II
idée soudaine est venue , comme un trait de lumière, au saint ministre du Seigneur; il change la direction de ses pas , il quitte les rues populeuses, il s'est écarté de la foule , et son ardeur s'est ranimée.
« — Ripert! dit tout à coup le prêtre, voici » l'hôtel de Jean Desmarets ! Agnès y est sans » doute : entrons.
» — Agnès! répète Savoisy. Entrer chez » elle!... et pourquoi faire?
» — Pourquoi? reprend l'abbé de Cham- » peaux, pour nous aider à sauver son père. » Le roi l'a connue dès l'enfance ; il lui porte » un vif intérêt ; il connaît ses hautes vertus ; et » la fille de Desmarets passe pour une sainte à » la cour. Conduisons-la aux pieds du monar » que; ses prières et ses larmes auront plus » d'empire que les nôtres. Oui , de tous les » moyens de succès, voilà le plus puissant, selon » moi.
» — Mais le régent est près de Charles.
» — Agnès conjurera le démon.
» — Ambroise, la chose est douteuse. En- » tendez-vous, autour de nous, ce qui se répète » et se confirme : aucune grâce, aucun pardon? » Quant à moi , je marche , je vais... mais je ne » me livre plus à l'espoir : c'est le long ennemi » de l'homme, l'éternel trompeur de la vie; je » ne l'appelle plus , je le chasse. N'importe ! » avec lui ou sans lui , allons toujours ! allons » jusqu'au bout !
» — Ne crois-tu pas que l'aide d'Agnès?...
» — Je ne crois plus rien , mon père. Agnès, » je l'avoue néanmoins , est du nombre de ces » femmes privilégiées que Dieu favorise et di- » rige ; Agnès est un être angélique.
» — Le Ciel fera pour elle un miracle.
» — A moins que le Ciel ne soit vide.
» — Ah, Ripert! quels horribles mots! Le » malheur est sur notre tête ; il faudrait prier : » tu blasphèmes. Insensé! veux-tu donc nous » perdre!
260 L'HEKBAGÊRE
« — La douleur est parfois démence , a ré- » pliqué le preux accablé. Non , bien qu'il y » ait découragement dans le cercle fatal où » tourne constamment ma pensée, il n'y a pas » impiété. Homme et monde, je les renie : » mais Dieu, j'y crois encore, mon père.
» — Et qui me le prouve?
»> — J'existe.
» — Eh quoi ! sans la foi qui te reste?...
» —Oui, sans elle... le suicide.
» — Oh , mon fils ! que tu me fais mal ! quel » froid tu m'as glissé dans les veines !
» — Digne Ambroise ! rassurez-vous , je » remplirai scrupuleusement, jusqu'à la fin de » ma carrière, et mes devoirs et mes promesses. » Votre élève ne sera jamais ni lâche, ni par- » jure : et peut-être, qui peut savoir?... l'Eternel » en prendra pitié.
» — Tes promesses et tes devoirs ! répète avec » force le prêtre , en as-tu bien gardé souve- » nance? « Si la destinée m'est fatale , te disait
DU CtUTELET. 261
» un jour Desmarets , je te recommande ma fille. » » J'étais là: que répondis-tu? J'accepte ce dépôt » sacré. »
La main du chevalier, à ces mots, passant rapidement sur son front brûlant, semblait chercher à en écarter, à la fois, divers pouvoirs se combattant : un souvenir et un serment, un sentiment et une loi , une image et un repentir.
« — Et l'autre!... murmure Ripert; et Tau- »tre!... que deviendra-t-elle ! dépôt sacré, » aussi, sous ma garde; laquelle abandonner? » qui trahir ? Mon Dieu ! mon Dieu ! miséri- » corde ! »
El Savoisy , dans ces paroles incohérentes , venait d'exhaler, d'un seul jet, le résumé de ses angoisses.
« — Ici demeure Agnès Desmarets , reprend » l'abbé d'un ton imposant : décidez-vous , Ri- » pert!
» — Je vous suis. »
Le vénérable ecclésiastique a franchi le seuil de l'hôtel du condamné ; le silence et la solitude y ont installé leur tristesse ; la maison du malheureux est comme celle du pestiféré , il y règne un air qui repousse , il en sort des miasmes qui chassent; on dirait que l'adversité , semblable à l'épidémie, étend le désert autour d'elle. La peste atteint et frappe les corps 7 le malheur glace et tue les cœurs. Hélas ! des deux calamités , la moins haïssable est la peste.
Que sont devenus les nombreux serviteurs qui se pressaient naguère dans l'opulente demeure du premier magistrat de Paris ! où sont ces adorateurs de la puissance , et ces orateurs de la rue , qui prodiguaient là leur encens ! Ah ! la multitude , le bruit , les émotions et les transports , qui se rassemblaient autrefois aux lieux où Ton flattait Desmarets , se donnent rendezvous aujourd'hui sur le théâtre où on le tue. Encore quelques moments , et l'ancienne idole
des truands va traverser les mêmes flots populaires où, jadis se plongeant avec confiance, il paraissait recevoir un baptême d'amour : quel contraste en ces deux trajets ! mêmes hommes , et on l'outrage! même terrain, baptême de
sang!
Ambroise et Savoisy, parcourant les salons du célèbre avocat-général, parviennent sans obstacle à la chambre d'Agnès : nul varlet pour les annoncer, personne pour les introduire ; ils vont s'ouvrir eux-mêmes la porte... quand de lointaines clameurs , au dehors , les attirent précipitamment vers une fenêtre ouverte sur la cité, du côté de l'hôtel Saint-Paul. Des acclamations féroces insultaient en ce moment les condamnés à mort qui , sortis de prison , se dirigeaient vers léchafaud. La place choisie pour l'exécution des victimes était en face de la demeure royale ; et le trône où devait s'asseoir Charles VI , au haut des grands escaliers du palais , était dressé de manière à dominer le lieu
du supplice. Le bourreau était à son poste :
hache et billot, rien ne manquait.
« — Grand Dieu!... dit l'abbé de Cham- » peaux, déjà!... non : ce n'est pas possible; w mais pourtant, là-bas, quel tumulte!... L'heure » a donc été avancée de nouveau? Oh! oui... » tout est perdu... les voilà! »
L'appartement d'Agnès s'est ouvert ; il en sort une de ces pieuses servantes du Seigneur, qui, alors comme toujours depuis 1ère chrétienne, appelées au lit des malades, veillaient à leur double salut. Le saint prêtre a couru vers elle :
« — Agnès est-elle ici?
» — Oui, mon père.
» — Puis-je la voir?
» — Elle se meurt.
» — Qu'entends-je !
» — Elle est étendue là, sans mouvement,, » sur sa couche funèbre; elle a la fièvre et le » délire. Hélas! j'ai peu d'espoir pour sa vie. •>
Ambroise est abattu , consterné. Son geste a d'abord été celui de la désolation ; puis son âme énergique s'est redressée sous le coup imprévu qui l'a frappée; il se tourne vers Savoisy : les deux désespoirs s'interrogent , et , bien que muets, se comprennent.
« — Viens ! dit le ministre du Ciel : il n'est » jamais trop tard avec Dieu. »
Et il est entré chez Agnès.
Le comte était resté en arrière; il s'adresse en hâte à la sœur.
« — Votre maladrerie!... où est-elle?
» — Près Saint-Victor, au clos Chardounet.
» — Etiennette est là ?
» — Oui; seigneur.
» — En danger?
» — On a peur pour elle.
» — Dit-on qu'on la tuera ?
» — Oui, messire.
» — Sait-on le jour?
» — Peut-être ce soir. »
Savoisy recule d'horreur ; sa première pensée a été de s'élancer vers le clos Chardonnet : mais Ambroise et Agnès rappellent. Un devoir en combat un autre ; il a d'ailleurs du temps devant lui. 11 faut d'abord secourir Desmarets ; puis , avant que le soir arrive ; il pourra sauver
Il est auprès de la mourante. Quel spectacle douloureux ! la fille du condamné était tombée dans ce demi-sommeil qui suit une excessive souffrance et précède l'heure suprême. Un spasme d'assez longue durée avait paralysé ses sens : il lui venait sur les lèvres un vague et pénible sourire; ses mains s'étendaient parfois au hasard comme pour chercher un appui protecteur où cet appui n'existait pas ; son attitude de résignation et de mort, de peines et de béatitude, avait déjà pris une grâce surhumaine. On eût dit que ce corps si frêle et si diaphane , recelant une âme si belle et si pure , était au moment de prendre des ailes : qu'une transfor-
mation merveilleuse était sur le point de s'accomplir : que la femme allait se dissoudre, et que Tange allait se former.
Ambroise et Ripert l'ont retirée de son som meil; elle a reconnu le chevalier; et un léger incarnat a coloré ses joues amaigries. Un long soupir s'échappe de sa poitrine ; un léger tressaillement a agité ses membres; et son cœur a demandé secrètement pardon à Dieu du regret d'amour qui vient de s'élever , à l'aspect de Savoisy , entre la vie qui a été et l'existence qui va être.
Oh ! que la vue de cette jeune vierge si tendre et si dévouée, si candide et si vertueuse, a ému l'âme de Ripert! Ses premiers rapports avec elle, les scènes touchantes qui se passèrent entre eux alors qu'elle le rendait à la vie, les engagements qu'il a contractés , les torts dont il se sent coupable , tout environne Agnès à ses yeux dune ineffaçable et sainte puissance. Là , devant ce lit de souffrances, au prisme de la piété, c'est
comme un nouveau jour qui l'éclairé, une
sphère céleste où il rentre.
« — Agnès! dit l'élève cTAmbroise, me voici : » je reviens à vous. »
La mourante est redevenue plus pâle que jamais ; ses yeux ont un regard étonné ; elle a tendu la main à Ripert.
« — Agnès ! dit l'abbé de Champeaux d'un » ton d'inspiration divine , Agnès ! il faut sauver » votre père : il vous faut du moins l'essayer. » Agnès! levez-vous! Dieu le veut!
» — Mais, mon père!... interrompt la sœur » à demi-voix, regardez!... elle va mourir.
» — Silence! elle ne mourra point! »
Et le prêtre a prononcé ces paroles positives et solennelles comme si Dieu lui-même les avait placées sur ses lèvres.
La jeune fille , au lit de mort, s'est redressée sur son séant. Une violente commotion vient d'être donnée à tout son être; des forces inattendues, mais peut-être fatales, rendent le mouve-
DU CHAÏELET. 269
ment à ses membres ; son visage est devenu pourpre : c'est le cœur qui chasse le sang , la fièvre qui monte au cerveau. Agnès a l'œil ardent, sec et vide : point de larmes et plus d'idées.
« — Que je me lève! répond-elle... pourquoi » faire?... Qui êtes-vous? »
Quel affreux moment pour Ambroise ! ses espérances sont détruites. Ce n'est plus seulement l'atonie des souffrances qui se place entre la victime et lui , c'est l'égarement de l'esprit.
Oh ! le délire de la jeune fille ne sera sans doute que momentané; le feu de la fièvre s'éteindra; mais, alors, il ne sera plus temps d'agir ; Desmarets aura cessé de vivre. Chaque minute qui s'écoule avec une effrayante rapidité , emporte avec elle une chance... Qu'essayer? qu'entreprendre? rien. La main de fer de l'impossible a terrassé, du même coup , le guerrier, le prêtre et la vierge.
« — Ah ! Ripert 1 Ripert ! parte-loi ! s'écrie le
» ministre des cieux ; ta voix est si puissante sur
» elle ! »
Hélas ! en ce moment , à son aide , la piété appelait l'amour.
Mais d'où vient ce cri de surprise?... la sœur s'adresse au chevalier :
« — Ripert!... vous, le comte Riper il... ohl » si cela est vrai, vous la sauverez... car, nuit » et jour , en son délire , c'est vous , c'est tou- » jours vous qu'elle appelle. »
L'élève d'Ambroise, hors de lui, saisit la main de la mourante : il la presse contre ses lèvres.
« — Agnès 1 chère Agnès ! s'écrie-t-il , vous » en iriez-vous quand j'arrive! Non. J'ai ré- » pondu de vous à votre père ; ma vie a garanti » la vôtre; il faut que ma parole s'accomplisse. » Voudriez-vous me rendre parjure? Songez-y : » nos destins se tiennent ; nous nous devons » aide mutuelle ; et puis , vous l'ignorez peut- » être , nous sommes frères en proscription ,
» consacrés devant le malheur : oui , plus que » jamais l'un à l'autre. Agnès 1 vous m'entendez , » n'est-ce pas? »
Ces mots, ardemment sentis, non moins ardemment exprimés , ont comme brisé le nuage d'égarement qui enveloppait Agnès, et sont arrivés à son cœur. La main que tenait Savoisy a fait un léger mouvement ; elle a voulu presser la sienne. Une lueur de joie fugitive a éclairé les traits de cette jeune fille si patiente envers le malheur, et si douce avec la souffrance. Quelques paroles inarticulées sortent de ses lèvres : « — Oh,Ripert!... c'est bien tard!... adieu! » Ambroise était debout près du lit; son visage a pris tout à coup une expression d'enthousiasme divin que n'a pu lui donner la terre : on dirait que son front rayonne. L'esprit de Dieu descend... il est là.
« — Ripert! à genoux! dit le prêtre, d'un » ton d'autorité suprême ; les moyens d'ici-bas » échouent , ceux d'en haut nous restent encore.
» La terre manque, élevons-nous; l'humanité » s'en va , que Dieu vienne ! »
Inspirations de lame sainte! que vous êtes puissantes au jour des épreuves !... Souffle merveilleux! quel spectacle!... C est Jéhovah qui saisit l'homme, les deux natures qui s'unissent, l'éternité qui se révèle, et le ciel s'ouvrant à la terre.
« — A genoux 1 répète le prêtre; et, avec » l'aide du Seigneur, où tout fuit tout peut re- » venir : prions! »
Et Ripert se prosterne.
Quel silence religieux!... le sourd murmure d'une fervente prière , autour de la couche funèbre, est plutôt senti qu'entendu... 0 secourable Providence!... à mesure que les oraisons de la foi montaient pour Agnès vers le ciel , une espérance consolatrice descendait aux cœurs oppressés. La jeune mourante s'agite... elle se tourne vers Ambroise.
« — ■ Oui, mon père, murmure-t-elle. »
C'est la réponse désirée : la réponse au premier appel : « Agnes! levez-vous ! Dieu te veut! »
L'abbé avait fini sa prière; les bras étendus sur Agnès , il la bénit au nom des Cieux. La joie éclate en ses regards : c'est la religion qui triomphe.
« — Ripert! Dieu nous a entendus.
» — Quoi!... la vie d'Agnès?...
» — Est sauvée.
» — Et sa raison?...
» — Lui est rendue. »
Puis , debout , en face d'Agnès :
« — Jeune fille ! poursuit Ambroise, un mi- » racle s'est commencé : continuez-le, levez- » vous!
» — Où aller?... » répond la mourante.
Et ses idées, peu claires encore, erraient vaguement devant elle.
« — Agnès ! hâtez-vous ! l'heure presse ! re- » prend le vénérable vieillard ; on va égorger » votre père; la hache est levée sur sa tête;
» il n'est que vous peut-être, aujourd'hui, qui
» puissiez obtenir sa grâce. Venez tomber aux
» pieds du monarque! »
Agnès a écouté et compris; son front s'anime ; ses yeux brillent ; une mâle énergie a tout à coup succédé en elle à une complète torpeur: un bien-être inconcevable est venu rasséréner son visage; plus de questions ni d'obstacles.
« — Je suis à vous, dit-elle, partons! » Et, sous ses courtines refermées, la sœur hospitalière du clos Chardonnet l'aide à se revêtir promptement d'un long habit de suppliante. Elle est sortie du lit des douleurs.
Déjà la jeune fille est debout; son voile est noir ; sa robe est de deuil. Ses traits ont bien la pâleur de l'épuisement, mais ses membres ont les mouvements de la force. Elle se regarde avec surprise; elle s'étonne du nouvel être qui s'est introduit en elle à l'improviste, et qui, doublant ses facultés, par un effet surnaturel, a placé deux
DU CHATELET. 27o
personnes en une. Sa marche n'est point chancelante; ses pensées ne sont plus confuses; et, de nouveau, près de Ripert, son cœur bat comme au temps passé.
« — Arbitre des miséricordes! murmure » l'apôtre du Seigneur en croisant humblement » ses mains sur sa poitrine , un prodige s'est » opéré... prodige incontestable et visible... 0 » mon Dieu! en étions-nous dignes!... gloire à » toi! je n'y suis pour rien. »
Ambroise, Agnès et Savoisy quittent la funeste demeure ; mais quel trajet immense est à faire! et que de temps précieux ou a perdu ! Le cortège des condamnés ne va pas vite heureusement; la lenteur lui est commandée; il est en marche, néanmoins. Hélas! pour sauver Desmarets, il est déjà peut-être bien tard.
Le guerrier, le prêtre et la vierge auraient des ailes qu'elles ne suffiraient pas à leur impatience. Les minutes étaient des siècles. La vie d'un homme est là en suspens : un
270 LHERBAGËRE
Listant de plus ou de moins, cet homme est
-wdu ou sauvé.
Et cet homme allant à la mort, cet homme est le père d'Agnès! La jeune fille veut courir... vains efforts , inutile essai ! La populace encombre les rues; et les rues menant à l'hôtel Saint-Paul sont si étroites et si tortueuses que la foule s'y meut à peine. 0 continuité de supplices! Quelques-uns de ces misérables, à la solde des révolutions, à qui, triomphants ou vaincus , il faut toujours des infamies , ont reconnu Agnès Desmarets. Les lâches la montrent du doigt.
« — Tiens! la fille du condamné !
» — Fameux babillard que son père! on va » lui couper le sifflet.
» — Par saint Vaast! comme elle est alerte !
» — Les pas de la petite sont drus , comme » étaient les blagues du père.
» — Elle est en robe de funérailles.
DU GHATELET. 277
» Est-ce qu'on fait des obsèques aux déca- » pi tés?
» — Non, ça se jette à la voirie.
» — Pauvrette ! elle pleure papa.
» — C'est la dernière de la race.
» — Bah ! les serpents se reproduisent : qu'on » en coupe un , Ton en fait deux. »
Et les truands qui s'exprimaient ainsi étaient les mêmes hommes qui , peu de temps auparavant, couvraient d'applaudissements frénétiques l'orateur de la liberté : les mêmes enfants de la rébellion , dont l'aveugle Dcsmarets pressait les mains avec effusion : les mêmes ennemis de tout joug, pour l'intérêt desquels l'avocat philanthrope avait constamment tout sacrifié , fortune, repos, existence.
Ripert contenait mal sa fureur. Il avait saisi son épée , il eût frappé : Ambroise l'arrête.
« — Mon fils , au nom du Ciel , calme-toi ! » ferme l'oreille , et point de retards ; si tu te » bats, plus de passage. »
Et ces mots désarment le preux.
De bruyantes clameurs se sont élevées des alentours de l'hôtel Saint-Paul; elles annoncent sans doute la prochaine arrivée des condamnés au lieu de l'exécution ; on a vu de loin le cortège , et ceux qui l'attendaient le saluent.
« — Compaings! ont clamé des ribauds; » nous arriverons trop tard , les têtes auront » déménagé sans nous attendre: ce sera peu poli » de leur part. »
Et des ricanements moqueurs partaient de la tourbe féroce.
0 désespoir ! la foule augmentait : toute issue se trouvait fermée.
« — Place ! place 1 criait Ripert. »
Sa main écartait violemment, de droite et de gauche, tout ce qui s'opposait à sa marche; son soulfle était devenu bruyant comme la respiration d'un lion furieux ; sa voix avait léclat du tonnerre ; le désespoir, porté à l'excès, a une puissance de regard, de geste et d'accent qui
maîtrise et fait taire à l'instant les passions vulgaires et basses , les irritations subalternes. La multitude s'est rangée.
Mais marcher vite est impossible : et pourtant Agnès, Ambroise et Savoisy sentaient qu'à chaque moment la hache du bourreau se rapprochait de Desmarets, et que le cortège funèbre arrivait au pied du billot. Des palpitations indéfinissables leur coupaient la respiration ; leur imagination et leur vie couraient de Pavant, malgré eux , avec un terrifiant essor; et , contraste épouvantable ! leurs pas, constamment arrêtés , se traînaient et n'avançaient pas.
Quelle situation! quelle angoisse! Savoisy venait de renverser un de ces larronneurs effrontés , de ces impudents coupe-bourses qui , aux jours de bruit et de foule, exploitent les encombrements : plusieurs bandits ont pris la défense de leur camarade , ils lèvent le poing sur Ripert.
« — C'est un noble, un tueur de peuple !
280 L'HERBAGEKE
» — Et la tonsure est là pour l'aider.
» — A bas le noble !
» — A bas le prêtre ! »
L'abbé de Champeaux, d'un front calme, a interpellé les brigands ; il se place entre eux et le comte : le crucifix est à sa main.
« — Oui , dit le vieillard , je suis prêtre : » non pour vous attaquer , mais pour vous dé- » fendre; non pour vous perdre, mais pour » vous sauver ; oui , j'ai à vous défendre d'au- » trui et à vous sauver de vous-mêmes. Je suis » prêtre, et je m'en fais gloire ;qu'ai-je à crain- » dre de vous, mes frères? Ce n'est point où » sont les grandeurs que le Tout-Puissant m'en- » voie de préférence, c'est au contraire où sont » les misères : et mon vrai poste est parmi vous. » Ignorez-vous ce qu'est le prêtre? c'est l'hum- » ble confident du pauvre, le serviteur des » âmes souffrantes. Veiller sur vous, voilà mon » devoir; vous consoler, voilà ma noblesse; » vous relever, voilà mon triomphe. Mes frères!
» Dieu m'entend; j'ai dit vrai. Osez maintenant » m'outrager ! »
Son crucifix de bronze doré, levé sur le peuple rebelle, étincelait de mille feux. Une femme tombe à genoux; sa voix pieuse a retenti.
« — Place à Dieu ! place à son ministre! »
L'exemple a produit son effet : plus d'un genou plie sans résistance ; le respect a courbé les fronts, et le saint apôtre triomphe.
« — Au large! » clament les truands.
La populace ouvre ses rangs; et rien n'arrête plus Agnès.
La jeune fille fend les airs ; l'abbé de Saint- Victor avait peine à la suivre , ils arrivent aux portes de l'hôtel Saint-Paul. Dieu ! que de soldats! que d'archers! comment traverser ces barrières !
Encore un effort , le dernier. Agnès est à l'entrée du palais. 0 ciel ! pourquoi ce cri de détresse?. . . l'infortunée se trouble et chancelle. . . Une acclamation furibonde est partie de la place
fatale où le billot attendait les victimes : un mot
jaillit, affreux et sanglant :
« — Mort! »
Une tête tombait.
Les genoux d'Agnès ont fléchi ; Ripert la soutient, la ranime.
« — Du courage! Agnès! du courage!... 0 » mon Dieu , ayez pitié d'elle! »
Ambroise a questionné ; il accourt.
« — JSicolas Flamand a péri : Jeau Desmarets » existe encore. »
Agnèsa repris une nouvelle énergie. L'instant suprême est arrivé; toute faiblesse a disparu.
Oh! si elle avait pu voir son père en ce moment!... Il arrivait à l'échafaud. Mêlé à des scélérats noircis de crimes, enfants des discordes civiles, le premier magistrat de Paris , quoique indigné de son cortège, y conservait un noble maintien. Ces mots sont sortis de sa bouche :
» — Oh! séparez ma cause , Seigneur! de » celle d'une nation perverse' !
» — Maître Jean ! disait le bourreau , criez » merci au roi Charles VI. Il vous octroiera le » pardon2.
() — jai dûment servi quatre rois , répon- » dait l'avocat célèbre : oncques pour moi » n'ai rien demandé : à Dieu seul veux crier
» merci3. »
1 Paroles du psalmiste : Judica me,Deus, et discerne causant meam de génie non suncta. L'histoire a recueilli avec soin les derniers mots de Jean Desmarets. Sa résignation et sa mort excitèrent une admiration générale. — Voyez Froissard. — Juvénal des TJrsins. — Mézerai. — Daniel. — Velly. — Anquetil, in-12,
t. ni, p. 25.
2 On désirait un aveu de ses torts et une demande en grâce. Charles VI voulait absolument lui pardonner. Les paroles du bourreau sont rapportées ici textuellement. Voyez Anquetil, in-4 2 , t. III, p. 25. .
3 Ces paroles ont passé à la postérité. Il n'est pas un historien qui ne les ait recueillies. Les quatre rois qu'avait servis Desmarets étaient Philippe-de-Valois , le roi Jean, Charles-lc- Sage et Charles VI. Voyez les auteurs dejà cités.
Mais, heureusement pour Agnès, ce tableau lui était caché.
Elle est sur l'escalier du palais. Elle aperçoit le dais souverain. Charles VI , entouré de ses ministres, des princes et princesses du sang, des grandes dames de la cour et des principaux de l'armée, est là , le sceptre en main , sur son trône.
Agnès !... il en est temps encore : une parole, un geste, un regard, et Desmarets peut être sauvé.
La jeune fille s'élance... Hélas! des gardes la repoussent... est-ce par ordre du régent? il est près du roi ; il Ta vue.
Agnès tombe aux pieds des soldats. Ses habits noirs, sa grâce, ses larmes, ont ému d'avance pour elle.
« — 0 braves archers ! dit la vierge , pitié ! . . . » ne me repoussez pas. C'est une pauvre jeune » fille qui vient demander la grâce de son père!...
!DU CHÀTELET. 285
» et ce père est sur l'échafaud !... et, un retard... » sa tête tombe. N'avez-vous pas des filles » aussi?... qui périraient pour vous comme » moi? Le roi est bon ; il fera grâce. Laissez- » moi, laissez-moi passer! le sang retomberait » sur vous. Un vieux père!... avez-vous le » vôtre?... Ah ! le mien, soixante-quinze ans ! » des cheveux blancs sur un billot!... sauvons- » le! grâce! aidez-moi tous! »
Et , le long des marches de 1 escalier, tantôt debout, tantôt à genoux, implorant l'un , écartant l'autre, arrachant des pleurs à chacun , elle montait vers le monarque. Son ardeur d'amour filial, son éloquence de paroles, son puissant désordre d'idées, tout la rendait irrésistible. On lui fait place; elle a passé.
Le roi vient de l'apercevoir.
« — Agnès !.. s'écrie-t-il , pauvre fille ! »
Et son visage est attendri ; il lui tend une main clémente.
Agnès est en face du trône. Prosternée devant Charles VI :
« — 0 mon roi ! grâce pour mon père 1 . . . dit » la jeune fille épuisée. »
Sa voix commençait à s'éteindre : son énergie était à bout.
A l'instant même , de l'estrade entourant le trône, une dame de haut parage, étincelante de parure, se précipite vers Agnès ; et , s'agenouillant auprès d'elle, joint ses cris aux siens :
« — Grâce ! grâce ! »
C'était la vicomtesse de Meaux.
0 scène à jamais mémorable! les duchesses de Berri , de Bourgogne et d'Orléans , les princes de la famille royale , les illustrations de l'armée, les grands dignitaires du trône, et toutes les dames du palais ont imité la vicomtesse : ils tombent tous au pied du trône. Les hommes , en posture de suppliants , croisent leurs mains sur leurs poitrines ; les femmes, en signe de douleur et de deuil , se sont défaites de
leurs parures ; et , les cheveux épars , l'œil en pleurs, elles répètent Grâce! Grâce '/
Un cri général y répond. Sur l'escalier, sous les portiques , au dedans, au dehors, partout lécho répète : « Grâce! Grâce! »
Oh ! Charles VI avait déjà pardonné au fond de son cœur. Pendant toute la matinée il avait
1 Cette scène est racontée par presque tous les historiens, a Les )> princes , dit Mézerai , se jetèrent à genoux devant sa mujeslé, » pour implorer sa clémence. Lss dames de la cour et de la » ville, tout échevelées } redoublèrent les mêmes supplications, » puis le peuple , en dehors, prosterné par terre, se mit a crier » tout d'une voix : miséricorde ! miséricorde ! » Mézerai, in-fol., t. I, p. 956. — » Le roi , dit Anquetil , parut sur un trône dressé
■» en liaut de l'escalier du palais Le peuple, qui avait
» été convoqué , remplissait la cour. La crainte glaçait tous les
» cœurs Les oncles du roi se jetèrent à ses pieds. Les da-
w mes et demoiselles , sans coiffures et échevelées , tendent vers s lui des mains suppliantes. Les larmes coulent , les sanglots se » font entendre. Les hommes prosternés crient grâce et miséri- » corde , et le roi l'accorde. » Anquetil, in-1 2 , t. III ^ p. 25-26. Voyez pour plus de détails , sur cette grande scène , Froissard , Hist. anonyme de Charles VI. — Juvénal des Ursins. — Daniel et Vellv.
impatiemment attendu un mot, une prière du condamné : et l'inflexible condamné s'était imposé le silence. Charles n'avait nul besoin d'un tableau dramatique pour se livrera la clémence; il se tourne vers le régent :
« — Plus de victimes : je pardonne. »
Le duc d'Anjou avait pressenti cette décision ; et , avant que le roi eût parlé , s'approchant de la croisée qui donnait sur la place homicide , il avait fait un geste étrange... un sigue convenu , sans doute. On a compris... lointaines clameurs...
Jean Desmarets n'existe plus.
Le régent est à la fenêtre , et sa voix est retentissante.
» — De par le roi, plus de victimes! Amnis- » tie entière et complète ! »
Puis il se retourne vers Charles.
« — Vos ordres sont exécutés : tous les cou- » pablessont absous.
» — Et Desmarets? dit le monarque.
DU GHATELET. 289
» — On a parlé trop tard : il est mort. » Un silence de consternation , que rompt par intervalles un bruit étouffé de sanglots , succède aux cris de l'espérance. Agnès se relève droite et raide. Pas de plainte , pas une larme. Son œil fixe était sans chaleur ; et sa physionomie , égarée , avait l'inexpression du fantôme. De ses doigts blanchis et glacés, elle sépare ses cheveux. Puis, étendant machinalement un de ses bras, elle semble chercher, dans le vide, un point d'appui vague et flottant. Elle a eu un nom sur les lèvres, un appel qui n'a pu sortir; elle a voulu faire quelques pas. . . elle a tourné sur elle-même. L'orpheline tombe expirante.
C'était trop d'émotions successives , pour la tète faible du roi. Il se lève , il descend du troue , il se dirige vers Agnès... Mais on court à lui, on l'entoure. Charles se sentait défaillir. De nouvelles alarmes se répandent : on craint pour sa raison , pour sa vie. Le duc d'Anjou donne ses ordres , et l'on entraîne le monarque. n. 49
Le régent, puissance] absolue, peut se livrer maintenant, sans contrainte, à ses fureurs vindicatives.
« — Soldats ! éloignez cette femme ; dit le » barbare à ses archers , en montrant du doigt » l'orpheline. Sa famille n'a pas été comprise » parmi celles que le roi vient d1 amnistier. La » sienne est à jamais proscrite. Chassez d'ici » Agnès Desmarets. »
On allait exécuter l'ordre ; mais , relevant la jeune fille , un preux a fait entendre sa voix :
« — Soldats, ne touchez point cette femme ! »
Agnès a reconnu Ripert; et, appuyée contre son sein , elle a rouvert les yeux à demi.
« — Savoisy! dit le duc régnant, prenez-y » garde, je commande. Hors d'ici Agnès Des- » marets 1
» — Prince! répond le chevalier d'un ton » énergique , Agnès Desmarets n'est plus ici. » Cette jeune fille , c'est ma femme. Mon nom » lui a ôté le sien. Soldats ! baissez vos fers de-
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» vant elle! laissez passer, avec respect , la com- » tesse de Savoisy ! »
Il fendait la foule à ces mots , tenant Agnès pressée sur son cœur. Le duc se tait : chacun fait place. Un seul cri, tout à coup , rompt le silence solennel qui avait suivi le magnanime élan de Ripert. .. Une des dames de la cour venait de s'évanouir sur les marches du trône. L'élève d'Ambroise, étonné, jette un coupd'œil rapide vers elle...
C'était la vicomtesse de Meaux 1