‹ L'herbagèreChapitre 9 sur 13 · II. u · texte numérisé non relu

II. u

» Desmarets, Aubriot; après Aubriot, Nicolas. » Le vent change et le sceptre passe.

» — Et puis la chute.

» — Et puis l'échafaud. »

L'avocat-général a pâli ; quelque agitation s'est manifestée sur ses traits; et sa voix enfin s'est émue :

« — On ne parle plus cTÉtiennette, reprend-il; o Ambroise ! où est-elle?

» — On lignore; il paraît certain néan- » moins, selon les bruits accrédités, que de- » puis les événements de Rouen une profonde » douleur s'est emparée d'elle; on assure que, » livrée au repentir , et tout entière à unepas- » sion brûlante qui dévore en secret sa vie, elle » s'est retirée dans un cloître. Mais où? je n'ai » pu le savoir. On la croit morte à son parti. »

Ripert a mis la main sur ses yeux : il cherche à cacher son angoisse.

« — Savoisy ! reprend Desmarets : je n'ai ja- » mais partagé l'indignation exagérée des Pari-

siens contre Aubriot ; au contraire , jeu ai gémi ; je connais le prévôt de Paris , et j'apprécie la droiture de son caractère bien , que j'aie blâmé quelques-unes de ses doctrines. Lui et moi nous nous entendrons. S'il domine la populace , il la dirigera vers le bien ; son pouvoir , remplaçant le mien , n'aura rien ici de funeste. Il voudra la paix comme moi ; et en cela mon opinion sera la sienne. Partez donc pour le camp du roi, exposez à Charles VI et à ses conseillers les dangers d'un combat d'extermination où pourraient se jouer le sort du royaume et l'existence de Paris ; plaidez » vivement la cause de l'humanité; revenez » avec une promesse de clémence ; et la rentrée » du souverain dans sa capitale , au lieu d'être » une catastrophe publique , sera un triomphe » national. »

Ripert a serré la main de l'avocat-général dans les siennes.

« — Je vous obéis , répond-il. Si le mal n'é-

» tait véritablement que dans l'intention, » vos actions seraient sans reproche, mais on » ne lira point dans votre âme ; et, je l'avoue , » je tremble pour vous.

» — Savoisy! a repris Ambroise, ta mission » est trop importante pour n'être confiée qu'à toi » seul. Tu as de nombreux ennemis; il pourrait » t'arriver malheur. Je te suivrai.

» — Qui? vous, mon père?

» — Je m'en sens le courage. Pars en avant et » sans moi. J'ai quelques ordres à donner au » monastère de Saint-Victor. Je te rejoindrai au » camp royal, et nous unirons nos efforts.

» — Digue représentant du Seigneur ! réplique » Desmarets attendri, allez I sauvez Paris, s'il se » peut. Mais n'implorez aucune grâce pour moi. » J'ai servi sous quatre monarques'; je suis sur » le bord du tombeau. Qu'importe, au bout de » lacarrière,unjouroudeuxdeplusoudemoins!

' Philippe de Valois, le roi Jean , Charles V et Charles Vf.

» qu'iinporlecequi tue le juste, une fièvre ou un » coutelas ! Souvent même, au fond d'un palais , » lame, distraite et moins recueillie, se prépare » mal à la mort; et, pour aller plus vite au Sei- » gneur, on monte mieux du fond d'un cachot. » Mon fils! une seule prière!... si la destinée » m'est fatale , je vous recommande ma fille.

» — J 'accepte ce dépôt sacré , dit Savoisy d'un » ton solennel. Mon père, aussi, du haut des » cieux, joint son commandement au vôtre. Je » n'oserais vous garantir pour Agnès une fé- » licite parfaite , car le bonheur est une espèce » de révolte, ici-bas, contre l'ordre universel : » mais , du moins , je saurai la préserver de tout » péril ; et , tant que ma main pourra tenir un » glaive, ma vie répondra de la sienne. »

Ripert a traversé Paris. Oh ! que de fois son œil s'est détourné avec dégoût des scènes révolutionnaires qui se succédaient devant lui ! que de fois, aux clameurs de la truandaille, il a pensé tirer son épée!... Mais, un geste, un sourire, un mot, peut être interprété par la foule... et la mort paierait l'imprudence. Savoisy passe,

216 LHERBAGÈRE

froid et silencieux , au milieu des bouillonnements de la révolte : il n'excite aucune attention ; le voilà bientôt hors de la ville.

Cependant quelqu'un le suivait... Une voix farouche l'appelle. Nicolas Flamand vient à lui.

« — Messire comte! une question. Retournez- » vous au camp du roi?

» — Prétendez-vous y mettre obstacle ?

» — Je le pourrais ; mais peu m'en soucie.

» — Pourquoi donc arrêter mes pas?

» — Pour vous bailler avis salutaire.

» — Vous !... occupé de mon salut! dit Sa- » voisy d'un ton railleur. Mille grâces! j'y » comptais peu.

» — D'où vous vient telle méfiance?

» — Votre inimitié m'est connue. Si vous

» m'eussiez pris à Rouen, mon sang eût rougi

» votre dague.

» — C'est vrai. Vous étiez donc le faux •?

» moine.'

Oui

» — Je l'avais bien pressenti.

» — Un meurtre de moins ! Quel regret !

» — J'ai là encore mon poignard. S'il me » convenait de vous occire , qui m'empêcherait » de frapper?

» — J'ai uneépée.

» — J'en ai vingt mille.

» — Ainsi donc , seul et loin des miens , je » puis tomber ici sous vos coups?

» — Oui, seigneur comte : rien n'empêche.

» — Et vos assassins où sont-ils ?

» — A quatre pas.

» — Appelez-les.

» — Non. Malgré votre outrecuidance, au- » cun fer ne vous pourfendra.

» — Vous m'étonnez.

» — Cela doit être.

» — Qui vous porte à me faire grâce?

» — On m'en a imposé la loi.

» — Quoi! vous reconnaissez un maître?

» — Et j'en frémis de rage . messire. Oui, il

» est une puissance souveraine à laquelle j'obéis » aveuglément , sous laquelle je me débats eu » vain , qui m'interdit ce qui me flatte et m'or- » donne ce qui m'indigne, qui me chasse de » ce que j'aime et m'envoie à ce que je hais, » qu'enfin je maudis et j'adore. La nommerai- » je?... Étiennette.

» — 0 ciel ! de surprise en surprise ! et vous » venez à moi?

» — Par son ordre.

» — Elle est près de vous?. . . à Paris?. . . „ Près de moi! Non, certes, messire. Elle » est parmi de saintes femmes : à la maladre- » rie du clos Chardonnet. Là , tout entière à » des soins de charité , elle vit angoisseuse et » triste. Oh ! ce n'est plus la belle herbagère, au » teint brillant , à l'œil inspiré : flamme » obscure, pâle, effacée, elle va s'éteignant dans » l'ombre... »

Ripert, effrayé, l'interrompt.

« — Quoi !.. Étiennette se meurt?...

DU GHATELET. 219

» — Elle est déjà morte pour nous. Et la » cause? beaucoup l'ignorent. Et qui la tue?... » je le sais, moi.

» Qui?... dites-le!

» — Prenez-y garde. Cela pourrait m'ôter la » raison... et à vous, peut-être, la vie! » —Les résolutions d'Étiennette...

» — Sont irrévocables, messire.

» — Vous les connaissez?

» — Les voici : Ne voulant pas être ma » femme , et ne pouvant être la vôtre , elle re- » nonce à tout , et à tous.

» — A-t-elle prononcé des vœux?

» — Pas encore.

» — Pourrais-je la voir?

» — Non .

» — Mon aspect lui serait pénible?

» — Vous ne savez que trop le contraire. » Et, en prononçant ces mots, les dents du chef des maillotins grinçaient de rage malgré lui. « — Assez sur ce sujet, reprend-il; assez, ou

» je ne répondrais pas de moi-même. Jugez de » l'empire qu'a cette femme sur mon esprit et » sur mon cœur : elle vous aime, et je vous » épargne! je vous abhorre, et nous causons ! » j'ai une dague, et vous vivez! »

Le regard de Nicolas Flamand étincelait du fond de son orbite; ses lèvres blanchissaient de fureur, et sa main remuait son épée.

« — C'est vous, continue-t-il d'une voix ar- » dente et creuse , c'est vous qui nous avez tué » cette femme... cette femme si belle! si pure!... » Et ne pouvoir frapper son bourreau! Vous ai- » miez ailleurs, vous!... Une dame de haut » parage... Oh! du reste, c'est en partie cela » qui vous dérobe à mon poignard ; car, si » vous l'eussiez payée de retour!... Mais lais- » sons cela, sire comte. Le croirez-vous? elle » m'a dit, aujourd'hui même : Au camp royal, » sa mort est jurée : courez l'en prévenir! sauvcz- » le : c'était de vous qu'elle parlait. J'en suffo- » quais de haine et de rage; mais, dès qu'elle

» ordonne , je cède. J'ai répondu : J'irai. » Me voici. Vous avez dû comprendre. Au » revoir. »

Et le chef truand s'éloignait.

« — Nicolas! reprend Savoisy : vous pouvez » donc arriver jusqu'à elle?...

» — Je l'ai pu aujourd'hui... mais c'était à » cause de vous ; porte close habituellement. » Mais mon dévouement à remplir une odieuse » mission touchera peut-être son âme. Tant » d'obéissance et de sacrifices de ma part!... » tant d'ingratitude de la vôt.e!... Eh! qui sait? » l'avenir est là... Chaque chose aura son sa- » laire.

» — Un mot encore!... dit le comte : com- » ment sait-elle mes dangers?

» — Et que m'importe! a répondu brusque- » ment le rebelle. Votre arrivée ici lui a été » connue : on l'a prévenue qu il y avait ordre » de vous arrêter au camp de Charles VI; et • elle n voulu vous empêcher d'y retourner.

» Mais comment est-elle si bien instruite de » tout ce qui vous concerne? Ah ! c'est que lors- » qu'on n'a qu'une pensée au cœur , elle est si » étendue et si forte ! . . . Hélas ! pourquoi , fille » du peuple, avoir choisi parmi des seigneurs?. . . » Oh! si cette femme m'eût aimé!... moi qui » pouvais mettre à ses pieds tant d'amour, de » force et d'audace!... Que de bonheur et de » puissance! à quoi n'eussions-nous pas réussi!... » Mais non , flétrie, décolorée, la voilà qui tombe » et périt!... gloire , amour, beauté , tout s'en » va. Mort Dieu! si brillante autrefois !... Et » qui a passé là? vous , vous seul. Malédiction » infernale!... et je ne puis verser votre sang!

» — Ordre de m arrêter au camp ! se répétait le » chevalier.

» — Il ne s'occupe que de lui! murmure » avec dédain le truand; de lui! quand je ne » parle que d'elle !. . . Oh ! quand je le frapperais » de ma dague , je ne saurais lui percer le cœur , » il n'en a pas , le misérable! »

Sa poitrine haletait à se briser ; sa bouche était desséchée , et son rire était homicide.

Savoisy s'approche de lui:

« — Tu te trompes , dit le chevalier d'un » ton amer et douloureux : ce n'est plus à moi » que je songe : j'en ai assez de cette vie. Je te » remercie de m'avoir prévenu que la prison ou » peut-être la mort m'attendaient à l'armée du » roi , j'y vais courir d'un pas plus pressé. Toi , » retourne vers Etiennette!... et dis-lui... mais » non, ne dis rien. Ah ! si fait... un seul mot : » adieu.

» — C'est court... mais l'accent est bien ten- » dre; serait-ce un mot d'amour?

» — Peut-être. »

Le maillotin a tressailli.

« — N'allez pas me pousser à bout!... Si, » trompé sur vos sentiments... Mais non, j'ai » des preuves contraires; oseriez-vous le répé- » ter! un mot d'amour, de vous, et pour elle?

» — Oserais-tu le lui redire?

» — Si c'était le dernier entre vous!... » — Je l'espère.

» — On le redira. »

Peu d'heures après, Ripert , sorti de Paris seul et sans obstacle, apercevait de loin l'étendard de ses frères d'armes. Plusieurs guerriers l'ont aperçu. L'un deux vient à lui et l'arrête.

« — Par ordre du roi , votre épée !

» — La voici.

» — Suivez-nous , messire.

» — En quels lieux?

» — Aux prisons voisines.

» — De quel crime suis- je accusé ?

» — D'attentat à la vie du roi , d'intelligence » avec les maillotins, de magie et de trahison. »

Ripert de Savoisy , sous les murs d'une sombre prison , demandait en vain à être entendu et jugé ; aucune réponse n'était faite à ses vives sollicitations. Abandonné de tout le monde, n'entendant parler ni d'Ambroise ni d'aucun ami, et n'étant visité de personne, il avait en vain désiré faire connaître au roi la mission n. <5

dont l'avait chargé Desmarets , les geôliers qui le gardaient nuit et jour avaient refusé de transmettre ses paroles et de communiquer ses missives.

Cependant les heures s'écoulaient avec rapidité. Qu'était devenu l'abbé de Saint-Victor?... Le monarque et l'armée étaient sans doute en marche sur Paris. Les événements allaient se presser. Le chevalier captif écoutait avec anxiété les moindres bruits, sollicitait les moindres nouvelles : point de récits, point de lumières; complète et profonde ignorance. Àmbroise était-il venu au camp royal? Lui avait-on permis l'approche du roi? Les combats avaient-ils commencé? Les rebelles triomphaient-ils? Charles VI, vainqueur implacable, ordonnait-il le sac de Lutèce?... que ces doutes étaient poignants! que ces pensées étaient brûlantes!

Les accusations qui pesaient sur la tète du comte étaient trop dénuées de vraisemblance pour lui paraître redoutables; à peine s'en oc-

cupait-i! ; il eût même rougi de préparer pour sa défense un plan de justification quelconque. Ripert se sentait sans reproche, il pouvait attendre sans peur.

Et puis , dégoûté de la vie , fatigué de sa destinée, Ripert, semblable à la feuille du palmier qu'a rompue le vent du désert , se laissait aller sans résistance d'une souffrance à une autre ? sans chercher à en vaincre aucune. On eût dit qu'il se complaisait dans l'atmosphère des tourments, tant il mettait d'insouciance à s'ouvrir des voies de salut. Le temps , cet infatigable guérisseur des peines , ne lui était rien qu'un point noir sur un horizon sans couleur. 11 éprouvait cet ennui découragé sur lequel les heures passent tristes et monotones comme les mouvements du berceau funèbre où Ton endort l'enfant qui se meurt. En matière d'ambition, rien ne faisait bruit dans sa vie; en matière de sentiment, un nom seul y retentissait. Ah! ce nom, placé sur son cœur, semblable à un fer frappant sur

la pierre, qui creuse, y détruit et s'y brise : c'était

le nom d'Etiennette.

Ripert, pendant bien des années, s'était persuadé que, le long de sa carrière, aucune amante véritable ne lui dévouerait ses destins. Hélas! et trois femmes l'aimaient : qu'a-t-il fait, lui ! de leur amour?...

Oh ! combien de fois , avant de connaître celles que leur malheur devait jeter sur son passage , il avait senti son cœur se précipiter vers un bonheur sans forme et sans nom, qui , au printemps de l'existence , est dans la nature, dans l'air : aimant fantastique et trompeur , toujours cherché, toujours introuvable, qu'on appelle et qui ne répond pas , qu'on croit parfois être la gloire, puis qu'on s'imagine être l'amour , qu'on se figure atteindre partout, et qu'on ne doit saisir nulle part... si ce n'est sans doute hors la vie, au-dessus des sphères mondaines , par-delà les idées de l'homme !...

Ripert, désabusé de ses rêves , méditait à sec et à froid. Plus d'illusions ni d'espérances. Croisant ses mains sur sa poitrine, aussi froide que les dalles d'une église , il sentait que chacune des heures de sa captivité lui imprégnait le sceau des années. 0 fatalité du destin ! Ripert était aimé de trois femmes ; chacune eût pu le rendre heureux, et Ripert fuyait devant elles. Trois amantes, trois désespoirs.

Tantôt il évoquait , dans son imagination , la séduisante apparition d'Éloïne; il la voyait flotter devant lui vague, aérienne et suave; ses formes passaient devant lui belles comme les premiers nuages de pourpre et d'or qui montent dans l'azur des cieux avec l'astre de la lumière; mais une pensée frappait le prisme : ni amour pur, ni amour ferme; et la vision perdait ses magies.

Tantôt il appelait Agnès. Oh ! que cette image chaste et pure avait de prestige et de grâce ! Où trouver plus douce compagne !... Qu'est-ce que

le bonheur ici-bas? C'est la joie sur un droit chemin, l'intérêt au milieu du calme; eh bien! ce bonheur sans nuage, Agnès le promettait à Ripert. Les jouissances frénétiques d'une passion extrême ne se trouveraient point, sans doute, auprès d'Agnès ; mais , sur les ailes de cet ange, on irait, montant vers les cieux , épuré, paisible, béni : la vertu, comme un rameau d'or chassant le maléfice , aplanissant la vie autour d'elle, y attirerait les prospérités; oui, mais Agnès n'est point aimée.

Éloïne ! . . . Agnès! . . . noms puissants ! chacune à part et séparée avait un charme irrésistible; mais lorsque surgissait auprès d'elles cette figure si brillante et si poétique de l'herbagère du Châtelet, cette nouvelle vierge gauloise , belle comme Éloïne et chaste comme Agnès, cette divinité fière et dévouée, âpre et tendre, sauvage et naïve, renouvelée des temps antiques . cette fille d'Ossian , à cheveux noirs et à écharpe d'éclairs , errante au milieu des tempêtes ; oh !

comme toute autre image s'effaçait avec rapidité! comme tout autre éclat se perdait!... Mais hélas! ses prestiges mêmes, sou nom, sa renommée , son éclat , tout se dressait entre elle et lui comme ennemi, barrière et poignard.

Ripert a fouillé dans son cœur; il ne peut plus se le dissimuler : c'est Etiennette qui y règne; et, d'après des engagements sacrés, c'est Agnès qu'il doit épouser. Quelle route va-t-il suivre?... Il ne songe qu'à l'herbagère... il la voit devant lui sans cesse... éplorée... défaite... mourante : elle! la première amie de sa jeunesse 1... elle, à moitié déjà dans la tombe!... elle que l'amour a tuée ! « Oh! se disait-il con- » stamment, cette femme! comme elle aimait!» Et, la tête penchée sur sa poitrine, se rappelant les scènes touchantes de l'herbagère, il passait d'un supplice à un autre. Vainement cherchait-il à classer ses douleurs pour les combattre, et à les analyser pour les vaincre, il ne pouvait co-

lorcr l'avenir d'aucun de ces rayons d'espérance sans lesquels la jeunesse éteinte n'est plus qu'une fleur sans parfum.

Plus de pensées vers Éloïne ; elle sera l'épouse d'un duc, la maîtresse d'un roi, peut-être : il l'aura bientôt oubliée. Qui sait si cette femme, ambitieuse d'éclat et de triomphes, n'a pas contribué, quoique involontairement, à sa perte, en lui conservant un imprudent souvenir devant les émissaires du trône! Qui sait si les ennemis de Ripert n'ont pas jeté quelque ferment de jalousie dans l'esprit de Charles VI ! jalousie qui expliquerait l'irritation imprévue du prince et la captivité prolongée du comte!... Oh ! cependant l'héritier de Philippe -Auguste a trop de vertus et d'honneur pour sacrifier à une intrigue d'amour un de ses plus fidèles guerriers... Hélas! qu'était devenu ce temps heureux où Savoisy, libre d'inquiétudes et d'ennuis, s'élançait joyeusement dans la vie, l'âme et le

cœur en avant? il lui semblait alors , dans son orgueil déjeune homme, que malheurs, obstacles, mécomptes, orages, souffrances, périls, tout pourrait être un piédestal à son courage pour le grandir et l'illustrer. Que d1affreux désenchantements ! Ripert n'a plus de rêves de gloire , Ripert n'a plus de rêves d'amour : rien devant lui que de sombres nuages: rien autour de lui qu'une froide prison. Point d'amis, point de protecteurs. Une condamnation juridique va peut-être le dégrader : car l'innocence est peu de chose quand le pouvoir la veut coupable. Ripert se sent perdu pour le monde ; mais il fait trop peu de cas de ce que le vulgaire appelle la fortune pour s'humilier sous ses coups. Il s'enveloppe avec un dédaigneux mépris des adversités qui l'accablent; et sa douleur, devant ses geôliers, se pose insouciante et railleuse.

Plusieurs jours s'étaient passés depuis son arrestation. Les vents mugissaient avec violence hors des murailles de sa demeure : il tombait

234 LHERBAGERE

des torrents de pluie ; et d'horribles inondations ravageaient les bords de la Seine 1 .

Tout à coup, le captif entend des pas précipités se diriger vers sa prison. Est-ce un ami que Dieu lui envoie? ce ne pourrait être qu'Ambroise !... Oh ! oui : c'est le ministre du Ciel. « — Savoisy ! tes fers sont brisés ! » Le prisonnier, reconnaissant, s'est jeté dans les bras du prêtre : mais il n'a témoigné aucune joie de sa délivrance ; il s'est contenté de sourire ; et le saint vieillard continue :

« — Mon départ pour le camp royal ayant » été retardé par des circonstances impérieuses , » je n'ai pu te sauver plus tôt. Instruit des accu- » sations horribles dont tu étaisla victime, je suis » parvenu jusqu'au roi. La vérité manque rare- » ment d'éloquence aux jours où, pour sauver » un ami , l'éloquence est nécessité. La Provi- » dence a fait arriver sur mes lèvres quelques-

1 Dulaurc, Hisi. de Paris, (. II.

» uues de ces inspirations heureuses qui touchent » le cœur des monarques. Charles VI, grâce aux » prières de l'église, et, ainsi que tu l'espérais, » a en effet recouvré, depuis peu , ses forces et » sa raison. L'amour passager qu'on lui prête, » à tort ou à raison , peu importe , ne saurait » influencer en rien sa justice. Une basse ja- » lousie est indigne d'un grand cœur : le sien » m'a écouté, m'a compris; et la liberté t'est » rendue ; j'en apporte Tordre signé. Maintenant » suis-moi : hâtons-nous. Il est d'autres victimes » à secourir. Viens! j'aurai besoin de ton aide.

» — Et votre mission , mon père?...

» — N'a eu ni résultat ni succès. De grands » événements ont eu lieu : ils se sont succédé » si rapidement que je n'ai pas même eu le » temps de commencer les négociations proje- » tées. Avant que j'aie pu être admis près du » roi , les vingt mille soldats citoyens, campés » dans la plaine de Saint-Denis, avaient mis » bas les armes sans condition. Les premières

256 LHERBAGÈRE

» sommations du souverain n'avaient rencontré » aucune résistance. La plupart des chefs de la » révolte avaient fui ; et la capitale, tremblante, » se rendait à discrétion.

» — Ainsi, ni combats ni traités?

» — Ni concessions.

» — A merveille! Les vengeances du camp » royal auront leurs coudées franches ; et la » haine aura son champ libre. Au reste , j'y ai » réfléchi : une transaction politique entre le » pouvoir et la révolte est presque toujours une » sottise qui se termine par un parjure, une » folie qui finit par une violence. Les bourreaux » vont avoir beau jeu. Qu a-t-on fait de Hugues » Aubriot?

» — Aubriot, le jour môme de sa délivrance , » et à la suite de sa promenade triomphale dans » Paris, s'est échappé furtivement du milieu des » rebelles , s'est rendu au camp de Charles VI , » a demandé pardon de la honteuse apothéose » qu'il s'était vu forcé de subir ; et . se retirant

» à tout jamais des affaires publiques, il a » obtenu du roi l'autorisation daller finir » paisiblement ses jours dans une solitude loin- » taine \ Mais quittons cette triste enceinte. » On t'appelle ailleurs, Savoisy; on a besoin » de toi.

» — Et qui donc? Mon appui ne serait que » nuisible. Il me siérait bien, aujourd'hui, à » moi, soldat débile et tombé, de m'ériger en » chef et soutien ! Je ne veux plus de rôle ici- » bas , que celui de simple témoin ; et encore » je ne sais , mon père , si devant les tableaux » du temps, tableaux dégoûtants et honteux , il » me plaira de regarder.

1 Froissard. — Juvénal des Ursins. — Mézerai. — Daniel. — Velly. — Anquetil. — Lévesque , etc. — « Ce fut aux environs » de Dijon, sa patrie, qu'il retourna s'ensevelir dans l'obscu- » ritéj le souvenir du bien qu'il avait fait le consola dans sa re- » traite , et de la fortune qu'il avait perdue et de l'ignominie » qu'il n'avait pas méritée. » Lévesque, la France sous les Valois , t. III, p. 7.

» — Ripert ! . . . quel trouble égare tes sens !

» —J'ai toute ma raison, Ambroise. Mais » poussé , par les déceptions de la vie , à me sé- » parer violemment des hommes et des choses , » je me suis fait vœu de renoncement au monde : » j'y vivrai libre cependant , sans couvent . sans » prise d'habit. Mais, comme les victimes vouées » à l'éternelle solitude , je m'y cloîtrerai en moi- » même : j'en ai le droit ; j'en aurai la force.

» — Exagération ! Savoisy. L'extrême dou- » leur a toujours un extrême langage ; mais le » cœur du brave est comme la voûte des cieux , » il a beau se couvrir de sombres nuées , le ri- » deau noir passe ou se brise , et , tôt ou tard , » après la tempête, l'azur du firmament repa- » raît.

» — Mon père, où est le roi maintenant?

» — Il doit être à l'hôtel Saint-Paul.

» — Quoi! déjà rentré dans Paris?...

» — Sans doute, et à la tête des siens. Plu- » sieurs députés de la faction vaincue s'élnnt

» présentés aux portes de la ville pour lui de- » mander grâce, il a refusé de les entendre , et » a passé outre sans les écouter. Aucun désordre » n'a eu lieu \

» — Et les soldats de la révolte?

» — On en a désarmé cent mille 2.

» — Et quelles sont les victimes que vous me » parliez de secourir?... Est-il des condamnés à » mort?

» — On en nomme plusieurs.

» — Lesquels?

» —D'abord, l'ami de votre famille, celui » qui sauva votre père, (avocat-général Des- » m a rets.

' « L'armée se distribua dans les quartiers. Les soldats avaient » défense sous peine de mort de commettre aucune violence. Les s bourgeois les logèrent sans résistance. Il n'y eut de 'punis que » deux hommes qui se permirent publiquement des cris séditieux. » Us furent pendus à leurs fenêtres. » Anquetil , t. III, in-12, p. 24.

* Froissard. — Mézerai. — Juvénal des tlrsins. — Anquetil, t. III, in-4 2, p. 24 , et les auteurs déjà cités.

240 L'IIERBAGÈRE

» Je me rappelle, continue l'abbé avec une » lenteur solennelle , les paroles du comte Phi- » lippe de Savoisy à son lit de mort. Vous me » les avez répétées à l'abbaye de Saint-Victor ; » les voici : Si le malheur venait à frapper Jean » Desmarcts, sois son protecteur dévoué : sacrifie- )> toi pour lui s'il le faut. »

Ripert, dont le front s'était baissé , relève brusquement la tête avec une de ces souffrances vives, aiguës, poignantes , auxquelles la réflexion manque pour se reconnaître ellesmêmes. Cette superbe apathie sous laquelle il s'était flatté de pouvoir désormais étouffer les sentiments ardents de la jeunesse , cette enveloppe de glace dont il croyait s'être fait un invincible rempart pour s'isoler de ses semblables, ces grands édifices de raisonnements derrière lesquels il s'imaginait dérober et comprimer à jamais ses secrètes pensées de cœur, tout est tombé, tout s'est écroulé... devant le dernier vœu de son père.

» — Partons! je suis à vous , s'écrie-l-il ; par- » tons! il faut sauver Desmarets.

» — Bien! jeune homme, répond l'abbé; » bien ! je reconnais mon élève

» — Desmarets est-il arrête?

» — Desmarets est à la Bastille.

» — Est-il déjà jugé?

» — Oui , mon fils ; il doit avoir la tête tran- » chée. Le billot fatal se prépare. »

La pâleur de la mort s'est répandue sur les traits de Ripert; et les muscles de son visage se sont gonflés comme près de se rompre.

» — Mon père ! courons à son aide ! reprend- » il avec violence; guidez mes pas! que puis-je » faire? Infortuné Jean Desmarets!... n'a-t-il » donc plus que nous pour soutiens?... que » nous pour unique ressource?

» — L'université en corps a dû aller se jeter » aux pieds du roi pour implorer sa miséricorde

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