II
» en faveur du vieux magistrat1. Elle sera peut- » être écoutée ; mais ne négligeons aucun autre » moyen. Ripert! le prince t'aime encore ; en » lui nulle haine jalouse; je l'ai vu , j'ai pu m'en «convaincre, lorsque, près de lui, je te jus- » tifîais à ses yeux. Viens le trouver! parle! » supplie!... il a le cœur bon, l'esprit juste... » nous irons ensemble, Ripert!
» — Mais le régent?...
» — 11 part pour Naples ; il ne pense plus » qu'à sa couronne d'Italie , qu'à ses prépara- » tifs de conquête.
» — Et si , avant notre audience , un nouvel » accès de folie ! . . .
» — Ah ! Ripert , Dieu nous en préserve ! »
Le jeune captif est sorti précipitamment de sa prison; c'est lui qui maintenant entraîne l'abbé.
' La harangue fut pathétique, et le monarque en fut ému. Anquetil, t, III , in-42,p. 24.
Sa pensée, dévorante et fixe, n'a plus qu'un cri : sauver Desmarets.
S'arrêtant soudain dans sa course, il se tourne vers le prêtre :
« — Mais vous! oui, vous-même, autrefois, » vous haïssiez Jean Desmarets?
» — Je n'ai jamais haï personne , réplique » l'abbé de Champeaux. Je blâmais les opinions » de l' avocat-général lorsqu'il me paraissait sa- » crifier les intérêts de la royauté aux exigences » de la démocratie : je lui prédisais sa ruine , » et je déplorais ses erreurs .; mais je n'en rendais » pas moins justice à ses talents et à son inté- » grité. Ce vieillard a servi avec zèle quatre » générations de rois. Le mettre à mort sans » pitié serait un acte de barbarie qui ferait » tache au règne de Charles. ç Le vœu public » demande sa grâce. »
Deux chevaux sellés attendaient Àmbroise et Ripert hors F enceinte de la prison. Ils se dirigent vers Paris. Les chemins, ravagés par
des torrents de pluie, étaient à peine praticables ; les plaines étaient des étangs; la Seine avait quitté son lit , et les ponts de la Cité venaient d'être emportés par l'inondation.
« — - Mon père! ditSavoisy, d'une voix sourde » et après une longue hésitation, il est un nom » que j'ai constamment sur les lèvres, et que je » n'ose prononcer : ce nom ne touche pas votre » cœur.
» — Je comprends , il touche le tien : c'est » un nom de femme sans doute. Eh bien! quel » est-il?
» — Étiennette. »
Le prêtre le regarde en face , il a pris un maintien sévère.
« — Étiennette! répète-t-il : quoi!... dans ta » pensée... elle encore?
» — Oui , elle encore! elle toujours! » Et Ripert a prononcé ces mots d'un ton si âpre et si absolu, si tranchant et si positif, que l'abbé n'a pu s'y méprendre. Il se gardera d'en
demander l'explication, le moment n'en est
pas venu.
« — Ripert! il faut aussi la défendre, » a dit le ministre du Ciel.
« — La défendre! » répète Savoisy en portant sur Ambroise un œil terrifié ; « la défendre ! » et de quoi?... de qui?
» —La révolte, répond leprêtre, est, quand elle » triomphe, la gloire, mais quand elle suc- » combe, est le crime. Le drapeau de l'herbagère » a été vaincu : le glaive des lois peut l'atteindre.
» — Mais elle avait quitté ce drapeau ! un » cloître est aujourd'hui sa demeure.
» — Le présent ne lave pas toujours le passé.
» — Mais le droit d'asile, mon père ! . . . N'est- » elle pas dans un saint hospice?
» — La vengeance ouvre bien des portes
» — Grand Dieu! sauriez-vous?...
» — Rien encore.
» — Et vous croiriez ! . . .
» — Je tremble pour elle. »
Ripert , à ces fatales paroles , ne peut se contenir plus longtemps.
« — Une femme ! une jeune fille ! . . . livrée au » pourvoyeur de la mort ! . . . oh ! ce serait une » atroce lâcheté, une infamie à révolter la na- » ture. Cela ne se peut, n'est-ce pas? le roi ne » saurait le permettre ! l'Éternel s'y opposerait ! » Vous, moi, Paris tout entier, nous nous jet- » terions entre elle et la hache!... Quand je dis » vous , erreur ! je me trompe : vous avez ré- » prouvé l'herbagère ; vous lisez au fond de nos » cœurs... vous serez sans pitié pour elle. » — Homme injuste ! s'écrie Ambroise.
» — Ce prêtre !.. a repris Savoisy : avec quelle » tranquillité il m'a enfoncé le poignard au » cœur!., comme il se joue de mes angoisses! » Vieillard que j'appelais mon père ! vous n'ai- » mez rien de ce que j'aime : nulle sympathie >) en vous pour les miens : votre intérêt pour » les malheureux n'est qu'une compassion » banale. Pitié froide, autant vaut barbare !
» Étiennettel si jeune! si belle!... Eh bien! » pourquoi vous le cacherais-je maintenant? » cette herbagère délaissée, c'est, aujourd'hui, » la poétique vision de mes jours , le rêve en- » chanté de mes nuits... ; oui, c'est Étiennette » que j'aime. Ce secret déborde de mon cœur; » vous venez de l'en arracher : il vous confond : » tant mieux! Que vois-je? une larme!... Ah! » pardon ! je vous ai peut-être adressé là d'of- » fensantes paroles : mais , au milieu de tant » d'émotions , sous tant de coups et de traverses , » le reste de ma raison s'échappe. Hélas! quand » le roi lui-même est atteint de démence, je puis » bien aussi devenir insensé. A tel monarque tel » sujet. Tous, avec lui, et comme lui, nous » sommes frappés d'anathème. »
A ce langage incohérent , à ces transports inattendus , le vénérable abbé de Champeaux n'avait pu retenir ses larmes. Ripert était un fils pour Ambroise.
« — Hâtons le pas , reprend Savoisy ; plus
248 L'HERBAGÈRK
» vite! plus vite ! mon père!... Est-ce ici lemeil- » leur chemin ? il faut le plus droit , le plus » court... Vous me pardonnez? dites-le : je » suis si passionné!., vous si sage!... Oh ! plus » vite! plus vite encore!... j'ai besoin d'air, de » mouvement, de rapidité, d'espace. Arrive- » rons-nous à temps? je tremble. C'est que la » vengeance a des aiies ; l'amour n'en a pas de » plus promptes ; des ailes sanglantes , mon » père!... Il est déjà trop tard : vous verrez! Ils » périront.
» — De qui parles-tu?
» — Et de qui voulez-vous que je parle, si » ce n'est d'elle et de lui , de Desmarets et d'É- » tiennette? pour qui vouiez-vous que je craigne , » si ce n'est pour eux, pour eux seuls? Cet im- » placable duc d'Anjou ! Hair et se venger, voilà » ses désirs et ses mots... éternels sentiments » des démons... il leur est défendu d'aimer. »
Ripert enfonçait ses éperons dans les flancs de son coursier, et s'apercevait à peine de
l'impétuosité de sa course. Son sang , d'abord arrêté au cœur , s'était élancé à la tête ; ses artères battaient avec bruit ; la longue torpeur où s'étaient ensevelies ses facultés pendant sa détention avait comme nécessité en lui une exagération contraire, une frénésie d'un genre opposé. Tout son être , saisi d'un besoin de dilatation violente, s'ouvrait au dehors par une explosion fiévreuse. Des pensées de feu bouillonnaient dans son sein , pensées confuses et brisées. La poussière sélevant des pas de son cheval lui semblait des nuées ardentes qui couraient sous ses pieds ; les arbres de la route lui étaient comme des ombres éperdues , qui fuyaient devant son cheval ; et de sa bouche haletante partaient des sons inarticulés.
Les tempêtes étaient finies : la pluie avait cessé de tomber ; le ciel était coupé de nuages variés. C'était le ciel de Paris avec ses vaporeux caprices, ses nuances multipliées, son atmosphère changeante, son jaune safran et son bleu pâle.
250 L'HERBAGÊRE DU CHATELET.
ses légers aperçus de pourpre et ses nuages gris de perle : ciel haut et bas , sombre et riant , froid et chaud, turbulent et doux : gracieux, mobile , inconstant , ciel de nature française.
Ripert est rentré dans Paris par la porte Saint- Honoré. Une foule immense encombrait les rues de la grande cité ; un mélange de terreur et de curiosité, de jouissance et d'anxiété, se peignait sur tous les visages. Nobles , bourgeois et truands , circulaient d'un quartier à l'autre : les uns se félicitaient avec transport du retour
de l'ordre et de la fin des guerres civiles ; les autres se questionnaient avec inquiétude sur les châtiments dont la ville rebelle était menacée. On parlait d'une ordonnance du roi qui allait faire jeter bas les quatre principales portes de Paris , et enlever à jamais les chaînes des rues , pour que désormais le gouvernement, devenu ainsi maître de la capitale , pût y faire circuler nuit et jour, sans obstacle, au dedans comme au dehors , ses agents et sa force armée ' . On affirmait que des amendes excessives , portées à plus de 400,000 livres, allaient ruiner une quantité de riches familles 2 ; on proclamait hautement que le roi allait abolir la charge de prévôt des marchands, Téchevinage, les quartiniers , dizainiers, et tout ce qui donnait aux Parisiens
1 Ce fut Olivier de Clisson qui lit rendre au roi cette ordonnance à sa rentrée dans Paris. Elle fut mise à exécution. ( Voyez tous les historiens. )
3 Plusieurs, dit Anquetil,^ perdirent la moitié de leurs biens. — Anquetil, in-<2, t. III, p. 26.
DU GHATELET. 255
le droit ou la prétention de se gouverner euxmêmes '; on venait d'apprendre que les aides, le douzième denier , la gabelle et tous les anciens impôts étaient rétablis plus sévèrement que jamais 2. Ces nouvelles étaient alarmantes, et cependant aucun murmure ne se faisait entendre. Le peuple résigné courbait la tête; sa conscience lui disait tout bas : tu l'as bien mérité ; il entrevoyait, mais hélas! trop tard, qu'une révolution démagogique , quelle qu'elle soit , n'est jamais qu'une calamité publique : que ceux qui le poussent à la révolte en lui parlant liberté ne font qu'exploiter à leur profit sa crédulité, pour le précipiter plus bas dans l'esclavage en se haussant à ses dépens : et que, dans les bouleversements politiques au milieu desquels se débattent les chefs de parti , c'est lui ,
1 Toutes ces mesures de rigueur eurent lieu. Voyez Mézerai, in-fol., 1. 1, p. 955. — Anquelil, in-12, t. III, p. 20. — Daniel, — Velly, etc.
2 Froissard. — Juvénal des Ursins.
toujours lui , tôt ou tard , qui paie pour tous les frais de la lutte.
Ripert et l'abbé de Champeaux sont descendus de cheval aux environs de la porte Saint-Honoré : l'affluence des piétons les y contraint. Ils sont entrés dans une hôtellerie pour y déposer leurs montures; et, avant de continuer leur route avec la multitude , ils prennent quelques informations sur le prodigieux rassemblement qui met obstacle à leur marche. Serait-ce une nouvelle émeute? craindrait-on de nouveaux désastres ?
Non , ce n'est point une ardeur d'insurrection qui a poussé hors de leurs foyers toutes ces masses de truands; Paris est fatigué d'émeutes; c'est un besoin d'émotions variées qui les précipite en tumulte où se continue quelque drame; Paris n'est jamais las de spectacles.
Quelle terreur mortelle est venue glacer le sang de Ripert et d'Ambroise aux récits de la populace 1 l'exécution des condamnés politiques
a été inopinément bâtée. Ce jour même, en face de l'hôtel Saint-Paul , on tranche la tête aux principaux chefs de la rébellion ; un crieur public en a répandu la nouvelle , il y a peu d'heures , dans tous les quartiers de la ville ; il a proclamé le nom des victimes, et, à leur tête, est Jean Desmarets.
Le bruit court aussi, néanmoins, qu'avant le coucher du soleil et l'heure des sanglantes exécutions, Charles VI a l'intention de se montrer avec éclat sur un trône dressé en haut de l'escalier du palais1; et que là, donnant audience
publique , il doit écouter les demandes en grâce, se montrer, à la fois, juste et miséricordieux , peu punir et beaucoup absoudre.
Etrange revirement de l'opinion 1 le Parisien, loin de s'indigner des châtiments qui se préparent, raille les projets de clémence. « — Mort
1 Anquetil, in-42 , t. III , p. 25 .
236 LHERBAGÈRE
» aux chefs gui nous ont trompés, clament ribau- » des et truands ; c'étaient des traîtres au pays. » Et le peuple se prononce ouvertement contre toute idée de pardon; que lui faut-il? du sang et des fêtes. Souple comme osier devant la tyrannie, il est raide comme fer devant la bonté. La clémence ne lui paraît autre chose que la peur , et la modération que la sottise. Aboyeur inconsidéré, ce qui le terrasse il le lèche, ce qui le caresse il le mord.
Oh! parmi les rumeurs publiques, il en est une horrible à redire!.,, et cette rumeur, la voici :
Le duc d'Anjou, avant son très-prochain départ pour Naples , craignant de soulever les esprits en faisant tomber publiquement trop de tètes sous la hache du bourreau , aurait secrètement ordonné à une foule de meurtriers à gage, d'aller saisir à domicile, dans la nuit, tous les rebelles de bas lieu , condamnés , proscrits ,
DU CHAÏELET. 257
ou suspects, de les coudre eu des sacs de cuir, et de les jeter à la Seine'.
Ce bruit affreux n'est point démenti.
L'abbé de Saint-Victor et le comte de Savoisy ont continué leur route à travers les rues de la grande cité. Us gardent tous deux le silence. Les âmes courageuses, à l'heure du danger, recueillent et rallient secrètement en elles-mêmes toutes les ressources de leur force, pour triompher pendant l'épreuve.
Le prêtre conduit le guerrier. Ambroise , éclairé par une longue expérience , commence à desespérer du salut de Desmarets. Les prières de l'université n'auront point été favorablement accueillies : la mort du magistrat est jurée. Une
1 Juvénal desUrsins. — Hist. anonyme de Charles VI. — Lévesque, la France sous les Valois , t. III, p. S.