‹ L'herbagèreChapitre 3 sur 13 · II. i · texte numérisé non relu

II. i

Su L'HERBAGÈRE

» songe? réplique avec aigreur la vieille : il » aggravante ses sottises. Je l'ai dit et je le ré- » pète , la laveuse , accoutrée au moine , Ta tout » entier accaparé. Du reste, ils se vontàmer- » veille. Même beauté, mêmes allures.

» — Eh bien ! dit le bandit , qu'ils s'épousent. » Ahl si j'avais aussi ma compagne, si vous » plaidiez pour moi , Madeleine ! vous si puis- » santé , et si habile ! . . . . »

La flatterie a produit son effet : le ressentiment de la veuve Bernabo s'est fondu rapidement et s'est évanoui comme le frimas du matin devant le soleil de midi. Sa voix est devenue presque douce.

« — Ingrat!... on a pensé à vous. Ce soir, à » cette même table, je disais en reluquant la la- » veuse et le frocard : ce sont là deux oiseaux genti- » ment appareillés : ça fait déjà son nid, je le gage ,• » puis, je glissais tout bas à ma fille : JSicolas » t'irait bien aussi. Fameux gars ! ça craque et ça » dague. Je vewx qu'il t'épouse . Tiennette.

» — Ah I vous lui donniez ce conseil , brave » femme! excellente amiel Et que répondait » votre fille?

» — Rien.

» — Et le moine?

» — Il ne soufflait mot.

» — Vrai ?

» — Demandez à ma nièce.

» — Elle repousse mes questions.

» — Pas toutes, reprend l'herbagèreavecun » gracieux sourire : s'il est des questions qui » choquent, il en est qui peuvent flatter. Cela » dépend du ton , de l'accent.

» — Eh quoi ! interrompt le routier, ma voix , » si je savais la conduire , pourrait aller à votre » cœur?.... »

Un doux regard d'Etiennette eût fait tomber le monstre à ses pieds. Il eût tout oublié près délie , et la révolte et les batailles, et la lavandière et le moine.

Un bourgeois armé, de la ville , entre en ce moment dans la salle.

« — Maître! il y a du bruit dans le faubourg, » des espèces d'attroupements. On a vu rôder » autour de ce logis des gens à casaques guerrières » qui ne sont pas de notre bord. Il s'est formé » des bandes suspectes. 11 y a des pièges tendus; » il faut se méfier des traîtres. Garde à nous ! la » nuit est bien noire. »

Nicolas Flamand, qui s'était rassis près d'Etiennette , se lève d'un air effrayé.

« — Le moine est peut-être encore là! »

Puis , se tournant vers Madeleine :

« — Par où est-il sorti de cbez vous ?

» — Je n'en sais trop rien : je dormais.

» — Par la porte, dit l'herbagère.

» — Etiennette ! reprend le chef, je ne doute » pas de votre dévouement à notre cause : le » sang de votre père m'en répond. Votre voix , » d'ailleurs , sur mes sens est comme l'eau sur » l'incendie. Je repousse donc tout soupçon...

» mais, cependant , il faut que je visite soigneu- » sèment cette demeure et ses alentours , et le » jardin et la poterne. Vous le permettrez, » n'est-ce pas?... vous m'aiderez dans mes re- » cherches? la sûreté publique l'ordonne.

» — Je guiderai moi-même vos pas.

» — Venez! dit le brigand ravi. Et quant à » vous, mère Madeleine, n'oubliez pas le signal » convenu : au moindre bruit, donnez l'alarme; » et, au premier semblant de péril, sonnez du » cor , sonnez trois fois.

» — Partez!... compère! partez vite : j'ai » l'œil au guet et l'ouïe fine. »

La vicomtesse et le chevalier, au fond de l'enceinte mystérieuse où ils s'étaient réfugiés , n'entendaient ni les tendresses et les menaces de Nicolas Flamand , ni les avanies et les divagations de la veuve Bernabo ; la petite porte communiquant à la chambre où ils se trouvaient était percée dans un gros mur, et re-

couverte d'une épaisse tenture. Aucun bruit ne parvenait jusqu'aux fugitifs , et rien n'y accrois sait leurs alarmes.

Savoisy, à la pâle clarté d'une lampe, examine et parcourt avec une curiosité inquiète leur asile momentané. C'était une espèce de laboratoire assez vaste qui jadis avait dû servir à quelque physicien chimiste, ou à quelque ami de l'art notoire, ou à quelque vieux nécromant. On y remarquait çà et là des restes de fioles brisées, des débris d'instruments cabalistiques, et des figures d'astronomie; une sorte de lit de repos, plusieurs escabeaux délabrés, un bahut de forme bizarre , et une table à tapis de cuir , le tout dune extrême vétusté , meublaient et garnissaient l'enceinte. Il ne s'y trouvait point de foyer.

Ce lieu , inhabité depuis nombre d'années , n'avait qu'une seule fenêtre; elle était couverte de planches, et l'air ne pouvait y passer : la vicomtesse, suffoquée, se sentait près de défaillir.

Savoisy , effrayé pour elle , a voulu déboucher la croisée; c'était uue imprudence sans doute : il y est parvenu peu à peu ; il a enlevé , presque sans bruit , le dangereux échafaudage. Eloïne revient à elle.

La fenêtre donnait sur un clos isolé à peu de distance des remparts. Ce clos, avec arbustes et treilles , était environné de murailles. On n'y remarquait qu'un sentier : il conduisait à la poterne.

La vicomtesse , encore oppressée, s'est assise au fond du laboratoire, sur le petit lit de repos, à quelques pas de la croisée. Le comte s'est placé près délie ; il contemple avec ravissement , aux demi-clartés de la lampe , la suave et gracieuse figure que le sort lui a confiée. Eloïne avait repris courage; ses vêtements de lavandière , si peu en harmonie avec ses manières de grande dame , ajoutaient un charme de plus à toutes les magies de sa beauté. Son regard doux et péné-

m L'HERBAGÈRE

trant , son attitude penchée et coquette , sa langueur ineffable et tendre , semblaient là , suppliants et maîtres , demander à la fois assistance au courage et grâce à l'amour. La brise des nuits murmurait harmonieusement sous la feuillée. Les bruits lointains de la ville se perdaient dans le gazouillement rapproché des oiseaux. Le cri rauquedes sentinelles du rempart fuyait , adouci , dans l'espace. Une odeur balsamique, s'élevant des bosquets voisins , parfumait l'air et ses ténèbres. Éloïne et Ripert se regardaient en soupirant : une foule d'émotions enivrantes et dangereuses leur avaient imposé le silence , car ce qui venait à leur pensée n'eût pu s'échapper de leurs lèvres ; mais on n'est jamais muet en amour , bien qu'on s'interdise de parler. Plus l'âme, quand elle est remplie, a d'insignifiants entretiens , plus le sentiment s'y fait jour : le désordre et la gaucherie y ont tant d'éloquence et de grâce! On n'écoute pas ce qui se débite, on n'entend que ce qui se tait; et

presque toujours , entre amants , plus on dit mal , et mieux on s'exprime.

Les périls de la situation, le voisinage des brigands, Étiennette et Nicolas , Rouen, la poterne et le roi , n'occupaient plus les fugitifs. Ils étaient ensemble, ils aimaient : le reste était tombé en oubli ; les moments coulaient pleins de charmes. Un calme de béatitude infinie, une sorte de volupté intime , s'étendaient sous les ombres du firmament , dans les émanations de la terre , sous les haleines de la nuit, et dans les concerts du bocage , comme si la nature, autour deux, eût voulu fêter leur amour.

« — Ripert, dit Éloïne tremblante, ma ter- » reur s'est évanouie. Oh! par un temps si pur » et si beau, le mal pourrait-il nous attein- » dre!... Admirable nuit! regardez!

» — Oh oui 1 répond le preux avec enthou- » siasme. Jamais nuit n'offrit plus de charme.

» — Que de dangers , pourtant , nous entou- » rentî... poursuit tout bas la vicomtesse.

» — Des dangers!... interrompt Ripert; ici » tout me semble délices. »

Éloïne a baissé les yeux ; l'éclat de ceux en face l'effraient.

« — L'heure avance , continue-t-elle; l'enne- » mi nous cherche... Ecoutez!... n'entendez- » vous pas une voix?... au-dehors,... une voix » de femme?

» — Oui : c'est celle d'Étiennette.

» — Etiennette ! a répété la vicomtesse avec » une amertume rêveuse ; c'est vrai : elle veille » sur vous; elle est là : je l'avais oublié. Quelle » âme généreuse et forte ! . . . Hélas ! il est à » craindre peut-être...

» — Non , rassurez-vous : point de crainte ! » écartez toute sombre image.

» — Celle d'Étiennette , Ripert , ne ma ja- » mais quittée depuis la nuit terrible où elle » m'adressa ces inconcevables paroles : Je vous » serai à jamais comme une de ces hymnes mélanco- » ligues dont, malgré soi, au fond de lame, on se

DU CHATELET. (il

» répète les accords. Oh ! cette femme , Savoisy ! » ne m'a-t-elle pas prédit que la fatalité nous re- » mettrait en présence?... et cela s est réalisé. » Pouvoir étrange que le sien ! Sire chevalier , » j'en ai peur; cette femme est votre salut : » celte femme sera ma perte. »

Éloïne versait des larmes ; ses paroles n'étaient positivement ni de la jalousie ni des reproches, ni de F effroi ni de l'amour; et cependant , en les creusant , ces divers sentiments s'y trouvaient.

La tête languissamment courbée, elle avait joint ses blanches mains sur son front à demi voilé ; sa pose était ravissante d'abandon , de mollesse et de grâce. Ripert était tombé à ses pieds. Ses bras qui l'entouraient peu à peu, ses beaux yeux qui la fascinaient , sa voix , son regard , son haleine, tout lui était un cercle de llamme.

Changer le cours de l'entretien et donner une autre direction à la pensée n'était plus chose

praticable. En amour, tout ce qui n'est pas cette passion est sans chaleur et sans vie ; tout ce qui ne s'y rattache pas est importun , insupportable. Ripert seul avec Éloïne , là , dans les régions de l'amour , atmosphère qui s'allume sous les regards et qui brûle dans les paroles , Ripert n'était plus maître de lui. Quand on aime avec ivresse au temps des passions , oh 1 qu'on a besoin de secours pour ne pas faillir ! . . . quelle sagesse humaine ne se fût perdue dans le mystérieux refuge d'Éloïne , où la nuit étendait ses voiles , où l'air répandait ses parfums , où le danger même , en auxiliaire à la volupté , venait jeter la faiblesse entre les bras du courage, où la peur poussait à l'amour ...

La lampe venait de s'éteindre Adieu

raison , devoir et vertu !

La porte s'ouvre tout à coup.

« — Venez ! s'écrie Étiennette. Madame 1 » vous êtes sauvée ! »

Elle s'avançait à la hâte , un flambeau de cire à la main... Dieu ! quelle subite pâleur !... Elle recule consternée.

La vicomtesse , défaillante , avait essayé de se lever à l'approche de l'herbagère ; mais elle n'avait pu faire un seul pas ; et , sans le secours de Ripert , qui l'avait promptement secourue , elle tombait inanimée.

Sa confusion , sa rougeur , le désordre de ses vêtements et le trouble de Savoisy , que d'accusateurs à la fois!... Rien na échappé à l'œil perçant et jaloux d'Etiennette. Elle reste immobile un instant , le visage morne et glacé ; puis, s'arrachant à sa stupeur, elle reprend d'une voix sombre :

« — Et je disais : vous êtes sauvée!... N'im- » porte ! suivez-moi , madame ! »

Eloine a repris ses sens ; mais la physionomie de l'herbagère est venue la frapper d'une nou-

velle terreur : il y régnait une expression de mépris , de menace et de haine , qui n'avait nul besoin du secours de la parole pour éclater dans toute sa force.

« — Où nous menez-vous? s'écrie la vicom- » tesse avec égarement. Non, Ripert ,... je ne » le veux pas,... je ne suivrai point cette » femme.

» — Silence ! répond Étiennette , n'élevez » plus le ton aussi haut : vous en avez perdu le » droit.

» — Venez! poursuit-elle avec ironie, hâtez- » vous! les moments sont chers. On va vous » ouvrir la poterne : vous retournerez à la cour, » au sein des grandeurs de la terre. Hier , ma- » dame, auprès de vous j'étais peu de chose ici- » bas ; aujourd'hui. . . je vous en rends grâces. . . » les distances sont bien changées : on est tom » bée... je suis debout.

» — 0 Ripert!... murmure Eloïne.

» — Et lui!... continue l'herbagère , cet

» homme!... il ne vous aime pas. Il ne veut » pas de vous pour épouse : il me Ta dit ce ma- » tin même... Il n'a jamais menti , madame.

» — Sortons ! » s'est écrié Savoisy.

Et le preux entraîne Éloïne.

La vieille sœur de Morand , revenue de son état d'ivresse, attendait les deux fugitifs : Étiennette lui avait donné des explications , aussi vraisemblables que possible, sur sa conduite à leur égard ; elle était parvenue à trouver des raisons plausibles pour motiver ce qu'il y avait d'étrange dans ses actions. Madeleine ne comprenait pas encore parfaitement pourquoi il avait fallu cacher la lavandière et le moine aux yeux de Nicolas Flamand ; et pourquoi le chef rouennais ne devait point être instruit de leur secrète mission au camp ennemi : mais l'ascendant de sa nièce sur elle était irrésistible. Elleavaitfinipar adopter les éclaircissements de l'herbagère, par y trouver prudence et sagesse , et enfin par y applaudir. Tout soupçon s'était dissipé.

Elle a revu ses deux inconnus.

« — Nouvelle alerte ! dit la vieille. Une partie » des attroupements du faubourg , que poursui- » vaient nos gens tout à l'heure, est revenue » sous mes murailles. J'ai regardé par la croisée * » des conjurés, des traîtres, sont là.

» — Se peut-il 1 s'écrie l'herbagère. Oh I » quelle nuit ! quelle nuit terrible ! »

Ripert avait jeté un coup d'œil d'intelligence et de satisfaction sur la vicomtesse; car l'attroupement qui effrayait Madeleine était sans doute une réunion de braves accourant à leur aide. Le bruit menaçant du dehors devait être un heureux signal , un prélude à leur délivrance : mais Eloïne, abattue sous le poids des souffrances, écoutait et n'entendait rien, regardait et ne pouvait voir. Sa volonté n'était plus qu'un instinct machinal d'où la rétlexion s'était retirée. Et l'on eût dit, au mouvement singulier qui la poussait d'un lieu à un autre, quelle ne devait

la faculté de marcher qu'au mécanisme d'un ressort.

« — Mort de Dieu ! a repris Madeleiue avec » un tressaillement subit. J'ai peur que les portes » de ma maison, mal refermées par Nicolas, ne » nous livrent à l'ennemi, Par Satan ! fautbar- » ricader. Qu'en dis-tu, ma fille?

» — J'y cours.

» — T'attendrons-nous?

» — Partez en avant. Conduisez vite au » fond du pourpris cette lavandière et ce moine. » Je vous y rejoindrai dans l'instant. Ouvrez- » leur l'issue des remparts.

» — Toi! va clore les fenêtres basses ! . . . Bou- » che les soupiraux des caves ! S'ils envahissaient » la maison , les lâches ! nous serions perdus. »

La veuve Bernabo , en parlant ainsi , descendait rapidement l'escalier du logis, précédée par Etiennette , et suivie par les fugitifs. Elle avait pris sur un bahut de sa chambre une petite lan-

terne de corne; elle l'avait allumée à la hâte ; et, bien que boitant d'une jambe, elle marchait à pas pressés.

« — Séparons-nous ici : dit Étiennette ; voici » votre chemin , Madeleine : là , dehors , cette » allée... à droite. Où est la clef de la poterne?

» — Je l'ai au fond de ma sacoche.

» — Que Dieu vous conduise ! . . . partez ; je » ne tarderai point à vous suivre.

» — Pas trop de presse ! mon enfant. Epie » bien... farfouille... et débusque.

» — Si de votre côté, ma mère, il y avait » piège... appelez-moi.

» — Je sais quoi faire en pareil cas : mar- » mote entre ses dents la vieille : j'ai ma sauve- » garde à mon cou : on m'entendra sonner du » cor. »

Le chevalier seul avait attentivement prêté Foreille à ces derniers mots.

Lherbagère était déjà loin.

Madeleine, Eloïne et Ripert, sont sortis du

vieux bâtiment. La fraîcheur de la nuit, la brise se jouant entre les treilles, et l'humidité des gazons, raniment les sens de la vicomtesse. Elle commence à respirer plus librement; sa paupière roule des larmes ; ses facultés morales lui reviennent; son cœur s'élève en secret vers le Dieu des miséricordes, celui qui soulage les peines, celui qui pardonne les fautes; elle pense, car elle prie.

« — Courage î lui dit tout bas Ripert : nos » gens sont là... Vous êtes sauvée!

„ Moi! réplique la vicomtesse, moi sau-

» véeî... vous m'avez perdue. »

Et un profond soupir lui échappe.

Que d'amertume dans sa plainte! que de douleurs dans son reproche !... L'horloge de la cathédrale, en ce moment, sonne minuit : c'est rheure où, d'après le plan convenu, le roi et ses fidèles guerriers doivent être au pied du rempart : l'ombre aura été favorable; et , à travers le bois qui couvre une partie de la plaine ,

ils auront pu, sans être aperçus, se glisser facilement jusqu'à la fameuse poterne.

« — Minuit sonne : le roi est là , reprend Ri- » pert à demi-voix.

» — Chut!... pas d'imprudentes paroles. La » poterne est encore loin. »

En effet , du logis de Madeleine au rempart de la ville , il y avait environ cent toises : que ce trajet paraissait long! La soupçonneuse vieille avait constamment l'œil sur le moine. Sa nièce n'étant plus là pour dominer ses pensées, elle revenait à ses habitudes de méfiance; une voix intérieure semblait lui crier à chaque pas : cet homme va livrer Rouen.

Soudain Madeleine s'arrête... elle se tourne vers Ri pert.

« — Frater! n'avez- vous rien entendu?... » — Rien que le murmure du vent. »

La marchande de poisson , dirigeant sur les fugitifs la vacillante clarté de sa lanterne, a poursuivi d'un ton revêche.

« — Vous vous parliez bas tout à l'heure : à » quoi bon ces cachoteries ! on dirait fallace ' et » cabale.

» — Vous savez , répond Savoisy , qu'en fait » de missions secrètes , il faut combinaisons et » mystères.

» — Et, tout trottant, vous combinez. Il a » toujours, sous main, sa riposte. Fier matou » que ce tonsuré ! »

La vieille continue sa marche.

Mais elle cheminait lentement. Une vague inquiétude la tourmentait ; sa main gauche avait la lanterne , sa main droite tenait le cor.

Presque arrivée à la poterne, elle recule brusquement.

« — Écoutez ! . . . dit-elle : écoutez ! cette fois » ce n'est pas le vent.

» — Non : répond le preux avec calme. Mais » c'est le bruit des feuilles mortes qui craquent » sous nos pieds.

1 Fallace, tromperies.

» — C'est toi , et non les feuilles qui cra- » quent > Moinillon! la chose se gâte. Les cou- » reurs de laveuses ne m'en feront pas accroire. » Entre nous, ça finira mal. »

Et la vieille, courbant la tète, écoutait avec une attention opiniâlre; sa respiration en était suspendue. Elle avait déposé sa lanterne sur le gazon; sa main pressait le cor protecteur; et toutes ses facultés réunies se concentraient dans son oreille.

« — Hâtez-vous d'ouvrir : il est tard , disait » la vicomtesse de Meaux.

» — Tard ou non , je n'ouvrirai pas , répond » le cerbère femelle. 11 y a ici quelque embus- » cade... un bruit sourd derrière la muraille... » je ne suis ni sourde, ni niaise... Et puis en- » core , oyez le miracle! voilà la blanchisseuse » qui parle!... Au large! je n'ouvrirai pas. »

Elle avait attaché, par un crochet, à sa cein-

* Craquer , faire des contes.

ture la lourde clef de la poterne. Le cor de Nicolas Flamand était suspendu à son cou. Heure solennelle et terrible ! Les bandits du chef rouennais faisaient leur ronde à peu de distance. Le roi de France et son armée étaient derrière la muraille. Ici la mort : là le salut.

En cette affreuse position , Ripert s'est un instant consulté... C'en est fait! il a pris une de ces décisions rapides que le courage seul inspire, et que l'audace seule exécute. Il s'avance vers Madeleine :

« — Ouvrez ! plus de retards ! Ouvrez !

» — Non , frocard , répond la mégère , re- » culeî ou je sonne ma trompe. »

Un cri rauque se fait entendre. C'est celui d'une sentinelle lointaine qui vient d'apercevoir sous les murs assiégés quelque indice de trahison. Son cri d'alarme a retenti.

« — Garde à vous! archers! garde à vous !

» — A moi le cor!... s'écrie Madeleine. »

Et l'instrument est à ses lèvres.

Mais Savoisy le lui arrache. Il s'est précipité sur elle , et cherche à étouffer ses cris. La farouche élève des halles , l'œil en feu ; la lèvre écumante , se débat avec une inconcevable vigueur. En vain le guerrier, lui serrant la gorge d'une main robuste , fermait tout passage à ses vociférations , la mégère luttait encore.

Cependant Ripert venait de lui arracher la clef de la poterne : il la jette à la vicomtesse.

« — Ouvrez! hâtez-vous! ouvrez vite! »

Mais Madeleine , au comble de la rage , avait repris des forces nouvelles. Savoisy se voit contrainte ne plus user de ménagements : la vieille, tombée sur le sol , s'était roulée du côté de sa lanterne , et l'avait adroitement éteinte ; elle compte sur les ténèbres , et sa hardiesse redouble. Le chevalier n'hésite plus ; il enveloppe la tête de Madeleine des plis de son jupon ; il la tient renversée à terre ; et, le genou sur sa poitrine , il ne lui laisse plus ni la possibilité de mouvoir ni la faculté de crier. Étouffée par le

vêtement rude et serré qui lui couvrait nonseulement la bouche, mais le visage tout entier, elle s'épuise , elle succombe. Tout meurt chez elle , hors la furie. Impossible de faire grâce : les convulsions de la victime étaient de nature féroce, et forçaient à la barbarie. Nul terme au combat, sans la mort. Pas d'autre voie, pas d'autre issue. . . Faudra-t-il aller jusqu'au bout! . . . Au moment où la vicomtesse de Meaux s'était élancée vers la clef que lui jetait Savoisy , la lanterne de Madeleine venait d'être éteinte et brisée. Les ténèbres épaisses qui couvraient le ciel et la terre ne permettaient plus de distinguer aucun objet. Eloïne , en tâtonnant , cherchait en vain sur le gazon ; la clef ne se retrouvait point ; et , dans le désordre d'une situation aussi périlleuse, au milieu des agitations de la peur, la vicomtesse cherchait mal.

« — Mon Dieu ! . . . mon Dieu ! . . murmurait- » elle, à laide!... ayez pitié de nous! »

A quelques pas , derrière le mur , elle en-

tendait un bruit d'hommes d'armes. Le roi Charles VI était là. Hélas! qu'il fallait peu de chose en ce moment pour la délivrance de tous ! Une clef dans une serrure : le droit et l'honneur triomphaient. Une clef dans une serrure : et la ville était affranchie. Une clef dans une serrure : et plus d'horreurs , plus de victimes. 0 désastreuse obscurité! la clef de la poterne est perdue.

« — Mon Dieu!... un rayon de lumière! ré- » pétait Eloïne éperdue. Un peu de clarté !...

» — En voici ! »

Quel coup de foudre! Étiennette!

Elle avait un flambeau à la main. Elle approche... quel cri lugubre!... Elle vient d'apercevoir un corps immobile étendu aux pieds de Ripert; elle se précipite vers lui, sans comprendre l'événement, sans pressentir la catastrophe : deux désespoirs vont être en présence.

Le guerrier s'était relevé. Etiennette , glacée d'effroi, débarrsase à la hûte le visage de sa tante du jupon qui l'enveloppait. A la lueur de son

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flambeau, elle se baisse, elle regarde... Un cadavre défiguré!... Ciel!... Madeleine!... elle était morte.

Savoisy l'avait étouffée.

« — Morte ! s'écrie Étiennette.

» — Quoi ! . . . morte ! . . . répète Ripert. »

Et, s'inclinant sur sa victime, il a posé la main sur son cœur : le cœur avait cessé de battre.

Bien que le meurtre eût été involontaire , il n'en était pas moins commis : quel moment pour le chevalier ! L'herbagère, saisie d'horreur, et les cheveux dressés sur sa tète , chancelait comme si une puissance invisible l'eut roulée dans un tourbillon confus de feux et de ténèbres. Toute parole expirait en face de cette convulsion sans parole : Ripert reste muet devant elle.

« — Que d'infamies! dit Étiennette. Une » grande dame flétrie, une vieille femme assas- » sinée! une hospitalité trahie! tout cela en- » semble , à la fois ! . . . Et pourquoi mettre à » mort Madeleine?... elle m'aidait à te sauver!

» — Non. Arrivée à la poterne, elle refusait » de l'ouvrir.

» — Mais j'étais là!... j'allais accourir! pour- » quoi ne pas m'avoir attendue?

» — Ah ! je ne croyais pas la tuer.

h — Ainsi donc, reprend l'herbagère, j'au- » rai vu mutiler mon père , étrangler ma mère » adoptive : et cela, par toi et les tiens 1... et, » toujours auprès du bourreau , je me trouve » présente au meurtre ! . . . Achève ! encore un » crime! tue-moi ! »

Ripert s'est frappé violemment le front , comme pour y briser je ne sais quel obstacle élevé tout à coup entre sa pensée et sa raison, son devoir et sa volonté. Plus d'espérance de salut, plus de moyen d'évasion , tant qu'Étiennette sera là. Se délivrer d'elle ou périr! épouvantable alternative! Là, près du port... il faut opter... nouveau crime, ou complet naufrage. Deux abîmes ! lequel choisir?

Ah ! l'esprit en vain eût parlé : le cœur a décidé la question.

Riper t tenait le cor des bandits ; il le présente à rherbagère.

« — Sonne! Nicolas n'est pas loin.

» — Tu es mort, si j'appelle !

» — Sonne!

» —En effet, le sang veut le sang, et un » meurtre en appelle un autre. Donne 1 »

Elle avait pris l'instrument. Mais son regard , fixé sur Ripert, ne brillait point du feu des vengeances. Le cor est tombé de ses mains.

« — Non ! . . . s'écrie-t-elle , assez de meurtres ! » Il y a je ne sais quoi dans mon cœur, soit dé- » menée, soit sortilège... mais tu massacrerais » tous les miens , tu lèverais ta dague sur moi , » que je t'épargnerais encore , que ta vie me se- » rait toujours chère. Oh! Savoisy ! délivre-moi, » par pitié, du supplice de ta puissance sur moi. » Frappe ! sauve-moi de t'aimer ! »

Et, levant ses bras suppliants , elle tombe à genoux devant lui.

On frappe à la poterne, au dehors. La fille de Morand tressaille ; elle se relève égarée.

m —Je comprends : l'ennemi est là. Ma- » deleine le pressentait. Ah 1 je vois maintenant » pourquoi tu l'as tuée. Il y a ici un piège tendu. » Perfide ! avoue-le.

» — Je T avoue.

» — Malheureux ! tu veux donc périr ! . .. Mais » non : c'est plutôt moi, pauvre femme. Allons , » Ripert! je suis sans défense : tu es fort, tu as » ton poignard. Un meurtre de plus, ce n'est » rien... surtout lorsqu'il s'agit du sort d'un » prince et d'un royaume. Ah ! ne me laisse » pas réfléchir ! Mets-moi vite, par compassion , » dans l'impossibilité d'être barbare envers toi » ou déloyale envers les miens , de te laisser » impunément livrer la ville à Charles VI ou » d'appeler la mort sur ta tête! Encore une

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» fois, par pitié, mon ami! mou frère! tue- » moi. »

Et, au comble du désespoir, elle a saisi Tépée de Ripert.

« — Un nouveau forfait t'épouvante : eh bien , » Savoisy ! je m'en charge. Permets-moi de te » l'épargner. »

Mais Ripert, l'âme déchirée, lui arrachait larme fatale. Nouveaux transports , nouvelle lutte. Éloïne, pendant ce temps , s'était emparée du flambeau que l'herbagère avait jeté de côté, et qui brûlait encore auprès d'elle. La viccntesse, à ses clartés, cherchait la clef de la potcne ; ô bonheur ! elle l'a trouvée.

Savoisy , maître d'Étiennetle , la tenait captVe en ses bras, et la pressait contre son cœur.

« — Non, tu ne mourras point, disait-il. « Non : ton existence m'est chère. . . Eh pourquoi » t'arracher à moi? Charles arrive,... il est là , » c'est vrai ;... mais il \ient pour sauver Rouen , » pour le bonheur de tous, pour le tien. Ma n. s

» sœur ! ah ! s'il est vrai que tu m'aimes , confie- » moi donc ta destinée ! pourquoi ce désespoir , » ce délire?... Où est donc mon pouvoir sur » toi? Quoi! je t'appelle! et plus de réponse!... » mon cœur parle , et tu le repousses ! . . . »

Savoisy , emporté par les émotions ardentes qui s'emparaient de lui tour à tour, avait d'irrésistibles accents. Ses démonstrations de tendresse étaient aussi sincères que vives. Comme enveloppée de leur charme , Etiennette , pâle et sans voix, restait sans mouvement et sans force. Surprise, éperdue, enivrée, elle écoutait, le cœur palpitant , la pensée à demi perdie , jetée au dépourvu , tout à coup, dans une réjion imprévue de souffrances et de délices, de Urtures et d'espérances , entre les cieux et Ls abîmes. Les lèvres du comte Ripert étaient presque contre les siennes. Elle respirait son haleine. La douce étreinte du guerrier refoulait la plainte en son âme , et y brisait la résistance. Oh ! que de sensations extrêmes ! Il s'y confon-

dait, à la fois, du désespoir et du bonheur, de l'épouvante et de l'amour, de l'inertie et du délire , de l'angoisse et des voluptés.

Éloïne est à la poterne ; la clef tourne dans la serrure... C'en est fait, la ville est livrée !

Un flot de soldats armes s'est précipité par la poterne sous les murs intérieurs de Rouen. A ce flot en succède un autre ; et le jardin de Madeleine est envahi de toutes parts.

Cependant les sentinelles du rempart avaient au loin crié : trahison! Le tocsin d'alarmes a sonné : la ville est réveillée en sursaut.

Les partisans du roi , armés , prévenus et nombreux , entouraient le logis de Madeleine : ils s'y sont ouvert un passage, et bientôt ils joignent leurs frères.

La poterne , extrêmement étroite , laissait passer trop peu de soldats; on entaille, on brise le mur ; et une énorme brèche est ouverte 'o « — Mont-Joie et saint Denis ! victoire ! » L'air retentit d'acclamations prolongées ; et le duc d'Anjou , à la tête d'un nombreux corps de chevaliers , s'est avancé vers Savoisy ; il aperçoit Étiennette.

« — Qu'on s'empare de cette fille ! dit le » régent à ses archers : c'est le boute-feu des » révoltes , l'herbagere du Châtetet !

» — Monseigneur ! s'écrie Savoisy, arrêtez ! . . . » elle est sous ma garde; elle nous a rendu » d'immenses services : elle m'a sauvé la vie » dans Rouen ; sans elle , ni vous ni moi ne

1 Froissard. — Juvénal des Ursins. — Lévesque, la France sous les Valois , t. III, p. 5.

» serions ici. Je réponds d'elle... c'est ma » sœur. »

Étiennette, à Tordre donné par le régent à ses hommes d'armes, s'était pressée contre Ripert ; et , la tête penchée sur sa poitrine , elle semblait écouter, avec le calme de l'insensibilité, l'arrêt qui allait décider de son sort. Sa position était horrible , et pourtant elle y trouvait un charme indicible, une mystérieuse jouissance. Elle était au bord d'un précipice , mais elle y était pour Ripert. Elle avait tenu , un instant , entre ses mains, la vie et les destins du comte ; et si , lui , il l'avait perdue , elle , du moins , elle l'avait sauvé. Ripert lui devait son triomphe : à lui maintenant à déployer ouvertement pour elle tout ce qu'il y avait en lui de tendre , de loyal et d'énergique. 11 la tenait d'un bras vigoureux pour l'appuyer et la défendre. Avec quelle anxiété mêlée d'enchantement elle écoutait les pulsations du cœur de Ripert. . car enfin, n'importe comment, ce cœur, alors, battait pour

elle. Quelle lui était douce la pensée que Savoisy était, en ce moment, son ami, son frère, son maître! bien plus, son asile et sa vie! Comme elle s'abandonnait doucement, et sans réflexion, à l'avenir qu'il allait lui faire , et dont il se trouvait l'arbitré sans qu'elle eût à s'en occuper! Dans la carrière du guerrier , à côté de lui, sur sa route , elle était enfin quelque chose... aide et obstacle, ombre et lumière , un être hors la ligne commune , à qui il devait beaucoup , et qui était appelé peut-être à son tour à beaucoup lui devoir aussi : leur existence allait donc , en quelque sorte , se fondre dans un échange de services , et s'enchaîner dans une réciprocité de dévouements. Oh! sur le front d'Etiennette , que de joies et que de douleurs! que d'ivresse et que d'infortune !

« — Savoisy ! reprend le régent, cette fille est » ma prisonnière; plus tard vous pourrez la » défendre : en ce moment je m'en empare.

» — Mon prince! le roi la protège; il m'avait

DU GHATELET. 89

» envoyé près d'elle : j'ai promis au nom de » mon maître...

» — Elle a donc trahi son drapeau? » interrompt le duc étonné.

Mais l'herbagère, à ces paroles j relevant son front indigné , n'a pu s'imposer le silence :

« — Non , je n'ai point trahi les miens : j'ai » sauvé Ripert, voilà tout.

» — Archers! saisissez-la! dit le prince.

» — Soldats! n'approchez pas! » dit le comte.

Et, hors de lui , il tire son glaive.

Mais quelles clameurs retentissent !

« — Le roi ! ... le roi!. . . Vive le roi ! »

Charles VI était sur la brèche ' : il accourt : son armée le suit.

« — Que fais-tu là? dit-il à Ripert.

» — Je défends ma libératrice que veut m'en-

' Lévesque, la France sous les Valois, t. III, p. 5. — Anquetil , t III , ih-J2, p. 14 , et les auteurs déjà cités.

» lever le régent. Sire 1 j'en appelle à votre jus- » tice. Vous m'avez promis sa grâce : je ré- » clame sa liberté.

» — Tu l'obtiendras , répond le monarque. » Jeune fille , vous êtes libre ! »

Il fait quelques pas et s'arrête :

« — Que vois-je I un cadavre!... une » femme!... »

Étiennette a frissonné. Toutes ses haines se réveillent. Le souvenir de son père , et le corps inanimé de Madeleine , la rappellent à la vengeance. Hélas ! . . . et elle venait de contribuer en quelque sorte au triomphe du duc d'Anjou. Le désespoir s'empare d'elle. Un affreux remords la saisit.

» — C'était la sœur de mon pèrel... s'écrie- » t-elle, une seconde mère pour moi!... et c'est » vous qui l'avez tuée 1 . . .

Le roi, étonné, la regarde. Elle était d'une beauté ravissante. Ses yeux ardents roulaient des larmes ; ses joues offraient de vives couleurs;

et l'expression de son visage avait un éclat singulier.

« — Nous!... ce meurtre!... dit Charles VI.

» — Oui, vous!... par la main d'un des vô- » très. Et qui tua mon père? Encore vous.

» — Etiennette ! reprend le roi, voulez-vous » nous suivre?...

» — Jamais.

» — Nous vous pardonnons ce délire ; et nos » bienfaits...

» — Je les repousse.

» — Vous nous jugez mal...

» — Je vous hais. »

Et, fuyant à travers les ombres, elle a disparu comme un trait.

« — Aux combats! s'écrie le régent. Cheva- » liers! laville est à nous. »

Les cohortes, qui affluaient de toutes parts, s'étaient grossies autour du monarque. Il est temps de se mettre en marche. Savoisy a ra

92 L'HERBAGÈRK

conté en peu de mots l'affreux drame de la poterne; et Charles VI, entourant la vicomtesse de Meaux des soins les plus attentifs et des égards les plus marqués , lui a peint sa reconnaissance avec courtoisie et chaleur. Elle avait aidé au triomphe , une part lui en revenait.

Le roi a franchi le jardin. A chaque instant de nouvelles troupes venaient se réunir aux siennes ; la terreur était parmi les rebelles. Tout fuyait consterné devant l'étendard de la France. Nicolas Flamand , ni aucun autre chef rouennais n'avait pu rallier assez d'hommes armés pour oser risquer un combat. Le drapier souverain , aussitôt après la ridicule parade du marché public, s'était démis de son pouvoir, et la nuit même, en toute hâte , s'était échappé de la ville \

Le fils de Charles V s'attendait à quelque ré-

' Lévesque, t. III. — Anquetil , t. III, in-12, p. 14. — Velly. — Dampmartin , et tou6 les historiens.

sistance. 0 triompheinespéré! les audacieux artisans de révolutions, qui, la veille, parlaient si haut, maintenant n'avaient plus de voix. Intrépides sur leterrain deslâchetés, ils défaillaientaucbampdu courage. La tête avait tourné aux meneurs de la rébellion ; et le peuple, rejetant avec dédain le parti vaincu , courait avec enthousiasme au devant du parti vainqueur.

Le roi est au milieu de Rouen. Les maisons s'illuminent sur son passage. Ce n'est plus le tocsin qui sonne; les cloches, à grande volée, annoncent une fête publique : leur carillon bruyant et joyeux porte au ciel des actions de grâces ; c'est un premier hymne de délivrance ! L'encens fume au pied des autels; le crime fuit sous les ténèbres, la justice a repris ses droits. Oh! que les joies de la cité ont changé de physionomie ! La veille elles étaient toute fureur, aujourd'hui elles sont tout amour. La population de Rouen , armée naguère de poignards, n'a plus à la main que des palmes : Vive à jamais le roi! s'é-

crie-t-elle ; et, au premier rayon de l'aurore, la ville rebelle , soumise , était aux pieds de Charles VI.

Le soleil brillait à l'horizon. L'héritier de saint Louis , entouré de ses chevaliers , se félicitait de sa victoire. Il avait choisi pour demeure un des vieux palais de Rouen ; là , il dictait ses ordres suprêmes. Éloïne, appelée près de lui , était assise au fond de la salle. Les périls qu'elle avait courus à Rouen , et le dévouement qu'elle y avait montré, la rehaussaient aux yeux du monarque. Les courtisans avaient déjà remarqué, avec une secrète satisfaction , que les empressements de Charles VI auprès d'elle commençaient à ressembler à de l'amour : ils pressentaient le prochain règne dune favorite. La vicomtesse avait repris son éclat , sa tranquillité , ses parures et son cercle d'adorateurs. Le roi s'entretenait

avec elle , et lui parlait à demi-voix. Le comte Ripert se présente.

« — Viens ! nous f attendions , dit le prince. » Un courrier de Paris nous a apporté d'assez fâ- » cheuses nouvelles . Notre capitale en est encore à » préparer des révoltes. On y rêve la république.

» — Nous abattrons cette hydre à cent têtes.

» — Ici , reprend le noble monarque , nos » ordres sont déjà donnés pour le prompt châ- » timent des chefs de l'insurrection. Quant à » Gros, il aura sa grâce. Malheureusement, on » n'a pu s'emparer de Nicolas Flamand ; et ce » misérable a couru de nouveau prêcher la ré- » volte à Paris. Cet homme, nous le pressen- » tons, fera bien du mal à la France.

» — Moins, peut-être, quelherbagère, inter- » rompt le duc d'Anjou. Nous la tenions entre » nos mains... et nous lavons lâchée,., quelle » faute ! Cette femme , je le pressens , fera bien » du mal à la France.

» —Paris, reprend le jeune prince, a de fidèles

96 L'HEBBAGÈRE

» serviteurs. Nous y avons des forces imposan- » tes; et un soulèvement populaire n'y est pas » à redouter dans la position actuelle. Ecoutez ! » braves chevaliers : Paris n'est pas , en ce mo- » ment, le point central d'où part, dirigé » contre toutes les monarchies , un feu d'em- » brasement général ; non , le foyer terrible est » la Flandre '. Philippe Artevelle , le fils du bras- » seur souverain , y a relevé l'étendard de la sou- » veraineté populaire. Il appelle les nations à la » révolte : il annonce une ère nouvelle , une ré- » publique européenne. Si Artevelle a des » triomphes , tous les trônes seront ébranlés 2. » Guerriers ! c'est à Gand qu'il faut aller étouffer » le génie des révolutions. Que nos vaillants sol- » dats s'y préparent. Nous allons partir pour la

1 Barante, Hist. des ducs de Bourgogne. — Lévesque, la France sous les Valois. — Mézcrai. — Velly. — Danie!. — Anquctil. — Dampmarlin , etc.

2 Barante. Hist. des ducs de Bourgogne ; et les auteurs déjà «i teV

» Flandre : Toi ! Savoisy ! quels sont tes projets ? » — Sire! une promesse sacrée —

« —Ah! oui : te rappelle à Paris!... pour » épouser Agnès Desmarets ? »

Quel coup a frappé Eloïne! son œil interroge Ripert.. ..

« — Mais , bien qu'Agnès nous intéresse , con- » tinue Charles, d'un ton grave, nousnepouvons » autoriserun pareil mariage: nousdevons même « le défendre : jusqu'à nouvel ordre, du moins. » Apprends, Savoisy! que Jean Desmarets, au » lieu de se retirer dans la solitude, hors des » intrigues et des émeutes, ainsi qu'il nous » l'avait promis, s'est mis, au contraire, enrela- » tion continuelle et directe avec les perturbateurs » de l'état. On a intercepté ses écrits , et sa félo- » nie est prouvée. Cet incorrigible tribun , » manquant à ses engagements , t'a dégagé lui- » même des tiens. Tallier à lui, lorsqu'il se » joint à nos ennemis, serait nous déclarer la

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