, et qui souvent la frequentoit, entendant l’estrange façon de vivre du mary de ceste dame, en eut tant de pitié qu’il se voulut essaier à la consoler, et, en parlant avec elle, la trouva si belle et vertueuse qu’il desira beaucoup plus d’estre en sa bonne grace que de luy parler de son mary, sinon pour [uy monstrer le peu d’occasion qu’elle avoit de l’aimer. ,
Ceste dame, se voyant delaissée de celuy qui la devoit aimer, et d'autre costé aimée et requise d’un si grand et beau prince, s’estima bien heureuse d’estre en sa bonne grace; et, combien qu’elle
eust tousjours desir de conserver son honneur, si prenoit-elle grand plaisir de parler à luy et de se veoir aimée, chose dont elle estoit quasi affamée. Ceste amitié dura quelque temps, jusques à ce que le Roy s’en apperceut, qui avoit tant d'amitié au gentil-homme qu’il ne vouloit souffrir que nul luy feist honte et desplaisir. Parquoy il pria fort ce prince d’en vouloir oster sa fantasie, et que, s’il continuoit, il seroit tresmal content de luy. Ce prince, qui aimoit trop plus la bonne grace du Roy que toutes les dames du monde, luy promist que pour l’amour de luy abandonneroïit son entreprise, et que dés le soir il iroit prendre congé d'elle, ce qu’il feit si tost qu’il sceut qu’elle estoit retirée en son logis, auquel estoit logé le gentilhomme en une chambre sur la sienne; et, estant au soir à la fenestre, veid entrer le prince en la chambre de sa femme, qui estoit sous la sienne ; mais le prince, qui bien l’advisa, ne laissa d’y entrer, et, en disant à Dieu à celle dont l’amour ne faisoit que commencer, luy allega pour toutes raisons le commandement du Roy.
Aprés plusieurs larmes et regrets, qui durerent Jusques à une heure aprés minuict, la dame luy dist pour conclusion : « Je louë Dieu, Monsieur, dont il luy plaist que vous perdiez ceste opinion, puis qu’elle est si petite et Toible que vous la pou- vez prendre et laisser par le commandement des hommes; car, quant à moy, je n’ay point demandé conseil ny à maistresse, ny à mary, ny à moymesmes, pour vous aimer : Car amour, s’aidant de
vostre beauté et honnesteté, a eu telle puissance :
sur moy que je n’ay cogneu autre Dieu ne Roy que luy. Mais, puis que vostre cueur n’est pas remply de si vraye amour que craincte n’y trouve encores quelque place, vous ne pouvez estre amy parfaict, et d’un imparfaict je ne veux faire un amy : car J'aime parfaictement, comme j’avois deliberé de vous aimer, dont suis contrainte vous dire à Dieu, Monsieur, duquel la craincte ne merite la franchise de mon amytié. » Ainsi s’en alla pleurant cé seigneur, et en se retournant advisa encores le mary estant à la fenestre, qui l’avoit veu entrer à la salle et saillir. Parquoy luy compta le lendemain l’occasion pourquoy il estoit allé veoir sa femme et le commandement que le Roy luy avoit faict, dont le gentil-homme fut fort content et en remercia le Roy. Mais, voyant de jour en Jour que sa femme embellissoit et luy devenoit vieil et amoindrissoit sa beauté, commença à changer de rolle, prenant celuy que long temps il avoit faict jouër à sa femme, car il la cherissoit plus que de coustume et prenoit plus prés garde sur elle. Mais tant plus qu’elle se voioit cherchée de luy, et plus le fuyoit, desirant luy rendre partie des ennuiz qu’elle avoit euz pour estre de luy peu aimée; et, pour ne prendre si tost le plaisir que l’amour luy commençoit à donner, s’en va adresser à un jeune gentil-homme si tresbeau, si bien parlant et de si bonne grace, qu’il estoit aimé de toutes les dames de la court; et, en luy faisant ses complainctes de la façon dont elle avoit
esté traictée, l’incita d’avoir pitié d’elle : en sorte que ce gentil-homme n’oublia rien pour essayer a la reconforter. Et elle, pour se recompenser de la perte d’un prince qui l’avoit laissée, se meit à aimer si fort ce gentil-homme qu’elle oublia son ennuy passé, et ne pensoit sinon à finement conduire son amitié, ce qu’elle sceut si bien faire que jamais sa maistresse ne s’en apperceut, car en sa presence se gardoit bien de parler à luy; mais, quand elle luy vouloit dire quelque chose, s’en alloit veoir quelques dames qui demeuroient à la court, entre lesquelles y en avoit une dont son mary feignoit d’estre amoureux.
Or, un soir aprés soupper, qu’il faisoit bien * obscur, se desrobba ladicte dame sans appeller compaignie, et entra en la chambre des dames, où elle trouva celuy qu’elle aimoit mieux que soymesmes, et, en se seant auprés de luy, appuyée sur une table, parloient ensemble, feignans de lire en un livre. Quelqu'un que le mary avoit mis au guet luy vint rapporter où sa femme estoit allée, et luy, qui estoit sage, s’y en alla le plustost qu’il peut. En entrant en la chambre, veid sa femme lisant le livre, qu’il feignit ne veoir point, mais alla tout droit parler aux dames qui estoient d’un autre costé. Ceste pauvre dame, voyant que son mary l’avoit trouvée avecques celuy auquel devant luy jamais n’avoit parlé, fut si transportée qu’elle perdit sa raison, et, ne pouvant passer au long d’un banc, s’escoula au long d’une table, et s'enfuit comme si son mary avec l’espée nué l’eust
poursuivie, et alla trouver sa maistresse, qui se retiroit en son logis.
Et, quand elle fut deshabillée, se retira ladicte dame, à laquelle une de ses femmes vint dire que son mary la demandoit. Elle luy respond franchement qu’elle n’iroit point, et qu’il estoit si estrange et austere qu’elle avoit peur qu’il ne luy feist un mauvais tour. À la fin, de peur de pis, s’y en alla. Son mary ne luy en dist un seul mot, sinon quand ils furent dedans le lict. Elle, qui ne sçavoit pas comme luy dissimuler, se print tendrement à pleurer; et, quand il luy demanda pourquoy elle pleuroit, elle luy dist qu’elle avoit peur * qu’il fust courroucé contre elle pource qu’il l’avoit trouvée lisant avec un gentil-homme. A l’heure luy respondit que jamais ne luy avoit deffendu de parler à homme, et qu’il n’avoit point trouvé mauvais qu’elle y parlast, mais bien d’estre fuye devant luy, comme si elle eust faict chose digne d’estre reprise, et que ceste fuitte seulement luy faisoit penser qu’elle aimoit le gentil-homme. Parquoy il luy deffendit que jamais il ne luy advint de parler à homme en public ny en privé, luy asseurant que la premiere fois qu’elle y parleroit, qu’il la tueroit sans pitié ne compassion : ce qu’elle accepta volontiers, faisant bien son compte de n’estre pas une autre fois si sotte. Mais parce que les choses où l’on a volonté, plus elles sont deffendues, plus elles sont desirées, ceste pauvre femme eut bien tost oublié les menaces de son mary : car le soir mesmes, elle estant retournée
coucher en une autre chambre avec d’autres damoiselles et ses gardes, envoya querir et prier le gentil-homme de la veoir la nuict. Mais le mari, qui estoit si tourmenté de jalousie qu’il ne pouvoit dormir de nuict, va prendre une cappe et un varlet de chambre avec luy, pource qu’il avoit ouy dire que l’autre y alloit de nuict, et s’en va frapper à la porte du logis de sa femme. Elle, qui n’attendoit rien moins que luy, se leva toute seule et print des brodequins et son manteau, qui estoit auprés d’elle, et, voyant que trois ou quatre femmes qu’elle avoit estoient endormies, saillit de sa chambre et s’en va droict à la porte, où elle ouyt frapper ; et, en demandant : « Qui est-ce ? » fut respondu le nom de celuy qu’elle aimoit. Mais, pour en estre plus asseurée, ouvre un petit guichet en disant: « Si vous estes celuy que vous me dites, baillez-moy la main; je la congnoistray bien. » Et, quand elle eut touché à la main de son mary, elle le congneut bien, et, en fermant vistement le guichet, se print à crier : « Ha ! Monsieur,
c’est vostre main | » Le mary luy respondit par grand courroux : « Ouy, c’est la main qui vous tiendra promesse; parquoy ne faillez à venir quand je vous manderay. » En disant ceste parolle, s’en alla à son logis, et elle retourna en sa chambre plus morte que vive, et dist tout hault à ses femmes : « Levez-vous, mes amies ; vous avez trop dormy pour moy, car, en vous cuidant tromper, je me suis trompée la premiere. » En ce disant, se laissa tomber au milieu de la cham-
bre esvanouye. Les pauvres femmes se leverent à ce cry, tant estonnées de veoir leur maistresse comme morte couchée en terre, et d’avoir ouy les propos qu’elle avoit tenuz, qu’elles ne sceurent que faire, sinon que de courir aux remedes pour la faire revenir. Et, quand elle peut parler, elle leur dist : « Aujourd’huy voyez-vous, mes amies, la plus malheureuse creature qui soit sur la terre. » Et leur va compter toute sa fortune, les priant la vouloir secourir, car elle tenoit sa vie pour perdue.
Et, la cuidans reconforter, arriva un varlet de chambre de son mary, par lequel il luy mandoit qu’elle allast incontinent vers luy. Elle, en embrassant deux de ses femmes, commença à crier et à plourer, les prians ne la laisser point aller, car elle estoit seure de mourir. Mais le varlet de chambre l’asseura que non, et qu’il prenoïit sur sa vie qu’elle n’auroit nul mal. Elle, voyant qu’il n’y avoit point de resistence, se jetta entre les bras de ce serviteur, luy disant : « Mon amy, puis qu’il le fault, portez ce malheureux corps à la mort. » Et à l’heure, demy esvanouye de tristesse, fut emportée du varlet au logis de son maistre, aux pieds duquel tomba ceste pauvre dame, luy disant : « Monsieur, je vous supplie avoir pitié de moy, et je vous jure la foy que je doy à Dieu que je vous diray la verité du tout. » A l’heure luy dist, comme un homme desesperé : « Par Dieu, vous me la direz! » Et chassa dehors tous ses gens; et, pource qu’il avoit trouvé sa
femme fort devote, pensa qu’elle ne se parjureroit point si elle juroit sur la croix. Parquoy en demanda une fort belle qu’il avoit empruntée, et, quand ils furent eulx deux seuls, la feit jurer dessus qu’elle luy diroit verité de ce qu’il luy demanderoit. Mais elle, qui avoit des-ja passé les premieres apprehensions de la crainte de mourir, print cueur, se deliberant avant que mourir de ne luy rien celer, et aussi de ne luy dire chose dont le gentil-homme qu’elle aimoit peust avoir à souffrir; et, aprés avoir ouy les questions qu’il luy faisoit, luy respondit : « Je ne me veulx point justifier, Monsieur, ne faire moindre envers vous l'amour que j’ay portée au gentil-homme dont vous avez soupçon : car vous ne le pouvez ny ne devez croire, veu l’experience qu’aujourd’huy en avez euë ; mais je desire bien vous dire l’occasion de ceste amitié. Entendez, Monsieur, que jamais femme n’aima tant son mary que je vous ay aimé : car, depuis que je vous ay espousé jusques à, ceste aage-cy, il ne fut jamais entré en mon cueur autre amour que la vostre. Vous sçavez que, moy estant enfant, mes parens me vouloient marier à personnage de plus grand” maison que vous, mais jamais ne m’y sceurent faire accorder dés l’heure que j’eus parlé à vous: car, contre leur opinion, Je tins ferme pour vous avoir, sans re= garder ny à vostre pauvreté ny aux remonstrances que. me faisoient mes parens. Et vous ne pouvez ignorer le traictement que j’ay eu de vous jusques icy, et comme m'avez aimée et estimée, dont j'ay
porté tant d’ennuy et de desplaisir que, sans l’aide de madame avecques laquelle vous m’avez mise, je fusse presques desesperée. Mais à la fin, me voyant grande et estimée belle d’un chacun, fors de vous seul, je commençay à sentir si vivement le tort que vous me faisiez que l’amour que je vous portois s’est tourné en haine, et le desir de vous complaire en celuy de vengeance. Et sur ce desespoir me trouva un prince, lequel, pour obeyr au Roy plus qu’à l’amour, me laissa à l’heure que je commençois à sentir la consolation de mes tourments par une amour honneste; et, au partir de luy, trouvay cestuy, qui n’eut point la peine de me prier, car sa beauté, son honnesteté et vertuz meritent bien d’estre cherchées et requises de toutes femmes de bon entendement. À ma requeste, et non à la sienne, il m’a aimée avec autant d’honnesteté qu’oncques en sa vie ne me requist chose contre l’honneur; et, combien que le peu d'amour que j’ay cause de vous porter me donnast occasion de ne vous garder foy ny loyauté, l'amour que j’ay à Dieu seul et à mon honneur m'ont jusques icy gardée d’avoir faict chose pour laquelle j’aye besoing de confession ou crainte de honte. Je ne vous veux point nyer quele plus souvent qu’il m'estoit possible je n’allasse parler à luy dedans une garde robbe, feignant d’aller dire mes oraisons : Car jamais en femme ny en homme je ne me fiay de conduire cest affaire. Je ne veux point aussy nyer qu'estant en un lieu si privé et hors de tout soupçon, je ne l’aye baisé du meilleur
cueur que je ne feis jamais vous ; mais je ne demande jamais mercy à Dieu si entre nous deux il y a jamais eu autre privauté, ne si jamais il m’en a pressée plus avant, ne si mon cueur en a eu le desir: car j’estois si aise de le veoir qu’il ne me sembloit point qu’il y eust au monde un autre plus grand plaisir. Et vous, Monsieur, qui estes seul la cause demon malheur, voudriez-vous prendre vengeance d’un œuvre dont silong temps vous m'avez donné exemple, sinon que la vostre estoit sans honneur ny conscience ? Car, vous le sçavez et je le sçay bien, que celle que vous aimez ne se contente point de ce que Dieu et la raison commandent. Et, combien que la loy des hommes donne si grand deshonneur aux femmes qui aiment autres que leurs mariz, si est-ce que la loy de Dieu n’excepte point les maris qui aiment autres que leurs femmes ; et, s’il fault mettre en la balance l’offence de vous et de moy, vous estes homme sage et experimenté, et d’aage pour cognoistre et sçavoir eviter le mal; moy, jeune et sans experience nulle de la force et puissance d'amour. Vous avez une femme qui vous cherche, estime et aime plus que sa vie propre, et j’ay un mary qui me fuit, qui me hait et me despite plus qu’une chambriere. Vous aimez une femme desja d’aage et en mauvais poinct, et moins belle que moy, et j'aime un gentil-homme plus jeune que vous, plus beau et plus aimable ; vous aimez la femme d’un des grans amis que vous ayez en ce monde, offençant d’un costé l'amitié, et de l’autre la reve-
rence que vous portez à tous deux, et j’aime un gentil-homme qui n’est à rien lié, sinon à l'amour qu’il me porte. Or jugez, Monsieur, sans faveur, lequel de nous deux est le plus punissable ou excusable, ou vous ou moy. Je n’estime homme sage ny experimenté qui ne vous donne le tort, veu que je suis jeune et ignorante, desprisée et contemnée de vous, et aimée du plus beau et honeste gentil-homme de France, lequel j’aime par le desespoir de ne pouvoir jamais estre de vous aimée. »
Le gentil-homme, oyant ces propos pleins de verité, dicts et prononcez d’un visage beau, avec une grace tant asseurée et audacieuse qu’elle monstroit ne craindre meriter nulle punition, se trouva tant surpris d’estonnement qu’il ne sceut que luy respondre, sinon que l’honneur d’un homme et d’une femme n’est pas tout un ne semblable. Mais toutesfois, puis qu’elle juroit qu’il n’y avoit point eu de peché entre celuy qu’elle aimoit et elle, il n’estoit point deliberé de luy en faire pire chere ; par ainsi qu’elle n’y retournast plus, et que l’un ne l’autre n’eussent plus de recordation des choses passées, ce qu’elle luy promist, et s’en allerent coucher ensemble par bon accord.
Le matin, une vieille damoiselle, qui avoit grand peur de la vie de sa maistresse, vint à son lever et luy demanda : « Et puis, Madame, comment vous va ? » Elle luy respondit en riant : « Quoy ! mamie? Il n'est point un meilleur mary que le mien, car il m’a creuë en mon serment. » Ainsi se pas-
serent cinq ou six jours. Le gentil-homme prenoit de si prés garde à sa femme que nuict et jour avoit guet aprés elle. Mais il ne sceut si bien guetter qu’elle ne parlast encores à celuy qu’elle aimoit en un lieu fort obscur et suspect; toutesfois elle conduisoit son affaire si secrettement qu’homme ne femme n’en peult sçavoir la verité. Et ne fut qu’un bruit que quelque varlet feit d’avoir trouvé un gentil-homme et une damoiselle en une estable soubs la chambre de la maistresse de ceste dame, dont le gentil-homme mary eut si grand soupçon qu’il se delibera de faire mourir ce gentil-homme, et assembla un grand nombre de ses parens et amis pour le faire tuer, s’ils le pouvoient trouver en quelque lieu ; mais le principal de ses parens estoit tant amy du gentil-homme qu’il faisoit chercher qu’en lieu de le surprendre l’advertissoit de tout ce qui se faisoit contre luy, lequel, d’autre costé, estoit tant aimé à la court, et si bien accompaigné, qu’il ne craignoit point la puissance de son ennemy: parquoy il ne fut point trouvé. Mais s’en vinten une eglise trouver la maistresse de celle qu’il aimoit, laquelle n’avoit jamais rien entendu de touts ces propos passez, car devant elle n’avoit jamais parlé à elle. Le gentil-homme luy compta la suspicion et mauvaise volonté qu’avoit contre luy le mary, etque, nonobstant qu’il en fust innocent, il estoit deliberé s’en aller jouër en quelque voyage loingtain pour oster le bruit qui commençoit à croistre. Ceste princesse maistresse de s’amie fut fort estonnée d’ouyr ces propos, et jura que le
mary avoit grand tort qui avoit soupçon d’une si femme de bien, où elle n’avoit jamais veu ne cogneu que toute vertu et honesteté. T'outesfois, pour l’autorité où le mary estoit, et pour esteindre ce fascheux bruit, luy conseilla la princesse de s’eslongner pour quelque temps, l’asseurant qu’elle ne croioit rien de toutes ces follies et soupçons. Le gentil-homme et la dame qui estoit avec elle furent fort contens de demeurer en la bonne grace et opinion de ceste princesse, laquelle conseilla au gentil-homme qu’avant son partement il devoit parler au mary, ce qu’il feit selon son conseil, et le trouva en une gallerie prés la chambre du Roy, où, avec un tresasseuré visage { luy faisant l’honneur qui appartenoit à son estat ), luy dist:« Monsieur, j'ay toute ma vie eu desir de vous faire service, et pour toute recompence ay entendu qu’au soir vous me faisiez chercher pour me tuer. Je vous prie, Monsieur, pensez que vous avez plus d’autorité et puissance que moy; mais toutesfois je suis gentil-homme comme vous: il me fascheroit bien de donner ma vie pour rien. Je vous prie aussi, pensez que vous avez une femme de bien ; que, s’il ÿ a qui vueille dire du contraire, je luy diray qu’il a meschamment menty. Et, quant à moy, je ne pense avoir faict chose dont vous ayez occasion de me vouloir mal; et, si vous voulez, je demeureray vostre serviteur, ou sinon je le suis du Roy, dont j’ay occasion de me contenter. » Le gentil-homme à qui le propos s’adressoit luy dist que veritablement il avoit eu quelque soupçon de
luy, mais qu’il le tenoit si homme de bien qu’il desireroit plus son amitié que son inimitié, et, en luy disant à Dieu le bonnet au poing, l’embrassa comme son grand amy. Vous pouvez penser que disoient ceux qui, le soir de devant, avoient eu commission de le tuer, de veoir tant de signes d'honneur et d'amitié ! Chacun en parloit diversement. À tant s’en partit le gentil-homme ; mais, pour ce qu’il n’estoit si bien garny d’argent que de beauté, sa dame luy donna unebague de la valeur de trois mil escuz, laquelle il engagea pour quinze cens.
Et, quelque temps aprés qu’il fut party, le gentilhomme mary vint à la princesse maistresse de sa femme, et la supplia donner congé à sa femme pour aller demeurer quelque temps avecJ’une de ses sœurs : ce que ladicte dame trouva fort estrange, et le pria tant de luy en dire l’occasion qu’il luy en dist une partie, mais non tout. Aprés que la jeune dame mariée eut prins congé de sa maistresse et de toute la court, sans plorer ne faire signe d’ennuy, s’en alla où son mary vouloit qu’elle fust, en la conduicte d’un gentil-homme auquel fut donné charge expresse de la garder soigneusement, et sur tout que sur les chemins elle ne parlast à celuy duquel elle estoit soupçonnée. Elle, qui sçavoit ce commandement, leur donnoit tous les jours des alarmes et se mocquoit d’eux et de leur mauvais soing ; et un jour entre les autres, au partir du logis, trouva un cordelier à cheval, et elle, estant sur sa hacquenée, l’entretint depuis la
disnée jusques à la souppée ; et, quand elle fut à une grand lieuë du logis, elle luy dist : « Mon pere, pour les consolations que vous m’avez données ceste aprés disnée, voylà deux escuz que je vous donne, lesquels sont dedans un papier, car je sçay bien que vous n’y oseriez toucher, vous priant que, incontinent que vous serez party d’avec moy, vous en alliez à travers les champs le beau galot. » Et, quand il fut assez loing, la dame dist tout hault à ses gens : « Pensez-vous que vous estes bons serviteurs et bien soigneux de me garder, veu que celuy qu’on vous a tant recommandé a parlé à moy tout ce jourd’huy, et vous l’avez laissé faire. Vous meritez bien que vostre bon maistre, qui se fie tant à vous, vous donnast des coups de baston au lieu de voz gages. » Quand le gentil-homme qui avoit la charge d'elle ouyt ces propos, il eut si grand despit qu’il ne pouvoit respondre, picque son cheval, appellant deux autres avec luy, et feit tant qu’il atteignit le cordelier, lequel, les voyant venir droict à luy, fuyoit le mieux qu’il pouvoit ; mais, pource qu’ils estoient mieux montez que luy, le pauvre homme fut pris. Et luy, qui ne sçavoit pourquoy, leur cria merci, et, en destournant son chapperon pour les plus humblement supplier teste nuë, congneurent bien que ce n’estoit ce qu'ils cherchoient, et que leur maistresse s’estoit bien moquée d’eux, ce qu’elle feit encores mieux à leur retour, disant: « C’est à telles gens à qui l’on doit bailler telles femmes à garder ! Ils les laissent parler sans sçavoir à qui,
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et puis, adjoustant foy à leurs parolles, vont faire . honte aux serviteurs de Dieu. »
Et, aprés toutes ces moqueries, s’en alla au lieu où son mary l’avoit ordonné, où ses deux belles sœurs et un mary de l’une la tenoit fort subjette ; et durant ce temps entendit son mary comme sa bague estoit en gage pour quinze cens escuz, dont il fut fort marry. Mais, pour saulver l’honneur de sa femme et pour la recouvrer, luy feist dire qu’elle la retirast et qu’il payeroit les quinze cens escuz. Elle, qui n’avoit soing de la bague, puis que l’argent demeuroit à son amy, luy escrivit comme son mary la contraignoit de retirer sa bague ; et, à fin qu’il ne pensast qu’elle feist pour diminution de bonne volonté, elle luy envoya un diamant que sa maistresse luy avoit donné, qu’elle aimoit plus que bague qu’elle eust. Le gentilhomme luy envoya tresvolontiers l’obligation du marchant, et se tint pour content d’avoir eu quinze cens escuz et un diamant, et de demeurer asseuré de la bonne grace de s’amie, combien que, tant que le mary vesquit, il n’eut moyen de parler à elle que par escriture. Et, aprés la mort du mari, pource qu'il la pensoit telle qu’elle luy avoit promis, feit toute diligence de la pourchasser en mariage ; mais il trouva que la longue absence luy avoit acquis un compaignon mieux aimé que luy, dont il eut si grand regret qu’en fuyant les dames chercha les lieux hazardeux, où il eut autant d’estime que jeune homme pourroit avoir. Ainsi fina ses Jours.
« Voilà, mes dames, que, sans espargner nostre sexe, j’ay bien voulu monstrer aux mariz, pour leur faire entendre que les femmes de grand cueur sont plustost vaincues d’ire et vengance que de la douceur et amour, à quoy ceste-cy sceut long temps resister, mais à la fin fut vaincue du desespoir, ce que ne doibt estre femme de bien, pource qu’en quelque sorte que ce soit ne sçauroit trouver excuse à mal faire : car de tant plus les occasions en sont données grandes, et de tant plus se doibvent monstrer vertueuses à resister et vaincre le mal en bien, et non pas rendre le mal pour mal, d’autant que souvent le mal que l’on cuide rendre à autruy retombe sur soy. Bien heureuses sont celles en qui la vertu de Dieu se monstre en chasteté, douceur, patience et longanimité ! » Hircan luy dist : « Il me semble, Longarine, que ceste dame dont vous avez parlé a esté plus menée de despit que d’amour, car, si elle eust autant aimé le gentil-homme comme elle en faisoit le semblant, elle ne l’eust abandonné pour un autre ; et par ce discours on la peult nommer despite, vindicative, opiniastre et muable. — Vous en parlez bien à vostre aise ! dist Emarsuitte à Hircan ; mais vous ne sçavez quel creve-cueur c’est quand on aime sans estre aimé. — Il est vray, dist Hircan, je ne l’ay gueres experimenté, car on ne me sçauroit faire si peu de mauvaise chere que je ne laisse l’amour et la dame ensemble incontinent. — Ouy bien, vous, dist Parlamente, qui n'aimez que vostre plaisir ; mais une femme de bien ne doibt laisser ainsi son
mary. — Toutesfois, respondit Simontault, celle dont le compte est faict a oublié pour un temps qu’elle estoit femme, car un homme n’en eust sceu faire plus belle vengeance. — Pour une qui n’est pas sage, dist Oisille, il ne fault pas que les autres soient tenuës telles. — Si estes-vous toutes femmes, dist Saffredent, et, quelques beaux et honnestes accoustremens que vous portez, qui vous chercheroit bien avant soubs la robbe,on vous trouveroit femmes. » Nomerfide luy dist : « Qui vous voudroit escouter, la journée se passeroit en querelles ; mais il me tarde tant d’ouyr encores une histoire que je prie Longarine de donner sa voix à quelqu’un. » Longarine regarda Guebron et luy dist : « Si vous sçavez rien de quelque honneste femme, je vous prie maintenant le mettre en avant. » Guebron dist : « Puis que j’en doibs faire ce qu’il me semble, je vous feray un compte advenu en la ville de Milan. »
Une dame milannoise approuva la hardiesse et grand cueur de son amy, dont elle l’aima depuis de bon
cucur,
u temps du grand maistre de Chaul- SQ mont, y avoit une dame estimés l’une 5p des plus honnestes femmes qui fust A en ce temps là en la ville de Milan.
Elle avoit espousé un Comte italien, duquel estoit demourée vefve, vivant en la maison de ses beaux-freres, sans jamais vouloir ouyr parler de se remarier, et se conduisoit si sagement et sainctement qu'il n’y avoit en la Duché François ny Îtalien qui n’en feist grande estime. Un jour que ses beaux-freres et ses belles-meres faisoient un festin au grand maistre de Chaulmont, fut contraincte ceste dame vefve s’y trouver, ce qu’elle n’avoit accoustumé en autre lieu. Et, quand les François la veirent, ils feirent grande estime de sa beauté et bonne grace, et sur tous un, duquel je tairay le nom ; mais il suffira qu’il n’y avoit en Îtalie François plus digne d’estre aimé que cestuy là, car il estoit accomply en toutes les beautez et glaces que gentil-homme
pourroit avoir. Et combien qu’il veist ceste dame vefve, avec son crespe noir, separée de la jeunesse, en un coing avec plusieurs vieilles, comme celuy à qui jamais homme ne femme ne feit peur, se meit à l’entretenir, ostant son masque et abandonnant les dances pour demourer en sa compagnie. Et tout le Soir ne bougea de parler à elle et aux vieilles ensemble, où il trouva plus de plaisir qu'avec toutes les plus jeunes et braves de la court : en sorte que, quandil se fallut retirer, il ne pensoit pas avoir eu le loisir de s'asseoir. Et, combien qu’il ne parlast à ceste dame que de propos communs qui se peuvent dire en telle compagnie, si est-ce qu’elle cogneut bien qu’il avoit envie de l’accointer, dont elle se delibera de se garder le mieulx qu'il luy'fut possible, en sorte que jamais plus en festin ny en grande compagnie ne la peut veoir. I] s’enquist de sa façon de faire, et trouva qu’elle alloit souvent aux eglises et religions, où il mit si bon guet qu’elle ne pouvoit aller si secrettement qu'il n’y fust premier qu’elle, et qu’il ne demeurast à l’eglise autant qu’il pouvoit avoir, loisir de la veoir et tant qu'il y estoit la contemploit de si grande affection qu’elle ne pouvoit ignorer l’amour qu’il luy portoit, pour laquelle eviter se delibera pour un temps de feindre se trouver mal, et ouyr la messe en sa maison, dont le gentil-homme fut tant marry qu’il n’est possible de plus, car il n'avoit Autre moyen de la veoir que cestuy là. Elle, pensant avoir rompu ceste coustume, retourna aux eglises
comme paraÿant, ce qu’amour : declara incontinent au gentil-homme, qui reprint ses premieres devotions ; et, de peur qu’elle ne luy donnast encores empeschement et qu’il n’eust le loisir de luy faire sçavoir sa volonté, un matin qu’elle pensoit estre bien cachée en une petite chapelle où elle oyoit sa messe, s’alla mettre au bout de l’autel, et, voyant qu’elle estoit peu accompaignée, ainsi que le prestre monstroit le corpus Domini, se tourna devers elle, et, avec une voix doulce et pleine d’affection, luy dist: « Ma dame, je prends celuy que le prestre tient à ma damnation si vous seule n’estes cause de ma mort ; car, encores que vous m'ostiez le moyen de la parolle, si ne pouvez-vous ignorer ma volonté, veu que la verité vous l’a declarée assez par mes yeulx languissans et par ma contenance morte. » La dame, feignant n’y entendre rien, luy respondit: « Dieu ne doit point ainsi estre pris en vain ; mais les poëtes disent que les dieux se rient des jurements et mensonges des amans, parquoy les femmes qui aiment leur honneur ne doivent estre credules ny piteuses. » En disant cela, elle se leve et s’en retourne en son logis.
Si le gentil-homme fut courroucé de ceste parolle, ceulx qui ont experimenté choses semblables diront bien qu’ouy ; mais luy, qui n’avoit faulte de cueur, aima mieulx avoir ceste mauvaise response que d’avoir failly à declarer sa volonté, laquelle il tint ferme trois ans durans, et par lettres et moyens la pourchassa sans perdre heure
de temps; mais durant trois ans ne peut avoir autre response sinon qu’elle le fuyoit comme le loup le levrier duquel il doibt estre prins, non par haine qu’elle luy portast, mais pour la crainte de son honneur et reputation, dont il s’apperceut si bien que plus vivement qu’il n’avoit faict pourchassa son affaire. Et aprés plusieurs peines, refus, tourments et desespoirs, voyant la perseverance de son amour, ceste dame eut pitié de luy et luy accorda ce qu’il avoit tant desiré et si longuement attendu; et, quand ils furent d’accord des moyens, ne faillit le gentil-homme françois à se hazarder d’aller en sa maison, combien que sa vie y pouvoit estre en grand hazard, veu que les parents d’elle logeoient tous ensemble. Luy, qui n’avoit moins de finesse que de beauté, se conduisit si sagement qu’il entra en sa chambre à l’heure qu’elle luy avoit assignée, où il la trouva toute seule couchée en un beau lict ; et, ainsi qu'il se hastoit en se deshabillant pour coucher avec elle, entendit à la porte un grand bruit de voix parlans bas et des espées que l’on frottoit contre les murailles. La dame luy dist avec un visage de femme demie morte : -« Or à ceste heure est vostre vie et mon honneur au plus grand danger qu'ils pourroient estre, car j'entends bien que voilà mes freres qui vous cherchent pour vous tuer ; parquoy, je vous prie, cachez-vous soubs ce lict: car, quand ils ne vous trouveront point, j’auray occasion de me courroucer à eulx de l’alarme que sans cause ils m’auroient faicte. » Le gentil-
homme, qui n’avoit encores jamais regardé la peur, luy dist : « Et qui sont voz freres pour faire peur à un homme de. bien ? Quand toute leur race seroit ensemble, je suis seur qu’ils n’attendroient point le quatriesme coup de mon espée : parquoy reposez-vous en vostre lict et me laissez garder ceste porte. » À l’heure il meit sa cappe alentour de son bras et l’espée au poing, et alla ouvrir la porte pour veoir de plus prés les espées dont il oyoit le bruit ; et, quand elle fut ouverte, il veid deux chambrieres qui, avecques deux espées en chacune main, luy faisoient ceste alarme, lesquelles luy dirent : « Monsieur, pardonneznous, car nous avons commandement de nostre maistresse de faire ainsi; mais vous n’aurez plus de nous autre empeschement. » Le gentilhomme, voyant que c’estoient femmes, ne peut pis faire que de les commander à tous les diables, leur fermant la porte au visage, et s’en alla le plus tost qu’il luy fut possible coucher avec sa dame, de laquelle la peur n’avoit en rien diminué l’amour, et, oubliant luy demander la raison de ces escarmouches, ne pensa qu’à satisfaire à son desir. Mais, voyant que le jour approchoit, la pria luy dire pourquoy elle uy avoit faict si mauvais tour, tant de la longueur du temps que de ceste derniere entreprise. Elle, en riant, luy respondit: « Ma deliberation estoit de jamais n’aimer, ce que depuis ma viduité j'avois bien sceu garder ; mais vostre honnesteté, dés l’heure que vous parlastes à moy au festin, me feit changer propos, et com-
mençay deslors à vous aimer autant que vous faisiez moy. Il est vray que l’honneur, qui m’avoit tousjours conduicte, ne vouloit permettre qu’amour me feist faire chose dont ma reputation fust empirée; mais, comme la biche navrée à mort cuide, en changeant delieu, changer le mal qu’elle porte avec soy, ainsi m’en allois d’eglise en eglise, cuidant fuir celuy que je portois en mon cueur, duquel a esté la preuve de l’amitié si parfaicte qu’elle a faict accorder l’honneur avec l’amour. Mais, à fin d’estre plus asseurée de mettre mon cueur et mon amour en un parfait homme de bien, j’ay bien voulu faire ceste derniere preuve de mes chambrieres, vous asseurant que si, pour peur de vie ou de nul autre egard, je vous eusse trouvé craintif jusques à vous coucher soubs mon lict, J’avois deliberé de me lever et aller en une autre chambre, sans jamais de plus prés vous veoir. Mais, pource que vous ay trouvé beau, de bonne grace et plein de vertu et hardiesse plus que l’on ne m’avoit dict, et que la peur n'a peu toucher vostre cueur ny tant soit peu refroidir l'amour que vous me portez, je suis deliberée de m'arrester à vous pour la fin de mes jours, me tenant seure que je ne sçaurois en meilleure main mettre ma vie et mon honneur qu’en celuy que je ne pense avoir veu son pareil en toutes vertuz. » Et, comme si la volonté des hommes estoit immuable, se promirent et jurerent ce qui n’estoit en leur puissance : c’est une amitié perpetuelle, qui ne peult naistre ne demeurer au cueur des
hommes; et celles le sçavent qui l’ontexperimenté, et combien telles opinions durent.
« Et pource, mes dames, vous vous garderez de nous comme le cerf(s’il avoit entendement) feroit de son chasseur, car nostre felicité et nostre gloire et entendement est de vous veoir prises et oster ce qui vous est plus cher que la vie. — Comment! dist Hircan à Guebron, depuis quel temps estes-vous devenu prescheur? J’ay bien veu que vous ne teniez pas ces propos. — Îl est vray, dist Guebron, que j’ay parlé maintenant contre tout ce que j'ay dit toute ma vie ; mais, pource que j’ay les dents si foibles que je ne puis plus mascher la venaison, j'advertiz les pauvres biches de se garder des veñleurs, pour satisfaire sur ma vieillesse aux maulx que j’ay desserviz en ma jeunesse. — Nous vous remercions, Guebron, dist Nomerfide, dequoy nous advertissez de nostre profit; mais si ne nous en sentons-nous pas trop tenuës à vous, car vous n’avez fenu pareil propos à celle que vous avez bien aimée. C’est donques signe que vous ne nous aimez gueres. Ne voulez-vous encor souffrir que nous soyons aimées? Si pensons-nous estre aussi sages et vertueuses que celle que vous avez si longuement chassée en vostre jeunesse. Mais c’est la gloire des vieilles gens, qui cuident tousjours avoir esté plus sages que ceulx qui viennent aprés eulx. — Et bien! Nomerfide, dist Guebron, quand la tromperie de quelqu’un de voz serviteurs vous aura faict congnoistre la malice des hommes,
à ceste heure [à croirez-vous que je vous auraÿ dict verité. » Oisille dist à Guebron : « Il me semble que le gentil-homme que vous louëz tant de hardiesse devroit plus estre loué de fureur d'amour, qui est une puissance si forte qu’elle faict entreprendre aux plus couards du monde ce à quoy les plus hardiz penseroient deux fois. » Saffredent luy dist : « Ma dame, si ce n’estoit qu’il estimast les Italiens gens de meilleur discours que de grand effect, il me semble qu’il devoit avoir grande occasion d’avoir peur. — Ouy, ce dist Oisille, s’il n’eust point eu en son cueur le feu qui brusle crainte. — Îl me semble, dist Hircan, puis que vous ne trouvez la hardiesse de cestuy cy assez louable, qu’il fault que vous en sçachez un autre qui est plus digne de louange. — IL est vray, dist Oisille, que cestuy cy est louable; mais j’en sçay un plus admirable. — Je vous prie, dist Guebron, s’il est ainsi, que vous preniez ma place de nous dire quelque chose honneste et digne d’homme hardy comme nous promettez. — S'il est ainsi, dist Oisille, qu’un homme, pour sa vie et l’honneur de sa dame, s’est tant monstré asseuré contre les Millannois, et est estimé tant hardy que doit estre un qui, sans necessité, mais par vraye et naïfve hardiesse, a faict le tour que je vous diray? »
, roms LS al
Le Roy François monstra sa generosité au Comte Guillaume, qui le vouloit faire mourir.
LS EN Je N la ville de Digeon, au Duché de 4 AK Bourgongne, vint au service du Roy ef Ni, François un Comte d'Allemagne nom- Nireses mé Guillaume, de la maison de Saxonne, dont celle de Savoye est tant alliée qu’anciennement n’estoit qu’une. Le Comte, autant estimé beau et hardy gentil-homme qui fust point en Allemagne, eut si bon recueil du Roy que non seulement le print en son service, mais le tint prés de luy et de sa chambre. Un jour, le gouverneur de Bourgongne, seigneur de la Trimouïlle {ancien chevalier et loyal serviteur du Roy),comme celuy qui estoit soupçonneux et craintif du mal et dommage de son maistre, avoit tousjours des espies à l’entour de son ennemy pour sçavoir qu’il faisoit, et se gouvernoit si sagement que peu de choses luy estoient celées. Entre autres advertissemens, il luy fut escrit par un de ses amis que le Comte Guillaume avoit prins quelque somme de deniers, avec promesse d’en avoir davantage, pour faire mourir le Roy en quelque sorte que peust estre.
— a” ÈS - = (diese nt de =, =
Le seigneur de la Trimouïlle ne faillit point d’en venir advertir le Roy et ne cela à madame Loyse de Savoye, sa mere, laquelle oublia l'alliance qu’elle avoit à cest Allemant, et supplia le Roy de le chasser bien tost, lequel la requist de n’en parler point, et qu’il estoit impossible qu’un si honneste gentil-homme et tant homme de bien entreprint une si grande meschanceté. Au bout de quelque temps vint encores un autre advertissement confirmant le premier, dont le gouverneur, bruslant de l’amour de son maistre, luy demande congé ou de le chasser ou d’y donner ordre; mais le Roy luy commanda expressement de n’en faire nul semblant, et pensa bien que par autre moyen il en sçauroit la verité.
Un jour qu’il alloit à la chasse, print la meilleure espée qu’il estoit possible de veoir pour toutes armes, et mena avecques luy le Comte Guillaume, auquel il commanda de le suyvre le premier et de prés; mais, aprés avoir quelque temps couru le cerf, voyant, le Roy, que ses gens estoient loing de luy, fors le Comte seulement, se detourna de tous chemins, et, quand il se veid avec le Comte au plus profond de la forest seul, en tirant son espée, dist au Comte : « Vous semble-il que ceste espée soit belle et bonne? » Le Comte, en la maniant par le bout, luy dist qu’il n’en avoit veu nulle qu’il pensast meilleure. « Vous avez raison, dist le Roy, et me semble que, si un gentil-homme avoit deliberé de me tuer, et qu’il eust cogneu la force de mon bras et la bonté de mon cueur ac-
compaigné de ceste espée, il penseroit deux fois à m'assaillir. Toutesfois je le tiendrois pour bien meschant, si nousestionsseul à seul, sans tesmoings, s’il n’osoit executer ce qu’il auroitentreprins. » Le Comte Guillaume luy respondit avec un visage estonné : « Sire, la meschanceté de l’entreprinse seroit bien grande; mais la folie de la vouloir executer ne seroit pas moindre. » Le Roy, en se prenant à rire, remeist l’espée au fourreau, et, escoutant que la chasse estoit prés de luy, picqua aprés le plustost qu’il peut. Quand il fut arrivé, il ne parla à nul de cest affaire, et s’asseura que le Comte Guillaume, combien qu’il fust un aussi fort et dispos gentil-homme qui se trouvast lors, n’estoit homme pour faire une si haulte entreprise. Mais le Comte Guillaume, craignant estre decelé ou soupçonné du faict, vint le lendemain matin dire à Robertet, secrettaire des finances du Roy, qu’il avoit regardé aux biensfaicts et gages que le Roy luy vouloit donner pour demeurer avec luy; toutesfois qu’ils n’estoient pas suffisans pour l’entre-
tenir la moitié de l’année, et que, s’il ne plaisoit .
au Roy luy en bailler la moitié au double, il seroit contrainct de se retirer, priant ledict Robertet d’en sçavoir le plustost qu'il pourroit la volonté du Roy, qui luy dist qu’il ne se sçauroit plus advancer que d’y aller incontiment sur l’heure ; et print ceste commission volontiers, car il avoit veu les advertissemens du gouverneur. Et, ainsi que le Roy fut esveillé, ne faillit à faire sa harangue, present monsieur de la Trimouille et l’admiral de Bonnivet,
lesquels ignoroient le tour que le Roy avoit faict. Ledict seigneur leur dist : « Vous aviez envie de chasser le Comte Guillaume, et vous voyez qu’il
se casse de luy-mesme. Parquoy luy direz que, s’il ne se contente de l’estat qu’il a accepté entrant en mon service, dont plusieurs gens de bonnes maisons se sont tenuz bien heureux, c’est raison qu’il cherche ailleurs meilleure fortune, et, quant à moy, je ne l’empescheray point ; mais je seray trescontent qu’il trouve party tel qu’il puisse vivre comme il merite. » Robertet fut aussi diligent de porter ceste responce au Comte qu’il avoit esté de presenter sa requeste au Roy. Le Comte dist qu’avec son congé il deliberoit donc de s’en aller, et, comme celuy que la peur contraignoit de partir, ne la sceut porter vingt-quatre heures; mais, comme le Roy se mettoit à table, print congé de luy, feignant avoir grand regret dont sa necessité luy faisoit perdre sa presence. Il alla aussi prendre congé de la mere du Roy, laquelle luy donna aussi joyeusement qu’elle l’avoit receu comme parent et amy. Ainsi s’en alla en son païs. Et le Roy, voyant sa mere et ses serviteurs estonnez de ce soudain partement, leur compta l’alarme qu’il luy avoit donnée, disant qu’encores qu’il fust innocent de ce qu’on luy mettoit à sus, si avoit esté sa peur assez grande pour l’eslongner d’un maistre dont il ne cognoissoit pas encores les complexions.
« Quant à moy, mes dames, je ne voy point
qu’autre chose peust esmouvoir le cueur du Roy à se hazarder ainsi seul contre un homme tant estimé, sinon qu’en laissant la compaignie et les lieux où les Roys ne trouvent nul inferieur qui leur demande le combat, se voulut faire pareil à celuy qu’il doutoit à son ennemy, pour se contenter luy-mesme de experimenter la bonté et hardiesse de son cueur. — Sans point de faute, dist Parlamente, il avoit raison, car la louange de tous les hommes ne peut tant satisfaire un bon cueur que le sçavoir et experience qu’il a seul des vertuz que Dieu a mises en luy. — Il y a long temps, dist Guebron, que les poëtes et autres nous ont peinct, pour venir au temple de Renommée, qu'il falloit passer par celuy de Vertu. Et moy, qui cognois les deux personnages dont vous avez faict le compte, sçay bien veritablement que le Roy est un des plus hardiz hommes qui soit en son Royaume. — Par ma foy, dist Hircan, à l’heure que le Comte Guillaume vint en France, j’eusse plus craint son espée que celle des plus gentils compaignons italiens qui fussent en la court. — Vous sçavez bien, dist Emarsuitte, qu’il est tant estimé que noz louanges ne sçauroient atteindre à son merite, et que nostre journée seroit plustost passée que chacun en eust dict ce qu’il luy en semble. Parquoy, ma dame, donnez vostre voix à quelqu’un qui die encores du bien des hommes, s’il y en a. » Oisille dist à Hircan : « [Il me semble que vous avez tant accoustumé de dire mal des femmes qu’il vous sera aisé de nous faire quelque
— ER ne mm à
bon compte à la louange d’un homme; parquoy je vous donne ma voix. — Ce me sera chose aisée à faire, dist Hircan, car il y a si peu que l’on m’a faict un compte à la louange d’un gentil-homme dont l’amour, et la fermeté, et la patience, est si
louable que je n’en doy laisser perdre la memoire. »
Une belle jeune dame experimente la foy d’un jeune escolier, son amy, avant que luy permettre advantage sur son honneur.
*N une des bonnes villes du Royaume D de France, y avoitunseigneur de bonne MES maison qui estoit aux escoles, desirant SPA parvenir au sçavoir par qui la vertu et l'honneur se doivent acquerir entre les vertueux hommes; et, combien qu’il fust si sçavant qu’estant en l’aage de dix-sept à dix-huict ans il sembloit estre la doctrine et exemple des autres, amour toutesfois, aprés ses leçons, ne laissa pas "de luy chanter la sienne; et, pour estre mieux ouy et receu,se cacha soubs le visage et les yeux de la plus belle dame qui fust en tout le païs, laquelle pour
quelque procés estoit venuëé à la ville. Mais, avant qu’amour s’essayast à vaincre ce gentilhomme par la beauté de ceste dame, il avoit gaigné le cueur d’elle en voyant les perfections qui estoient en ce seigneur : car en beauté, grace, bon sens et beau parler, n’y avoit nul, de quelque estat qu’il fust, qui le passast. Vous qui sçavez le prompt chemin que faict ce feu quand il se prend à l’un des bouts du cueur et de 1a fantasie, vous jugerez bien qu’en deux si parfaicts subjects n’arresta gueres amour qu’il ne les eust à son commandement et qu’il ne les rendist tous deux si plains de sa claire lumiere que leur pensée, vouloir et parler n’estoit que flamme de ceste amour, laquelle, avec la jeunesse qui en luy engendroit crainte, luy faisoit pourchasser son affaire le plus doucement qu’il luy estoit possible. Mais celle qui estoit vaincue d’amour n’avoit besoing de force. Toutesfois, pour la honte qui accompaigne les dames, le plus qu’elle peut se garda de monstrer sa volonté; si est-ce qu’à la fin la forteresse du cueur où l’honneur demeure fut ruinée de telle sorte que la pauvre dame s’accorda en ce dont elle n’avoit esté discordante. Mais, pour experimenter la patience, fermeté et amour de son serviteur, luy octroya ce qu’il demandoit avec trop difficile condition, l’asseurant que, s’il la gardoit, à jamais elle l’aimeroit parfaictement, et que, s’il failloit, il estoit seur de ne l’avoir de sa vie : c’est qu’elle estoit contente de parler à luy dedans un lict, tous deux couchez en leurs chemises, par ainsi qu’il ne luy deman-
dast rien davantage sinon la parolle et le baiser. Luy, qui estimoit qu’il n’y eust joye digne d’estre accomparée à celle qu’elle luy permettoit, luy accorda, et, le soir venu, la promesse fut acomplie : de sorte que, pour quelque bonne chere qu’elle luy feist, ne pour quelque tentation qu’il eust, ne voulut faulser son serment ;et, combien qu’il n’estimast sa peine moindre que celle du purgatoire, si fut son amour si grande et son esperance si forte, estant seur de la continuation perpetuelle de l’amitié qu’avec si grand peine il avoit acquise, qu'il garda sa patience et se leva d’auprés d’elle sans jamais luy vouloir faire aucun desplaisir. La dame (comme je croy), plus esmerveillée que contente de ce bien, soupçonna incontinent que son amour n’estoit si grande qu’elle pensoit, ou qu’il n’avoit trouvé en elle tant de bien comme il estimoit, et ne regarda pas à sa grande honnesteté, patience et fidelité à garder son serment.
Parquoy se delibera de faire encores une autre preuve d’amour qu’il luy portoit avant que tenir sa promesse, et, pour y parvenir, le pria de parler à une fille qui estoit en sa compaignie, plus jeune qu’elle et bien fort belle, et qu’il luy tinst propos d'amitié, à fin que ceux qui le voyoient venir en sa maison si souvent pensassent que ce fust pour sa damoiselle et non pour elle. Ce jeune seigneur, qui se tenoit seur d’estre aimé autant qu’il aimoit, obeït entierement à tout ce qu’elle luy commanda, et se contraignit, pour l’amour d’elle, de faire l’amour à ceste fille, laquelle, le voyant si beau
et bien emparlé, creut sa mensonge plus qu’une autre verité, et l’aima autant que si elle eust esté bien fort aimée de luy. Et quand la maistresse veid que les choses estoient si avant, et que toutesfois ce seigneur ne cessoit de la sommer de sa promesse, luy accorda qu’il la vinst veoir à une heure aprés minuict, et qu’elle avoit tant experimenté l’amour et obeïssance qu’il luy portoit que c’estoit raison qu’il fust recompensé de sa bonne patience. Il ne fault point douter de la joye que receut cest affectionné serviteur, qui ne faillit à venir à l’heure assignée.
Mais la dame, pour tenter la force de son amour, dist à sa belle damoiselle : « Je sçay bien l’amour qu’un tel seigneur vous porte, dont je croy que n'avez moindre passion que luy, et j'ay telle compassion de vous deux que je suis deliberée de vous donner lieu et loisir de parler longuement ensemble à voz aises. » La damoiselle fut si transportée qu’elle ne luy sceut feindre son affection, mais luy dist qu’elle n’y vouloit faillir ; et, obeïssant à son conseil et par son commandement, se despoïlla et se meist en un beau lict toute seule en une chambre, dont la dame laissa la porte ouverte et alluma de la clarté là dedans, parquoy la beauté de ceste fille pouvoit estre veuë plus clerement ; et, en feignant de s’en aller, se cacha si bien auprés du lict qu’on ne pouvoit la veoir. Son pauvre serviteur, la cuidant trouver comme elle luy avoit promis, ne faillit à l'heure ordonnée d’entrer en la chambre le plus douce-
ment qu’il luy fut possible, et, aprés qu’il eut fermé l’huis et osté sa robbe et ses brodequins fourrez, s’en alla mettre au lict, où il pensoit trouver ce qu'il desiroit, et ne sceut si tost avancer ses bras pour embrasser celle qu’il cuidoit estre sa dame que la pauvre fille, qui le cuidoit estre du tout à elle, n’eust les siens alentour de son col, en luy disant tant de parolles affectionnées et d’un si beau visage qu’il n’est si sainct hermite qui n’eust perdu ses patenostres. Mais, quand il la recogneut, tant à la veuë qu'à l’ouïr, amour, qui avec si grand haste l'avoit faict coucher, le feit encores plustost lever, quand il recogneut que ce n’estoit celle pour qui il avoit tant souffert ; et, ‘avec un despit tant contre la maistresse que contre sa chambriere, alla à la damoiselle et luy dist : « Vostre folie, tant de vous que de la damoiselle qui vous a mis là par malice, ne me sçauroit faire autre que je suis ; mais mettez peine d’estre femme de bien, car par mon occasion ne perdrez ce bon nom. » Et en ce disant, tant courroucé qu’il n’est possible de plus, saillit hors de la chambre, et fut long temps sans retourner où estoit sa dame.
Toutesfois amour, qui n’est jamais sans esperance, l’asseura que plus la fermeté de son amour estoit grande et cogneuë par tant d’experience, plus la jouïssance en seroit longue et heureuse. La dame, qui avoit entendu tous ces propos, fut tant contente et esbahie de veoirla grandeur et fermeté de son amour qu’il luy tarda bien qu’elle ne le pouvoit reveoir pour Iuy demander pardon des maulx
qu’elle luy avoit faicts à l’esprouver; et si tost qu’elle le peut trouver ne faillit à luy dire tant d’honnestes et bons propos que non seulement il oublia toutes ses peines, mais les estima tresheureuses, veu qu’elles estoient tournées à la gloire de sa fermeté et à l’asseurance parfaicte de son amitié, de laquelle, depuis ceste heure [à en avant, sans empeschement ne fascherie, il eut la fruition telle qu’il la pouvoit desirer.
« Je vous prie, mes dames, trouvez-moy une femme qui ait esté si ferme, si patiente et si loyalle en amour que cest homme cy a esté. Ceux quiont experimenté telles tentations trouvent celles que l'on peinct à sainct Anthoine bien petites au pris : car qui peult estre chaste et patient avec la beauté, l’amour, le temps et le loisir des femmes, sera assez vertueux pour vaincre tous les diables. — C’est dommage, dist Oisille, qu’il ne s’adressa à une femme aussi vertueuse que luy, car c’eust esté la plus parfaicte et la plus honneste amour dont on ouït jamais parler. — Mais, je vous prie, dist Guebron, dictes-moy, lequel tour trouvez-vous le plus difficile des deux? — I] me semble, dist Parlamente, que c’est le dernier, car le despit est la plus forte tentation de toutes les autres.» Longarine dist qu’elle pensoit que ce fust le premier, car il falloit qu’il vainquist l’amouret soy-mesmes pour tenir sa promesse. « Vous en parlez bien à vostre aise ! dist Simontault; mais nous, qui sçavons bien que la chose vault, en devons dire nos-
tre opinion. Quant à moy, à la premiere fois je l’estime fol, et à la derniere sot : car je croy qu’en tenant promesse à sa dame elle avoit autant ou plus de peine que luy. Elle ne‘luy faisoit faire ce serment sinon pour se feindre plus femme de bien qu’elle n’estoit, se tenant seure qu’une forte amour ne se peult lyer ny par commandement, ny par serment, ne par chose qui soit au monde; mais elle vouloit feindre son vice si vertueux qu’il ne pouvoit estre gaigné que par vertuz heroïques. Et la seconde fois il se monstra sot de laisser celle qui l’aimoit et valloit mieulx que celle où il avoit serment contraire, et si avoit bonne excuse sur le despit dequoy il estoit plein. » Dagoucin le reprint, disant qu’il estoit de contraire opinion, et que à la premiere fois il se monstra ferme, patient et veritable, et à la seconde loyal et parfaict en amitié. « Et que sçavons-nous, dist Saffredent, s’il estoit de ceulx qu’un chapitre nomme de frigidis et maleficeatis? Mais, si Hircan eust voulu parfaire sa louange, il nous devoit compter comme il fut gentil compaignon quand il eut ce qu’il demandoit, et à l’heure pourrions-nous juger si c’estoit vertu ou impuissance qui le feist estre si sage. — Vous pouvez bien penser, dist Hircan, que, si l’on me l’eust dict, ne l’eusse non plus celé quele demeurant ; mais, à veoir sa personne et cognoistre sa complexion, je l’estimeray plustost avoir esté conduict de la force d’amour que de nulle impuissance ou froideur. — Or, s’il estoit tel que vous dictes, dist Simontault, il devoit rompre son
serment : car, si elle se fust courroucée pour si peu, elle eust esté legerement appaisée. — Mais, dist Emarsuitte, peult estre qu’à l’heure elle ne l’eust pas voulu. — Et puis, dist Saffredent, n’estoit-il pas assez fort pour la forcer, puis qu’elle luy avoit donné camp? — Saincte Marie | dist Nomerfide, comme vous y allez ! Est-ce la façon d'acquerir la grace d’une qu’on estime honneste et sage? — Il me semble, dist Saffredent, que l’on ne sçauroit faire plus d’honneur à une femme de qui l’on desire telles choses que de la prendre par force, car il n’y a si petite damoiselle qui ne vueille estre bien long temps priée, et d’autres encores à qui 1l fault donner beaucoup de presens avant que de les gaigner ; d’autres qui sont si sottes que par moyen ne finesses on ne les peut avoir ny gaigner, et envers celles-là ne fault penser que chercher les moyens. Mais, quand on a affaire à une si sage qu'on ne la peult tromper, et si bonne qu’on ne la peult gaigner par parolles ny presens, est-ce pas raison de chercher tous les moyens que l’on peult pour en avoir la victoire? Et, quand vous oyez dire qu’un homme a prins une femme par force, croyez que ceste femme là luy a osté l’esperance de tous autres moyens, et n’estimez moins l’homme quia mis sa vie en danger pour donner lieu à son amour. » Guebron se print à rire et dist : « J’ay veu autres fois assieger des places et prendre par force, pource qu’il n’estoit possible de faire parler par argent ne par menaces ceux qui les gardoient, car on dict que place
qui parlemente est à demy gaignée. — Il semble, dist Émarsuitte, que tous les amours du monde soient fondées sur ces follies; mais il y en a qui ont aimé et benignement perseveré de qui l’intention n’a point esté telle. — Si vous en sçavez une à dire, dist Hircan, je vous donne ma voix et place pour la dire. — Je la sçay, dist Emarsuitte, et la diray tresvolontiers. »
De deux amans qui, par desespoir d’estre mariez ensemble, se rendirent en religion, l’homme à sainct François et la fille à saincte Claire.
u temps du Marquis de Mantouë, qui avoit espousé la sœur du Duc de IX 5% Ferrare, y avoit en la maison de la D AL SE Duchesse une damoiselle nommée Pauline, laquelle estoit tant aimée d’un gentilhomme, serviteur du Marquis, que la grandeur de son amour faisoit esmerveiller tout le monde, veu qu'il estoit pauvre et tant gentil compaignon qu’il devoit chercher (pour l’amour que luy portoitson maistre) quelque femme riche. Mais il luy sembloit que tout le tresor du monde estoit en Pau-
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line, lequel en l’espousant il pensoit posseder. La Marquise, desirant que par sa faveur Pauline fust mariée plus richement, l’en desgoustoit le plus qu’il luy estoit possible, et les empeschoit souvent de parler ensemble, leur remonstrant que, si le mariage se faisoit, ils seroient les plus pauvres et miserables de toute l’Italie. Mais ceste raison ne pouvoit entrer en l’entendement du gentil-homme. Pauline, de son costé, dissimuloit le mieux qu’elle pouvoit son amitié, toutesfois elle n’en pensoit
Ceste amitié dura longuement avec une esperance que le temps leur apporteroit quelque meilleure fortune, durant lequel vint une guerre où ce gentil-homme fut prins prisonnier avec un François qui n’estoit moins amoureux en France que luy en Italie; et, quand ils se trouverent compaignons de leurs fortunes, ils commencerent à descouvrir leurs secrets l’un à l’autre, et confessa le François que son cueur estoit ainsi prisonnier que le sien, sans luy vouloir nommer le lieu. Mais, pour estre tous deux au service du Marquis de Mantouë, sçavoit bien ce gentilhomme françois que son compaignon aimoit Pauline, et, pour l’amitié qu’il avoit en son bien et profit, luy conseilloit d’en oster sa fantasie, ce que le gentil-homme italien juroit n’estre en sa puissance, et que, si le Marquis de Mantouë, pour
*recompense de sa prison et des bons services qu’il luy avoit faicts, ne luy donnoit s’amie, il s’en iroit rendre cordelier et ne serviroit jamais maistre que
Dieu : ce que son compaignon ne pouvoit croire, ne voyant en luy un seul signe de la religion, fors la devotion qu’il avoit en Pauline. Au bout de neuf moys fut delivré le gentil-homme françois, et par sa bonne diligence feit tant qu’il meit son compaignon en liberté, et pourchassa le plus qu’il luy fut possible envers le Marquis et la Marquise le mariage de Pauline; mais il n’y peut advenir ny rien gaigner, en luy mettant la pauvreté devant les yeux où il leur faudroit tous deux vivre, et aussi que de tous costez les parens n’en estoient pas contens ne d’opinion, et luy defendoient qu’il n’eust plus à parler à elle, à fin que ceste fantasie s’en allast par l’absence et impossibilité.
Et, quand il veid qu’il estoit contrainct d’obeir, demanda congé à la Marquise de dire à Dieu à Pauline, puis que jamais il ne parleroit à elle, ce qui fut accordé ; et à l’heure commença à luy dire : « Puis qu’ainsi est, Pauline, que le ciel et la terre sont contre nous, non seulement pour nous empescher de nous marier ensemble, mais, qui plus est, pour nous oster la veuë et parolle, dont noz maistre et maistresse nous ont faict si rigoureux commandement, ils se peuvent bien vanter qu’en une parolle ils ont blessé deux cueurs dont les corps ne sçauroient plus faire que languir, monstrans bien par cest effect qu’oncques amour ne pitié n’entrerent en leur estomach. Je sçay bien que leur fin est de nous marier bien et richement chacun, car ils ignorent que la vraye richesse gist au contentement; mais si m’ont-ils faict tant de
mal et de desplaisir qu’il est impossible que jamais je leur puisse faire service. Je croy bien que, si jamais je n’eusse parlé de ce mariage, ils ne fussent pas si scrupuleux qu’ils ne nous eussent assez souffert parler ensemble, vous asseurant que j’aimerois mieux mourir que changer mon opinion en pire, aprés vous avoir aimée d’une amour si honneste et vertueuse, et pourchassé envers vous ce que je devrois defendre envers tous. Et pource qu’en vous voyant je ne sçaurois porter ceste dure patience, et qu’en ne vous voyant mon cueur (qui ne peult demeurer vuide) se rempliroit de quelque desespoir dont la fin seroit malheureuse, je me suis deliberé (et de long temps) de me mettre en religion : non que je ne sçache tresbien qu’en tous estats l’homme se peult sauver, mais pour avoir plus grand loisir de contempler la bonté divine, laquelle, comme jespere, aura pitié des fautes de ma jeunesse et changera mon cueur autant pour aimer les choses spirituelles qu’il a faict les temporelles. Et, si Dieu me faict la grace de gaigner la science, mon labeur sera incessamment employé à prier Dieu pour vous, vous suppliant, par ceste amour tant ferme et loyalle qui a esté entre nous deux, avoir memoire de moy en voz oraisons et prier Nostre Seigneur qu’il me donne autant de constance en ne vous voyant point qu’il m'a donné de contentement en vous voyant. Et, pource que j’ay esperé toute ma vie avoir de vous par mariage ce que l’honneur et conscience permettent,je me suis contenté d’esperance ; mais, main-
tenant que je la perds et que je ne puis jamais avoir de vous le traictement qui appartient à un mary, au moins, pour dire à Dieu, je vous prie me traicter en frere, et que je vous puisse baiser. » La pauvre Pauline, qui tousjours luy avoit esté assez rigoureuse, cognoissant l’extremité de sa douleur et honnesteté de sa requeste, et qu’en tel desespoir se contentoit d’une chose si raisonnable, sans luy respondre autre chose, luy va jetter les bras au col, pleurant avec une si grande amertune et saisissement de cueur que la parolle, sentimens et force luy deffaillirent, et se laissa tomber entre ses bras esvanouye, dont la pitié qu’il en eut, avec l’amour et la tristesse, luy en feirent faire autant : tellement que l’une de ses compagnes, les voyant tomber l’un d’un costé et l’autre d’autre, appella du SeCOUTS, qui, à force de remedes, les feit revenir.
Alors Pauline, qui avoit desiré de dissimuler son affection, fut honteuse quand elle s’apperceut qu’elle l’avoit monstrée si vehemente. Toutesfois la pitié du pauvre gentil-homme servit à elle de juste excuse, et, ne pouvant plus porter ceste parolle de dire à Dieu pour jamais, s’en alla vistement le cueur et les dents si serrez qu’entrant dans sa chambre, comme un corps mort sans esprit se laissa tomber sur son lict, et passa la nuict en si piteuses lamentations que ses serviteurs pensoient qu'il eust perdu tous ses parens et amis et tout ce qu'il pouvoit avoir de bien sur la terre. Le matin se recommanda à Nostre Seigneur, et, aprés qu'il
eut departy à ses serviteurs le peu de bien qu’il avoit et prins avec luy quelque somme d’argent, defendit à ses gens de le suyvre, et s’en alla tout seul à la religion de l’observance demander l’habit, deliberé de jamais n’en porter d’autre. Le gardien, qui autresfois l’avoit veu, pensa au commencement que ce fust mocquerie ou songe, car iln”y avoit en tout le païs gentilk-homme qui moins que luy eust grace de cordelier, pource qu’il avoit en luy toutes les bonnes graces et vertuz que l’on sçauroit desirer en un gentil-homme. Mais, aprés avoir entendu ses parolles et veu ses larmes coulans sur son visage comme ruisseaux, ignorant dont en venoit la source, le receut humainement; et bientost aprés, voyant sa perseverance, luy baïlla l’habit, qu’il receut bien devotement, dont furent advertiz le Marquis et la Marquise, qui le trouverent si estrangé qu’à peine le pouvoient-ils croire. Pauline, pour ne se monstrer subjecte à nulle amour, dissimula le mieux qu’il luy fut possible le regret qu’elle avoit de luy, en sorte que chacun disoit qu’elle avoit bien-tost oublié la grande affection de son loyal serviteur. Et ainsi passa cinq ou six mois sans en faire autre demonstrance, durant lequel temps luy fut par quelque religieux monstré une chanson que son serviteur avoit composée un peu aprés qu’il eut prins l’habit, de laquelle le chant est italien et assez commun; mais j’en ay voulu traduire les mots en françois, le plus prés de l'italien qu’il m’a esté possible, qui sont tels :
Que dira elle Que fera elle
Quand me verra de ses yeux Religieux?
Las! la pauvrette, Toute seulette,
Sans parler long temps sera Eschevelée, Desconsolée :
L’estrange cas pensera :
Son penser (par adventure)
En monastere et closture
À la fin la conduira.
Que dira elle, etc.
Que diront ceux
Qui de nous deux Ont l’amour et bien privé,
Voyant qu’amour
Par un tel tour Plus parfaict ont approuvé ?
Regardans ma conscience, [ls en auront repentance, Et chacun d'eux pleurera.
Que dira elle, etc.
Et s'ils venoient
Et nous tenoient Propos pour nous divertir,
Nous leur dirons
Que nous mourrons Icy sans jamais partir.
en me,
Puis que leur rigueur rebelle Nous faict prendre robbe telle, Nul de nous ne la lairra.
Que dira elle, etc.
Et si prier De marier Nous viennent pour nous tenter, En nous disant L’estat plaisant
Qui nous pourroit contenter,
Nous respondrons que nostre ame Est de Dieu aimée et femme, Qui point ne la changera.
Que dira elle, etc.
O amour forte, Qui ceste porte Par regret m'as faict passer, Fais qu’en ce lieu De prier Dieu Je ne me puisse lasser :
Car nostre amour mutuelle Sera tant spirituelle Que Dieu s’en contentera.
Que dira elle, etc.
Laissons les biens Qui sont liens Plus durs à rompre que fer; Quittons la gloire Qui l’ame noire Par orgueil meine en enfer.
Fuyons la concupiscence,
Prenons la chaste innocence,
Que Jésus nous donnera.
Que dira elle, etc.
Viens donc, amie ;
Ne tarde mie Aprés ton parfaict amy ;
Ne crains à prendre
L’habit de cendre, Fuyant ce monde ennemy :
Car d’amitié vive et forte De sa cendre fault que sorte Le Phenix, qui durera.
Que dira elle, etc.
Ainsi qu’au monde Fut pure et munde Nostre parfaicte amitié, Dedans le cloistre Pourra paroistre Plus grande de la moitié : Car amour loyal et ferme, Qui n’a jamais fin ne terme, Droict au Ciel nous conduira.
Que dira elle, etc.
Quand elle eut bien au long leu ceste chanson, estant à part en une chappelle, se meist si fort à plorer qu’elle arrousa tout le papier de larmes. Et, n’eust esté la crainte qu’elle avoit de se monstrer plus affectionnée qu’il n’appartient, n’eust failly
de s’en aller incontinent mettre en quelque hermitage, sans jamais veoir creature du monde; mais la prudence qui estoit en elle la contraignit pour quelque temps dissimuler. Êt, combien qu’elle eust prins resolution de laisser entierement le monde, si feignit-elle le contraire, et changeoit si fortson visage qu’estant en compaignie ne ressembloit de rien qui soit à elle-mesme. Elle porta en son cueur ceste delibération couverte cinq ou six mois, se monstrant plus joyeuse qu’elle n’avoit en coustume. Mais un jour alla avec sa maistresse à l’observance ouyr la grande messe, et, ainsi que le prestre diacre et soudiacre sortoient du revestoire pour venir au grand autel, son pauvre serviteur, qui n’avoit encores parfaict l’an de sa probation, servoit d’accolite, et, portant les deux canettes en ses deux mains couvertes d’une toille de soye, venoit le premier, ayant les yeux contre terre. Quand Pauline le veid en tel habillement, où sa beauté et grace estoient plustost augmentées que diminuées, fust si fort estonnée et troublée que, pour couvrir la cause de la couleur qui luy venoit au visage, se print à tousser. Et son pauvre serviteur, qui entendoit mieux ce son-là que celuy des cloches de son monastere, n’osa tourner la teste; mais en passant par devant elle ne peust garder ses yeux qu’ils ne prinssent le chemin que si long temps ils avoient tenu. Et, en regardant piteusement Pauline, fut si saisi du feu qu’il pensoit quasi esteint que, le voulant plus celer qu’il ne pouvoit, tomba tout de son hault devant elle. Et la crainte qu’il
eut que la cause en fust cogneuë luy feit dire que c’estoit le pavé de l’église qui estoit rompu en cest endroit. Quand Pauline cogneut que le changement de l’habit n’avoit changé le cueur, et qu’il y avoit si long temps qu’il s’estoit rendu que chacun pensoit qu’elle l’eust oublié, se delibera de mettre à execution le desir qu’elle avoit eu de rendre la fin de leur amitié semblable en habit, forme et estat de vivre, comme ils avoient esté vivans en une maison soubs pareil maistre et maistresse. Et pource que plus de quatre mois au paravant avoit donné ordre à tout ce que luy estoit necessaire pour entrer en religion, un matin demanda congé à la Marquise d’aller ouyr messe à Saincte Claire, qu’elle luy octroya, ignorant pourquoy elle luy demandoit ; et en passant par les Cordeliers pria le gardien de luy faire venir son serviteur, qu’elle appeloit son parent. Et quand elle le veid en une chapelle à part, elle luy dict : « Si mon honneur eust permis qu’aussi tost que vous je me fusse osé mettre en religion, je n’eusse tant attendu; mais, ayant rompu par ma patience les opinions de ceux qui plustost jugent mal que bien, je suis deliberée de prendre l’estat, la robbe et la vie telle que je voy la vostre, sans enquerir quel il y faict: car, si vous avez du bien, j'en auray ma part, et, si avez du mal, je n’en veux estre exempte. Car, par tel chemin que vous irez en paradis, je vous veux sui- vre,estant asseurée que celuy qui est le vray, parfaict et digne d’estre nommé amour, nous a tirez à son service par une amitié honneste et raison-
nable, laquelle il convertira par son sainct esprit du tout en luy, vous priant que vous et moy oublions ce corps qui perit et tient du vieil Adam, pour recevoir et revestir celuy de nostre espoux Jesus Christ. » Ce serviteur religieux fut tant aise et tant content d’ouir sa saincte volonté qu’en pleurant de joye luy fortifia son opinion le plus qu’il luy fut possible, luy disant, puis qu’il ne pouvoit avoir d’elle au monde autre chose que la parolle, qu’il se tenoit bien heureux d’estre au lieu où il avoit tousjours moyen de la reveoir, et qu’elle seroit telle que l’un et l’autre n’en pourroit que mieux valloir, vivans en un estat d’un amour, d’un cueur et d’un esprit tirez et conduicts de la bonté de Dieu, lequel il supplioit les tenir en sa main, où nul ne peult perir. Et en ce disant, et pleurant d'amour et de joye, luy baisa les mains; mais elle abbaissa son visage jusques à la main, et se donnerent par vraye charité le sainct baiser de dilection. Et se contentant s’en partit Pauline, et entra en la religion de saincte Claire, où elle fut receuë et voilée.
Ce qu’aprés elle feit entendre à madame la Marquise, qui en fut tant esbahie qu’elle ne le pouvoit croire; mais s’en alla le lendemain au monastere pour la veoir et s’efforcer de la divertir de son propos. À quoy Pauline luy feist response que, si elle avoit eu puissance de luy oster un mary de chair (l’homme du monde qu’elle avoit le plus aimé), elle s’en devoit contenter, sans chercher de la vouloir separer de celuy qui estoit immortel et
invisible, car il n’estoit pas en sa puissance ny de toutes les creatures du monde. La Marquise, voyant son bon vouloir, la baisa, la laissant à grand regret. Et depuis vesquirent Pauline et son serviteuf si sainctement et devotement en leur observance que l’on ne doit douter que celuy duquel la fin de la loy est charité ne leur dist à la fin de leur vie, comme à la Magdaleine, que leurs peuchez leur estoient pardonnez, veu qu’ils l’avoient beaucoup aimé, et qu’il ne les retirast en paix au lieu où la recompense passe tous les merites des hommes.
« Vous ne pouvez icy ignorer, mes dames, que
- l'amour de l’homme ne se soit monstrée la plus grande ; mais elle luy fut si bien renduë que je voudrois que tous ceux quis’en meslent en fussent autant recompensez. — [1 y auroit donc, dist Hircan, plus de fols et de folles qu’il n’y en eut oncques? —"Appelez-vous follie, dist Oisille, d’aimer honestement en la jeunesse, et puis convertir tout cest amour en Dieu? » Hircan, en riant, luy respondit : «Si melencolie et desespoir sont loua- "bles, je diray que Pauline et son serviteur sont bien dignes d’estre louëz. — Si est-ce que Dieu, dist Guebron, a plusieurs moyens pour nous tirer à luy, dont les commencemens semblent estre mauvais; mais la fin en est tresbonne. — Encores ay-je une opinion, dist Parlamente, que jamais homme n’aimera parfaictement Dieu qu’il n’ait parfaictement aimé quelque creature en ce monde.
= ee
— Qu’appellez-vous parfaictement aimer? dist Saffredent ; estimez-vous parfaicts amans ceux qui sont transiz et qui adorent les dames de loing, sans oser monstrer leur volonté? — J’appelle parfaicts amans, luy respondit Parlamente, ceux qui cherchent en ce qu’ils aiment quelque perfection, soit bonté, beauté ou bonne grâce, tousjours tendans à la vertu, et qui ont le cueur si hault et si honneste qu’ils ne veullent pour mourir mettre fin aux choses basses que l’honneur.et la conscience reprouvent : car l’ame, qui n’est creée que pour retourner à son souverain bien, ne faict, tant qu’elle est dedans le corps, que desirer d’y parvenir. Mais, à cause que les sens, par lesquels elle en peut avoir nouvelle, sont obscurs et charnels par le peché du premier pere, ne luy peuvent monstrer que les choses visibles plus approchantes de la perfection, aprés quoy l’ame court, cuidans trouver en une beauté exterieure, en une grace visible et aux ver-
tuz morales, la souveraine beauté, grace et vertu.
Mais, quand elle les a cherchez et experimentez, et n’y trouve point celuy qu’elle aime, elle passe outre, comme l'enfant, qui, selon sa petitesse, aime les pommes, les poires, les poupées et autres petites choses, les plus belles que son œil peult veoir, et estime richesses d’assembler des petites pierres ; mais, en croissant, aime les poupines vives et amasse les biens necessaires pour la vie humaine. Mais, quand il cognoist par plus grande experience que ès choses territoires n’y a nulle perfection ne felicité, il desire chercher la vraye
felicité et le facteur et source d’icelle. Toutesfois, si Dieu ne luy ouvre l’œil de foy, seroit en danger de venir d’un ignorant un infidele philosophe : car foy seulement peult monstrer et faire recevoir le bien, que l’homme charnel et animal ne peult entendre. — Ne voyez-vous pas bien, dist Longarine, que la terre non cultivée porte beaucoup d’arbres et herbes, combien qu’ils soient inutiles? Si est-ce qu’elle est bien desirée pour l'espoir qu’on a qu’elle portera bon grain quand elle sera semée et bien cultivée. Aussi le cueur de l’homme, qui n’a autre sentiment qu'aux choses visibles, ne viendra jamais à l’amour de Dieu par la semence de sa parolle : car la terre de son cueur est sterile, froide et damnée. — Voilà pourquoy, dist Saffredent, la plus part des hommes sont deceuz, lesquels ne s’amusent qu’aux choses exterieures et contemnent le plus precieux, qui est dedans. — Si je sçavois, dist Simontault, bien parler latin, je vous alleguerois que sainct Jean dict que celuy qui n’aime son frere, qu’il veoit, comment aimera-il Dieu, qu’il ne veoit point ? Car par les choses visibles on est attiré à l’amour des choses invisibles. — Qui est-il, dist Emarsuitte, et laudabimus eum, ainsi parfaict que vous le dites? — Il y en a, respondit Dagoucin, qui aiment si fort et si parfaictement qu’ils aimeroient mieux mourir que de sentir un desir contre l’honneur et la conscience de leurs maistresses, et si ne veullent qu’elles ne autres s’en apperçoivent. — Ceux-là, dist Saffredent, sont de la nature du camaleon, qui vit de
l’air : car il n’y a homme au monde qui ne desire declarer son amour et de sçavoir estre aimé ; et si croy qu’il n’est si forte fiebvre d’amitié qui soudain ne se.passe quand on cognoist le contraire. — Quant à moy, j'en ay veu des miracles evidens. — Je vous prie, dist Emarsuitte, prenez ma place, et nous racomptez de quelqu'un qui soit resussité de mort à vie pour cognoistre le contraire en sa dame de ce qu’il desiroit. — Je crains tant, dist Saffredent, de desplaire aux dames, de qui j'ay esté et seray à jamais serviteur, que sans exprés commandement je n’eusse osé racompter leurs imperfections; mais, pour obeiïr, je ne celeray la verité. » |
Un gentil-homme est inopinément guary du mal d’amours, trouvant sa damoiselle rigoureuse entre les bras de son palefrenier.
u pays de Daulphiné, y avoit un genti-homme, nommé le seigneur du FA 255 Ryant, qui estoit de la maison du Roy SS ST François premier de ce nom, autant beau et honneste qu’il estoit possible de veoir. Il fut
longuement serviteur d’une dame vefve, laquelle il aimoit et reveroit tant que, de peur qu’il avoit de perdre sa bonne grace, ne l’osoit importuner de ce qu’il desiroit le plus. Et luy, qui se sentoit beau et digne d’estre aimé, croyoit fermement ce qu’elle luy juroit souvent : c’est qu’elle l’aimoit plus que tous les: gentils-hommes du monde, et que, si elle estoit contraincte de faire quelque chose pour un gentil-homme, ce seroit pour luy seulement, comme le plus parfaict qu’elle avoit jamais cogneu, et luy prioit de se contenter seulement, sans oultrepasser, de ceste honneste amitié, l’asseurant que si elle cognoissoit qu’il prétendist davantage, sans se contenter de la raison, que du tout il la perdroit. Le pauvre gentilhomme non seulement se contentoit de cela, mais se tenoit tresheureux d’avoir gaigné le cueur de celle qu’il pensoit tant honneste. Il seroit long de vous racompter le discours de son amitié et longue frequentation qu’il eut avec elle, et les voyages qu’il faisoit pour la venir veoir; mais, pour conclusion, ce pauvre martir d’un feu si plaisant que plus on en brusle, plus on en veult brusler, cherchoit tousjours le moyen d'augmenter son martire. Et un jour luy print fantasie d’aller veoir en poste celle qu’il aimoit plus que luy-mesme et qu’il estimoit par dessus toutes les femmes du monde. Luy arrivé, alla en la maison et demanda où elle estoit. On luy dist qu’elle ne’faisoit que venir de vespres et estoit entrée en sa garenne pour achever son service. Il descendit de cheval et s’en va
tout droict à la garenne où elle estoit, et trouva ses femmes, qui luy dirent qu’elle s’en alloit toute seule promener en une grande allée estant en ladicte garenne. [Il commença plus que jamais à esperer quelque bonne fortune pour luy, et le plus doulcement qu’il peut, sans faire bruit, la chercha le mieulx qu’il luy fut possible, desirant sur toutes choses de la pouvoir trouver seule. Mais, quand il fut auprés d’un pavillon d’arbres ployez, qui estoit un lieu tant beau et plaisant qu’il n’estoit possible de plus, entra soudainement dedans, comme celuy à qui tardoit de veoir ce qu’il aimoit ; mais il trouva, à son entrée, la damoiselle couchée sur l’herbe, entre les bras d’un pallefrenier de sa maison, aussi laid, ord et infame que le gentil-homme estoit beau, honneste et amiable. Je n’entreprends pas de vous depeindre le despit qu'ileut; mais il fut si grand qu’il eut puissance d’esteindre en un moment le feu si embrasé de long temps. Et, autant remply de despit qu'il avoit esté d’amour, luy dist : « Ma dame, prou vous face; aujourd’huy, par vostre meschanceté cogneuë, suis guary et delivré de ma continuelle douleur, dont l’honnesteté que j’estimois en vous estoit occasion. » Et, sans autre à Dieu, s’en retourna plus viste qu’il n’estoit venu. La pauvre femme ne luy feit autre response sinon de mettre la main devant son visage, car, puis qu’elle ne pouvoit couvrir sa honte, elle couvroit ses yeux” pour ne veoir celuy qui la voyoit trop clairement, nonobstant sa longue dissimulation.
« Parquoy, mes dames, je vous supplie, si n’avez vouloir d’aimer parfaictement, ne. pensez pas dissimuler à un homme de bien et luy faire desplaisir pour vostre gloire : car les hypocrites sont payez de leur loyer, et Dieu favorise ceulx qui aiment parfaictement. — Vrayment, dist Oisille, vous nous l’avez gardée bonne à la fin de la journée; et, si n’estoit que nous avons juré de dire la verité, je ne sçaurois croire qu’une femme de l’estat dont elle estoit sceust estre si meschante de laisser un si honneste gentil-homme pour un si vilain mulletier. — Helas ! ma dame, si vous sçaviez, dist Hircan, la difference qu'il y a d’un gentil-homme qui a toute sa vie porté le harnois et suivy la guerre au pris d’un varlet sans bouger d’un lieu bien nourry, vous excuseriez ceste pauvre vefve. — Je ne croy pas, Hircan, dist Oisille, quelque chose que vous en dictes, que vous puissiez recevoir nulle excuse d’elle. — J’ay bien ouy dire, dist Simontault, qu’il y a des femmes qui veulent avoir des Evangelistes pour prescher leur vertu et leur chasteté, et leur font la meilleure chere qu’il leur est possible et la plus privée, les asseurans que, si la conscience et l’honneur ne les retenoient, elles leur accorderoient leurs desirs. Et les pauvres sots, quand en compaignie ils parlent d’elles, jurent qu’ils mettroient leur doigt au feu sans brusler pour soustenir qu’elles sont femmes de bien : car ils ont experimenté leur amour jusques au bout. Aussi se font louër par tels honnestes hommes celles qui à leurs semblables se
montrent telles qu’elles sont, et choisissent ceulx qui ne sçavent avoir hardiesse de parler, et, s’ils en parlent, pour leur vile et orde condition ne seroient pas creuz. — Voilà, dist Longarine, une opinion que j’ay autresfois ouy dire aux plus jaloux et soupçonneux hommes; mais c’est peindre une chimere, car, combien qu’il soit advenu à quelque pauvre malheureuse, si est-ce chose qui ne se doit soupçonner en autre. — Or, tant plus avant nous entrons en ce propos, dist Parlamente, et plus ces bons seigneurs icy drapperont sur la tissure et tout à noz despens. Parquoy mieulx vault aller ouyr les vespres, à fin que ne soyons tant attendues que nous fusmes hier. »
La compaignie fut de son opinion, et,en allant, Oisille luy dist : « Si quelqu'un de nous rend graces à Dieu d’avoir à ceste journée dict la verité des histoires que nous avons racomptées, Saffredent luy doit demander pardon d’avoir rememoré une si grande villennie contre les dames. — Par mon serment, dist Saffredent, combien que mon compte soit veritable, siest-ce que je l’ay ouydire; mais, quand je vouldrois faire le rapport du cerf à veuë d'œil, je vous ferois faire plus de signes de la croix de ce que je sçay des femmes que l’on n’en faict à sacrer une eglise. C’est bien loing de se repentir quand la confession aggrave le peché. — Puis qu’avez telle opinion des femmes, dist Parlamente, elles vous doivent priver de leur honnesteté, entretenement et privauté. » Mais il luy respondit : « Aucunes ont tant usé en mon endroit
du conseil que vous leur donnez, en m’eslongnant et separant des choses justes et honnestes, que, si Je pouvois dire pis et pis faire à toutes, je ne m’y espargnerois pas, pour les inciter à me venger de celle qui me tient un si grand tort. » En disant ces parolles, Parlamente meist son touret de nez, et avec les autres entra en l’eglise, où ils trouverent vespres tresbien sonnées; mais ils n’y trouverent pas un des religieux pour les dire, pource qu'ils avoient entendu que dedans le pré s’assembloit ceste compaignie pour y dire les plus plaisantes choses qu’il estoit possible, et, comme ceulx qui aimoient mieulx leurs plaisirs que leurs oraisons, s’estoient allés cacher dedans une fosse,
le ventre contre terre, derriere une haye fort espesse; et là avoient si bien escouté les beaux comptes qu’ils n’avoient point ouy sonner la cloche de leur monastere : ce qui parut bien, car ils arriverent en telle haste que quasi l’aleine leur failloit à commencer vespres. Et, quand elles furent dictes, confesserent à ceulx qui leur demandoient l’occasion de leur chant tardif et mal entonné que ce avoit esté pour les escouter. Parquoy, voyant leur bonne volonté, leur fut permis que tous les jours ils assisteroient derriere la haye, assis à leur aise. Le souppé se passa joyeusement, en relevant les propos qu’ils n’avoient pas mis à fin dans le pré, qui durerent tout le long de la soirée, jusques à ce que Oisille les pria de se retirer, à fin que leur esprit fust plus prompt le lendemain; et, aprés un bon et long repos, dont elle disoit
qu'une heure avant mynuict valloit mieux que trois aprés, se partit ceste compaignie, mettant fin au second discours et recit d’histoires.
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