II
98 L'HERBAGÈRE DU CIÏATELET.
» guerre. Choisis! . . . son drapeau ou le mien !.
» Lequel veux-tu ?
» — Celui de la France.
» — Tu vas donc nous suivre?
» — Partout, »
A l'une des extrémités de Paris, du côté de la porte Montmartre, et le long d'une rue isolée au bout de laquelle s'élevait une chapelle à sainte Marie l'Egyptienne , deux personnes pressaient le pas. Le soleil était couché depuis longtemps; la soirée était obscure , l'air était froid. La pluie tombait par intervalles.
Les deux individus ei-dessus mentionnés cheminaient silencieusement au milieu d'horribles cloaques; car les rues de ce quartier-là n'étaient point encore pavées; et à peine pouvaient-ils se tirer, en s'aidant mutuellement, des immondices et des boues qui obstruaient les voies publiques.
Cependant aucun obstacle ne les décourageait ; ils continuaient leur trajet avec persévérance. Le but était sans doute important. L'un de ces inconnus était Nicolas Flamand. Quel était l'autre? Étiennette.
L'herbagère du Chatelet, enveloppée d'une mante brune, ne prêtait que peu d'attention aux tendres empressements de son compagnon de route. Une pensée, entièrement étrangère à sa position du moment, absorbait son âme et ses sens. Un homme était partout devant elle, accaparant ses facultés , dominant à jamais sa vie : et ce n'était pas Nicolas.
Oh! le désespoir ne s'attache bien qu'aux af-
fections pleines de force et d'avenir, qui saignent quand on les déchire, et tuent quand on les a brisées ; il n'a poiut de prise sur les tendresses souffrantes qu'un événement peut distraire, et une parole consoler. Hélas! Etiennette avait une de ces aines exceptionnelles qui ne rompent pas leurs attachements comme on dénoue un lien qui s'use. Aussi quelle existence d'angoisses ! Elle se jetait en vain dans les feux de la vengeance pour y étouffer ceux de 1 amour; plus elle abhorrait Charles VI, plus elle adorait Savoisy.
Une monomauie inconcevable et farouche avait concentré toutes ses haines sur un seul objet; et cet objet, c'était le roi. Elle s'était imbue de l'idée qu'en lui seul reposaient les destinées de la monarchie et les institutions de l'état. Les docteurs de la république, dont elle avait écoulé avidement le dévergondage révolutionnaire, étaient parvenus à lui persuader qu'avec le roi mourrait la royauté, qu'avec la royauté
finirait la noblesse , qu'avec la noblesse disparaîtraient les préjugés de la naissance ; et que du milieu de ces destructions s'élèveraient une loi de nivellement et un gouvernement de liberté, qui aboliraient tous les préviléges , feraient de tous les hommes des frères , fondraient toutes les familles en une , et descendraient le ciel sur la terre.
L'héritier de Philippe-Auguste était donc aux yeux d'Étiennette le seul obstacle à la régénération universelle dont se mûrissait le grand œuvre. Elle attribuait à Charles VI la mort de son père , la fin tragique de sa tante , les infamies du duc d'Anjou, les misères du peuple, les folies de la cour, les turpitudes de la ville , les impiétés du schisme , et jusqu'aux horreurs des révoltes.
Nicolas Flamand et les siens n'avaient cessé d'attiser en elle cette llamme d'exaltation patriotique qui, au temps des calamités royales, eût fait d'elle une Jeanne d'Arc . avant qu'ait
DU CHATELEÏ. 103
paru la bergère de Vaucouleurs, si les esprits du bien eussent pu s'en emparer pour le salut de la couronne et pour la gloire du siècle. Hélas! les rhéteurs l'égaraient; et, tournant au profit de leurs passions la grande unie de lherbagère, ils exploitaient jusqu'à ses vertus.
Étiennette, ardente et sensible, avait soif d'amour et de vie, d'illusions et de bonheur; mais l'amour, elle n'en avait ressenti que les supplices; la vie, elle n'en avait éprouvé que les amertumes ; les illusions , elles fuyaient devant elle; le bonheur , elle n'en connaissait que le nom. Ah ! si une destinée fatale ne l'eut arrachée de sa sphère , elle eut pu , parmi ses semblables , vivre heureuse et l'esprit tranquille. Les travaux matériels dune position vulgaire auraient pu offrir du charme à celle qui n'eût pas été jetée dans les poétiques régions des existences dorées. Une entière félicité n'est, en ce monde, nulle part; mais il s'en trouve un peu partout, en bas autant qu'en haut, plus
peut-être. Le secret pour goûter ce peu est d'abord, avant toute chose, de rester chacun à sa place.
Oh i se voir condamnée à de grossières habitudes après qu'une brillante éducation vous a formé à d'élégantes coutumes : quel épouvantable supplice! Ëtiennette l'avait subi. D'abord, aux premiers jours de sa chute, l'idée qu'en travaillant pour son père elle soutenait ses vieux jours était venue enflammer son courage; elle avait mis sa gloire à supporter gaiement son malheur; elle s'était efforcée de porter, au milieu des souffrances de son état et des misères de sa position, le piquant de sa grâce, l'originalité de son esprit, et le prestige de ses charmes. Aussi que de célébrité! Parmi les étudiants, les ouvriers et la populace, que d'admiration ! que d'encens ! c'était comme une fée des légendes, une création merveilleuse; et son pouvoir était sans bornes. Comment, ainsi placée dans la vie, ne pas adopter avec enthou-
siasme une voie d'affranchissement! L'herbagère s'y était élancée vive et confiante; mais le long drame des émeutes, la mort cruelle de son°père, les scènes féroces de Rouen, et la triste fin de sa tante , étaient venus , depuis , rechanger de nouveau son être : plus de gaieté, plus de sourire; adieu les émotions joyeuses! les flatteuses consolations ! les capricieuses épreuves! rien qu'une pensée : la vengeance! 11 n'y avait plus pour elle que deux routes possibles : Tune était celle des résignations et de la retraite ; Paulre, celle de la révolte et de l'abîme! Ah! sans la fatalité des circonstances, et l'entraînement d un faux devoir, qui ne la laissait pas maîtresse d'elle-même, elle eût préféré la première.
« — Où donc est le logis du bossu? dit-elle à
„ Nicolas Flamand ; j'avoue que je me sens fati-
» guée : quel mauvais temps et quels cloaques!
„ Patience! nous sommes au but, répond
» le héros des truands.
» — Sommes-nous attendus?. . . est-ce l'heure?
» — Le nécromant doit être à son poste.
» — N'est-ce pas un vieillard difforme?
» — 11 est béquillard , trapu , contrefait ; mais » on ne saurait juger son âge; il a comme em- » piégé le temps : il est de toutes les saisons.
» — Et sa puissance est grande ?
» — Immense. Sardonique et facétieux , il a » une méchanceté riante, et une perfidie joviale » qui n'appartiennent qu'à lui seul. 11 a le se- » cret de tous les philtres magiques ; il sait les « paroles qui tuent. Gare au roi , s'il jure sa » perte!
» — La jurera-t-il?
» — Mort-Dieu ! je l'espère.
» — A-t-on des nouvelles de Flandre?
» — Oui : la république y prospère. Les » blancs chaperons ' de Gand , levés pour l'affran-
1 La faction des corps et métiers s'appelait ainsi : les blancs chaperons commirent d'horribles excès. — Froissard. — Juvcnal des Ursins, et les auteurs déjà cités.
» chissement des nations , ont décidé de mettre » à mort tous les amis des rois et des princes \ » Ce nouveau peuple de Dieu et de la liberté a » proclamé Philippe Artevelle le Moïse flamand2 ; » leur Pharaon est déconfit : Louis de Mâle a pris » la fuite. Cinq mille enfants du libre vouloir ont » escofié, aux portes de Bruges , quarante mille » nourrissons de la tyrannie3 : tout va bien.
» — Où est Charles VI?
„ — H doit être arrivé, en ce moment, sur » le territoire flamand. Le prince, qu'il compte » sauver, a disparu on ne sait où4. On s'occira
1 Deux bourgeois ayant osé émettre un vœu pacifique furent massacrés à l'instant. — Froissard. — Lévesque, t. III , p. 15.
5 La voix de leurs prédicateurs , les comparant au peuple de Dieu , nommait Artevelle Moïse, et le comte de Mâle Pharaon. — Lévesque, la France sous les Valois, t. III, p. 16.
3 Lévesque, la France sous les Valois, t. III, p. 15 ci 16. — Anquelil , t. III, in-12, p. 18.
4 II se réfugia chez une pauvre vieille femme à qui il avait fait souvent l'aumône , et qui le cacha dans sa bicoque. Voyez tous les historiens.
iOS L'HERBAGÈRE
» au pont de Commines \ L'heure du grabuge » a tinté. Si le roi de France est battu, on lui » coupera la retraite; Paris lui fermera ses por- » tes. Un soulèvement général se prépare en » Allemagne, en Italie, en Hollande, en An- » gleterre, partout. Le complot est vaste et » hardi. Qu'ArtevelIe repousse Charles, et plus » de trônes en Europe 2.
» — Paris est calme.
» — Le feu couve. »
Lherbagère n'a rien répondu. Ses lèvres, agitées d'un sourire funèbre . avaient perdu leur teinte vermeille; et son regard était glacé.
« — Pourquoi celte sombre tristesse? a re- » pris Nicolas Flamand , d'une voix railleuse et
1 C'était la frontière. Le combat fut peu terrible, Charles VI battit les Flamands. — Anquetil , in-12, t. III, p. 20.
3 Celte grande conjuration eût peut-être eu des suites terribles sans la victoire de Rosbec. Tous les historiens en conviennent. Voyez Barantc , Anquetil , Velly , etc.
» mécontente. A qui pensez- vous donc?. . . à » Ripert?
» — Pourquoi pas?
» — Moi ! je hais cet homme.
» — Libre à vous : quant à moi , je l'aime.
» — C'est l'ennemi de notre cause.
» — C'est Tami de mon enfance.
» — Et vous avouez votre amour?
» — Pareil aveu se fait rarement. Si j'aime » quelqu'un ici-bas, si j'ai fait un pas, bien ou » ma! , sur le fatal terrain de l'amour, nul ne » m'y fera reculer : vous moins encore que tout » autre.
» — Toujours d'offensantes répliques!
» — Pourquoi d'indiscrètes questions?
» — Oh ! c'est que vos rêveries , je le vois , ne » sont pas toutes à la vengeance.
» — Nicolas Flamand , brisons là. Ce que je » puis vous attester, c'est que ma pensée, cou-
MO L'HERBAGÈRE
» rant avec rapidité d'un bout à l'autre de ma » vie , n'y trouve en ce moment aucune station » consolatrice. Du reste , je reçois les rigueurs » du sort, comme des hôtes accoutumés. Je n'ai » plus de famille; je n'ai point d'avenir. Il est » des positions où il n'y a de remède que de » l'autre côté de la tombe. Regretter ce qu'on » aime et vivre avec ce qui déplaît : supplice » double ; et c'est le mien. Le dernier est pour » moi le pire. Que Dieu me dise : viens à moi! » que le monde me crie : va-t'en! et que tous » deux soient obéis : je bénirai le Ciel et la » terre.
» — Mais la gloire qui vous appelle!
» — Supposons qu'elle vienne à moi : quand » on a l'Ame déchirée, qu'importent des palmes » au front! et puis, le temps, ce grand effaceur, » a bientôt rayé noms et gloire. Tout s'éteint... » jusqu'à l'amour même.
» — Vous n'en êtes pas arrivée là. Vous vous » jetez dans les chimères...
» — Pour chercher des soulagements.
» — Et quant à la vengeance?. . .
» — Oh ! j'y cours. Il me faut des passions, » des devoirs et des vertus qui me soient des » chances de mort. Le siècle où nous vivons » m'aura jeté, en passant, un sourire de sur- » prise et de curiosité... je ne lui en demande » pas davantage. Moi disparue, il portera ail— » leurs son attention éphémère et son errante )> activité. Au surplus , il est peut-être besoin » d'une immense adversité pour expier une ar- » dente imagination... J'ai trop senti pour vi- » vre longtemps. »
Le désordre de ces pensées , et l'étrangeté de ce langage, étourdissaient le chef des truands. Cet homme grossier et farouche ne pouvait rien comprendre à un essor d'intelligence et à des mystères de cœur qui planaient hors de sa portée. 11 est devant la maison du nécromant ; il approche; il frappe trois coups.
Une porte s'est ouverte par le moyen d'un
ressort invisible. Aucun individu ne s'est présenté pour recevoir les visiteurs. Nicolas Flamand traverse, à tâtons, une allée sombre, aboutissant à un escalier souterrain. Il descend ensuite une assez grande quantité de marches à la lueur d'une petitelampe allumée à l'entrée des caves; et, parfaitement initié aux mystères du logis, il introduit Etiennette auprès du fameux Roboam.
Le nécromancien juif était assis sur un large escabeau , au fond d'une rotonde voûtée. Son visage était éclairé, ainsi que l'enceinte, par la flamme ardente d'un brasier, au-dessus duquel bouillonnaient, dans une énorme chaudière, des eaux et des plantes magiques.
Là, tout ce qui pouvait effrayer les sens était ingénieusement réuni pour imposer à l'imagination, et frapper l'esprit de vertiges. Une peau de crocodile suspendue au plafond poussait, de temps à autre, de longs sifflements. Un coq blanc et deux chats noirs jouaient, auprès de
Iloboam, avec un bouc à longue barbe. Une sorte de squelette voilé, dressée dans une niche delà muraille, murmurait d'inintelligibles accents, comme une vie sortant de la mort, un néant prenant une voix. Plusieurs llacons à gros ventre et à col étroit , qui garnissaient les parois de l'antre diabolique, enflaient ou désenflaient ainsi que des outres qu'on souffle : aucune main pourtant n'y touchait. Là se voyaient, pêlemêle entassés , des animaux morts et vivants , des plantes sèches et fleuries , des dépouilles de couleuvre et des toisons de brebis, des dents de tigre et des plumes de cygne. Sur un petit fourneau , dans un coin , un creuset , des récipients , et des matras soumettaient à l'action du feu des distillations alchimiques : l'acier d'un poignard y trempait.
Les jets lumineux, de diverses couleurs, qui s'élançaient de la grande fournaise , comme d'une gueule embrasée, prenaient, multipliés par la peur, mille formes capricieuses. La voûte ,
tantôt rouge et verte , tantôt jaune et bleue , changeait successivement de teintes , selon la variation des flammes chimiques. Une aiguière de faux vermeil oscillait d'une étrange façon, sur une table en fer rouillé. Parfois , les murailles craquaient ; et une tète , hérissée de poils et de cornes, sans bras, sans jambes et sans corps, était en l'air, devant Roboam , où rien ne l'y tenait suspendue : elle y semblait flotter sans support.
Nicolas Flamand se prosterne.
« — Maître puissant! dit le rebelle , voici » l1 héroïne du peuple. Eclaire-la cette nuitée ! »> sois accointable * à nos vengeances , et baille- » lui recette à triomphes. »
Roboam s'est à demi soulevé de son escabeau , en manière de courtoisie. Sa figure , creuse et sèche , était tellement barbue , qu'à peine on voyait à nu ses yeux et son nez. Il était horriblement difforme; et cependant il y avait quelque
s Accointable, «racieux, favorable.
DU GHATELET. 415
chose de risible dans l'attirail de sa laideur. Sa chevelure était crépue, ses jambes demi -nues étaient torses. Un manteau rouge et noir était drapé autour de lui ; une espèce de turban en fourrure , avec une aigrette en métal , surmontait son front olivâtre ; il n'avait rien négligé pour que la bizarrerie de son costume fut en harmonie avec l'appareil fantasmagorique de sa demeure. Sa main , en guise de sceptre , tenait deux serpents enlacés ; et son regard , perçant et malin, semblait, fixé sur quelque objet, lancer un sillon phosphorique.
« —Lève-toi! répond le nécromant d'une » voix si grêle et si aiguë qu'on eût dit le cri d'une » scie : lève-toi! mais courbe la tête. Messager » aux yeux de hibou ! ne te figure pas que tu » puisses être, devant moi, l'aigle regardant le «soleil. Toi! la belle, approche et devise. » Quant à moi , je ne sonnerai mot avant que » monnaie n'ait tinté. J'ai la gibecière aux ora- » clés : as-tu l'escarcelle aux écus? »
Le grotesque de la harangue a déridé le front d'Etiennette; elle a déposé, selon l'usage, plusieurs pièces d'argent, dans l'urne placée aux pieds du juif. Elle n'éprouvait nul effroi. Tout à coup, un vent glacial, soufflant dans ses beaux cheveux avec le bruit d'un battement d'ailes et un nuage de poussière, a paru troubler ses esprits. Quelque chose a fui dans ses jambes; et, d'un amas de cendres voisines, est parti un soupir plaintif.
Roboam éclate de rire. Puis, l'oreille penchée du côté du creuset où paraissait frémir une petite composition bitumineuse . il continue d'un air distrait :
« — Conte-moi ton cas, jeune fille ; as-tu feu » d'amour à éteindre? j'ai là lopins et maléfices » qui jettent glaçons sur brasiers.
» — Ce n'est point l'amour qui m'amène, » répond l'herbagère avec calme : c'est la haine, » c'est la vengeance!
DU CHATELET. il 7
» — Je vous l'ai déjà expliqué; reprend » le héros des émeutes.
» — Tais-toi ! interrompt Roboam ; tais-toi , » volaille de potence ! où je te baillerai en pâ- » ture à monsieur mon bouc à barbiches ! »
L'insulte était trop burlesque pour être offensante : c'était une gentillesse nécromancière d'un genre tout particulier. La bouche grimaçante du facétieux alchimiste accompagnait ses paroles d'un ricanement protecteur; et son geste de familiarité badine était l'opposé des menaces.
« — Oui , continue-t-il , je le sais, la mignonne » a de hautes vues. Il lui faut mort d'homme et » de roi : nous aiderons à la besogne. »
Il s'est levé avec lenteur , dirige ses pas crochus vers le petit fourneau; et , arrivé près du creuset, il en retire un long poignard.
« — De par satanas ! belle enfant! prends ce » fer et frappe le roi. Vois-tu les signes et figures
118 L'HERBAGÈKE
» que ma main à tracés sur la lame!... qu'ils » touchent seulement, ils tuent, i
» — Je n'ai jamais commis de meurtre, a » répliqué Étiennette; votre poignard me fait » horreur.
»> — Préféres-tu breuvage homicide?
» — Pas plus le poison que le fer.
» — Des tremblements et des scrupules ! La » petite n'ira pas loin : c'est mou comme un » onguent mal séché. Hohé! loup cervier des » truands! quel sot jupon m'amènes-tu là! » Point ne m'agréent les femmelettes.
» — Lherbagère a du cœur , messire ! a re- » pris Nicolas Flamand ; mais il lui faut de no- » blés armes. Le poignard et le poison ne s'a- » justent bien qu'aux mains lâches. Il est » d'ailleurs plusieurs moyens d'attaquer une » royauté : on peut l'abattre et la détruire sans » précisément la tuer. Le sang n'est pas tou- » jours nécessaire , et la vengeance a plus d'un » sentier. Cherchez! votre génie est immense.
» — La grande chaudière bouillonne... dit » Roboam d'un ton solennel. J'ai ce qu'il faut... » à l'œuvre ! . . . et silence ! »
Il frappe , à ces mots , sur une timbale voisine ; un tapage infernal y répond. On distingue, au milieu du vacarme, un cliquetis d'écaillés, un choc d'instruments en cuivre , un grognement de bêtes fauves , un roulement lointain de tonnerre , et le rire de l'alchimiste.
Les flammes qui sortaient du brasier se sont subitement éteintes. Une épaisse obscurité s'étend sur le caveau. Tous les bruits cessent peu à peu ; et l'on n'entend plus que la main de Roboam , qui , enfoncée dans l'eau bouillante , y remue une plaque d'airain : l'œuvre sans nom s'accomplissait.
Mais bientôt , le long des murailles , trois lampes pendues çà et là se sont rallumées d'elles-mêmes. Le nécromant juif , un bras nu plongé dans la chaudière , retire , d'un amas d'aromates cuits et de peaux bouillies, une es-
m) L'IIERBAGÈRE
pèce de bouclier; son bras n'est ni brûlé ni rougi.
« — Voici l'arme de la vengeance! dit le sar- » dojiique bossu. Écoute, ô minette sensible! » tu crains d'empoisonner et d'occire? Eh bien ! » ceci , comme le « mané, théccl, phares » du roi » ripailleur Balthazar, peut foudroyer la toute- » puissance, sans qu'il y ait meurtrier ni meur- » tre. Cela te convient-il, cher agneau? ni cris, » ni plaies , ni sang , ni coliques : c'est du for- » fait à l'eau de rose. »
Étieunette , sans écouter , avait pris l'égide en ses mains. L'airain, sorti d'une eau bouillonnante, était aussi froid que le marbre.
« — A quoi peut servir cet écu? demande- » l-elle au nécromanl; quelle est sa vertu? » qu'en ferais-je?. . .
» — Par un soleil ardent de midi, répond » avec emphase le juif, mets-toi sur le passage » du roi , les pieds nus et vêtue de blanc , celte » arme magique à la main; lève le bouclier l'a-
» tal , frappe-le d'un tapin de fer, en criant au » prince : malheur !.. . et là , tout à coup devant » toi , semblable à Aabuchodonosor réduit à la » condition des bêtes, Charles VI, perdant la » raison , n'aura plus rien d'humain que les » formes.
» — Admirable et juste vengeance! inter- » rompt Nicolas Flamand. »
L'herbagère examinait avec une surprise attentive le bouclier du magicien. Des caractères cabalistiques y étaient gravés , et le bronze en était sonore : on eût dit l'airain d'une cloche.
« — Seigneur lloboam ! reprend-elle , où » joindre le prince?
» — A l'armée.
» — Au camp?... dans un palais?... sur la » plaine?...
» — Mieux vaudrait au milieu des bois.
» — Quand me conseillez-vous de partir?
» — Après le soulèvement de Paris.
» — Ce sera sous peu, dit Nicolas; nous
» n'attendons , pour secouer nos chaînes , que » la nouvelle du premier succès d'Artevelle 4 ; » nous l'aurons peut-être demain.
» — Demain alors, reprend l'alchimiste, » avec une ironie satanique , à moi truands et » larronneurs!... plèbe en rut2... carcasses bri- » sées... grande fête pour les corbeaux !
» — Nous répondez-vous du succès? demande » au nécromant le rebelle.
» — Oui , du succès de l'homicide.
» — Et qui réussira?
» — Tout le monde.
» — Le parti de la multitude ?
» — Tantôt les uns, tantôt les autres. »
L'Israélite ricanait.
« — Maître! dit le chef des truands, éclairez- » nous de vos lumières ! . ..
» — Très- volontiers : ouvrez l'orbite. »
1 Anquctil, Hisl. de France, in-12, t. III, p. 22. 1 Plèbe en rut. Populace en délire.
DU CHATELEÏ. 125
Et Roboam pousse un sifflement prolongé , à la suite duquel s'éteignent à la fois , au même instant , et brasiers , et fourneaux, et lampes. Le squelette voilé , descendu de sa niche , en faisant craquer ses ossements , saisit , de sa main froide et décharnée, la main d'Étiennette... et l'en traîne. Les plus épaisses ténèbres enveloppent la rotonde souterraine; et, du milieu de ces noires vapeurs , partent de longs éclats de rire : celui du nécromant dominait.
Un voile d'étoffe grossière avait été jeté sur la tête de l'herbagère, et son guide pressait le pas. Un vent chaud tourbillonnait autour d'elle, et la poussait hors des caveaux.
Elle gravit l'escalier de Roboam sans presque s'apercevoir qu'elle monte. Un air frais , succédant à une atmosphère étouffante, a réveillé soudain ses esprits ; sa main n'est plus captive. .. elle arrache son voile. . . 0 surprise ! elle est dans la rue, et Nicolas Flamand est près d'elle.
La nuit est profonde... ils sont seuls. La ma-
124 L'HERBAGÈRE DU CHATELET.
gique demeure est refermée derrière eux. Le héros des truands , les yeux bandés à l'improviste , a été , comme Étiennette , jeté à la porte du juif par une invisible main. Tout cela s'est passé avec la rapidité d'un songe ; il n'en reste plus qu'une oppression pénible... un souvenir de cauchemar. Le chef rebelle est sans parole. I/herbagère a son bouclier.
L'hiver approchait à grands pas. Les bois avaient perdu leur feuillage; le soleil était sans chaleur; et déjà , quand l'aube pointait , les arbres des bords delà Lys\ semblables à des
1 La Lys , uno des principales rivières du pays flamand.
spectres mal enveloppés de linceuls , se dressaient voilés de frimas.
Novembre touchait à sa fin. Au pays flamand, ce mois-là , que de signes mystérieux ! que de présages effrayants! Chaque nuit s'éclairait de météores. Des feux errants ne cessaient de traverser l'espace des airs. Un bruit de trompettes et de clairons retentissait dans les nuées. Le cliquetis des armes et le cri des combats se faisaient entendre au sommet désert des montagnes, comme venus du firmament ; et tandis qu'aux champs de Rosbec , les armées françaises et flamandes mettaient en jeu le sort de l'Europe, on eût dit que les légions de Jéhova se disputaient la plaine des cieux '.
Mais aussi quelle lutte ! il ne s'agissait pas cette fois de savoir à qui appartiendrait telle ou
1 Mézerai s'étend longuement sur les augures extraordinaires et les signes miraculeux qui précédèrent la fameuse bataille de Rosbec ou Rosebecque. Histoire de France , in-fol., t. I , p. 93ô.
telle province , quel prince aurait tel ou tel peuple. Une question bien autrement importante allait être débattue et décidée : ou monarchie, ou république.
Philippe Artevelle , le héros de l'indépendance, n'avait besoin que dune victoire; et peut-être , s'il l'obtenait , il changeait la face du monde.
Londres, Paris, une foule de capitales, et presque toutes les nations avaient leurs émissaires à Gand. Ce grand foyer d'insurrection communiquait par un invisible chaînon de flamme avec tous les brasiers de révolte. Renversement des trônes, nivellement du genre humain , réformes religieuses, abolitions d'impôts et de taxes , tels étaient les rêves brillants qui désordonnaient les esprits et bouleversaient les états. Et c'était un roi de seize ans , qui allait, aux champs de Rosbec, sauver l'Europe monarchique!... Mais aussi c'était un roi de
France : il guidait une armée de preux ; c'était un fils de saint Louis \
Le pâle soleil du 28 novembre jetait un de ses premiers rayons sur les plaines du Montd'Or 2. 0 ciel î quel lugubre silence!... et tant de bruit la veille même!... Que de guerriers sans mouvement! L'heure du sommeil est cependant passée. Pourquoi tant de corps sur la terre? dorment-ils? Mais il n'est plus nuit. Que fontiis donc? qu'attendent-ils?... Quoi le soleil se lève sur eux : et rien ne se lève avec lui!. . quel est donc ce repos? la mort.
Et ce cadavre pendu à un arbre sur le bord
1 « Etant enfant , dit Mézerai , on lui présenta à choisir un ba- » cinet ou une couronne, il prit sans hésiter le bacinet. » T. I, in-fol., p. 929.
2 Là élait Roxbrc.
d'un fossé!... quel est-il? On dirait un prince. Il domine encore une foule... foule inanimée et muette. Le gibet lui est une espèce de trône du haut duquel il préside à toute une nation dans la tombe. Grand Dieu! c'est Philippe Artevelle !
Et ce funèbre sol?... C'est Rosbec\
France! France! gloire à tes armes! la monarchie a triomphé2.
Changement rapide et merveilleux! Le légitime souverain de la Flandre , qui , peu de temps
' Voyez , sur cette célèbre bataille , Froissard. — Juve'nal des Ursins. — Mézerai. — Velly. — Daniel. — Anquetil et tous les historiens.
a Cette bataille , dit M. de Barante, sauva toute la noblesse du sort cruel qui la menaçait. On pourrait ajouter : sauva l'ordre social. — Hist. des ducs de Bourgogne, t. I. — Van Praët. Hist. de Flandre, t. II.