‹ L'herbagèreChapitre 5 sur 13 · II · texte numérisé non relu

II

auparavant , fuyait au hasard çà et là , qui , au logis d'une mendiante et sous la paillasse d'un grabat , cachait sa misère et sa honte * , le comte de Mâle , aujourd'hui , reparaît le front couronné ; la Flandre est de nouveau sous ses lois ; l'Europe monarchique triomphe, et l'ordre social est sauvé2.

Les quatre fameux tribuns populaires dont l'éloquence incendiaire avait soulevé tant de peuples ont vu s'écrouler leur puissance 3 : toutes les villes et forteresses de Flandre ont envoyé leurs clefs à Charles VI. Le roi s'est couvert de lauriers4; le connétable de Clisson et l'élite de la noblesse française ont immortalisé

* Mézerai , in-fol., p. 928.

2 Barante , Hist. des ducs de Bourgogne , t. I. — Lévesque , la France sous les Valois, t. III.

3 Voici leurs noms : Pierre Dubois, Jean Boulé , Arnoul le Clerc et Pierre Nuité. — Mézerai , t. I , in-fol., p. 926.

4 Dampmartin , la France sous ses rois, t. II, p. 4 50 , et les auteurs déjà cités.

leurs bannières \ Dieu protégeait les armes françaises. A peine l'oriflamme avait-elle été déployée à Rosbec que le firmament, couvert jusque-là de nuages épais, avait resplendi tout à coup d'une lumière éblouissante, et qu'une blanche colombe , descendue des cieux , était venue se poser sur l'étendard de Charles VI2. Rosbec! journée miraculeuse!... Les Flamands tombaient par milliers sous le glaive de lennemi ; et les Français, invulnérables, ne voyaient point leurs rangs séclaircir. Charles VI perdit quarante hommes; Artevelle quarante mille3.

La monarchie devait triompher. France !

France! gloire à tes armes4!

1 Mêmes auteurs.

a Mézerai, t. I, in-fol., p. 953.

3 Mézerai , t.I, in-fol. , p. 932. — Daniel. — Velly. — Anquctil. — Lévesque. — Dampmartin. — Juvénal desUrsins. — Froissard, et les auteurs déjà cités.

* Une médaille fut frappée en mémoire de ce grand événement. Elle représente un immense trophée au sommet d'une montagne.

Mais quels nuages de feux et de fumée!... quel horrible embrasement!... L'ordre a été donné de réduire en cendres la ville de Courtray, une des plus belles cités de la Flandre. Qui a dicté cet ordre barbare? L'oncle du roi, le duc d'Anjou.

Ripert. qui avait suivi Charles VI, et dont la valeur s'était admirablement déployée aux comhats, était sous les murs de Courtray... il voit tourbillonner L'incendie4... « Ainsi veut le roi, » lui dit-on. — On le trompe! » s'écrie Ripert; et il vole au camp de son prince.

Charles VI était sous sa tente. Ses quatre oncles l'entouraient; une foule de gentilshommes le saluaient de leurs acclamations triom-

Ce trophée se compose de toutes les armes des Flamands vaincus et taillés en pièces à Rosbec , proche le Mont-d'Of. L'inscription porte ces mots :

Deviens etecesis ad Aureum Montera Gandavh : an 4 382.

1 Mêmes auteurs.

phales; et l'encens, selon la coutume, fumait aux pieds de la victoire.

« — Sire! disait le duc d'Anjou, il fallait un » grand exemple aux nations : votre majesté Ta » donné.

» — Sire! ajoutait le duc d'Orléans, la Pro- » vidence, qui permet l'usurpation, mais qui » ne la consacre pas, nous a livré Philippe Ar- » tevelle. 11 était mort, on l'a pendu ; et Rosbec » est son Montfaucon.

» — Mais , interrompt le roi attristé , pour- » quoi l'embrasement de Courtray?

» — Châtiment de toute justice , a répliqué » le duc de Bourgogne. Il est urgent d'en finir » avec l'esprit de sédition et les idées de jacque- » rie. Les paroles de la persuasion ne pouvant » arrêter la gangrène révolutionnaire, il faut » cautériser la plaie. D'ailleurs la ville condam- » née a mérité son sort doublement. N'est-ce » pas à une bataille de Courtray que périt un » prince de notre sang , le valeureux comte

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» d'Artois4? L'église de Courtray, Notre-Dame, » ne gardait- elle pas en trophée les cinq cents » paires d'éperons d'or des chevaliers français » massacrés non loin de ses murs2? En outre, » les habitants de Courtray n'avaient-ils pas » insolemment institué une fête publique en » mémoire de ce triomphe3? Sire, il fallait » laver cette honte , en effacer jusqu'à la trace : » or rien ne lave comme le sang, rien n'efface » comme le feu.

» — Sire! que faut-il pour régner? a repris » le duc d'Orléans; de la bonté? Non! de la » force. Et savez-vous ce qu'on a trouvé chez » les chefs populaires de Courtray? La corres- » pondance des factieux de Paris *. Ces derniers ,

' Voyez tous les historiens.

' Mézerai, 1. 1, in-fol. , p. H5-4. — Froissard. — Juvénal des Ursins.

3 Mêmes auteurs.

4 Froissard. — Juvénal des Ursins. — Mézerai, in-fol., t. I , p. 935.

» en intelligence avec les insurrections de tous » les pays, n'attendaient que le triomphe d'Ar- » tevelle pour renverser en France le trône \ » Chacun deux se croit un Brutus, et leur phare » est Guillaume Tell.

» — Duc d'Anjou ! interrompt le roi , quelles » signatures ont ces lettres?

» — Nicolas Flamand, Culdoé, JeanDesmarets2.

» — Jean Desmarets! répète Charles. »

Et ses regards pleins de courroux se dirigent sur Savoisy.

Ripert venait d'entrer sous la tente.

En ce même moment , plusieurs députés des principales villes flamandes, qui avaient sollicité et obtenu la faveur d'entretenir le roi , étaient admis en sa présence : et Clisson les introduisait. A leur tète est Pierre Dubois; ce célèbre

1 Voyez tous les écrivains déjà cités.

1 Lévesque, la France sous les Valois, t. III , p. 26 ; et les auteurs déjà cités.

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tribun, blessé à l'épaule au combat de Connues ', s'avançait le bras en écharpe : il vient parler au nom de la Flandre :

« — Sire! votre armée a vaincu; mais la » cause populaire n'est jamais plus belle que » lorsqu'elle est accablée...

» — Oui , interrompt le duc d'Orléans ; car » triomphante elle est hideuse.

» — Sire! continue le tribun, le glaive en- » vahit les états, mais ne soumet point les pen- » sées. Ici , au gré de vos désirs , vous pourrez » tout changer... hors les opinions; il y aura » de nouvelles lois, mais non de nouvelles » mœurs : vernis changé, couleurs pareilles; » autres discours, mêmes passions.

» — Pierre Dubois! dit le monarque, épar- » gnez-nous de vains préambules. Que nous » proposent les rebelles?

1 Froissard. — Juvénal des L'rsins. — Mènerai , t. I, in-fol. , p. 951. — Anqueffl, t. III, in-42, p. 22.

» — Sire! ils vous offrent la couronne; je » vous la porte , et la voici \ »

Pierre Dubois, en prononçant ces mots d'un ton emphatique et solennel , déposait aux pieds de Charles VI un diadème d'or massif.

« — Qu'entends-je ! reprend le fils de saint » Louis, avec un sourire moqueur ; la répu- » blique demandant une royauté!... les hommes » de la liberté sollicitant l'esclavage de la mo- » narchie!... En vérité, le fait est bizarre... » quel revirement d'opinion ! quelle métamor- » phose d'idées!

» — Nous haïssons Louis de Mâle, a répliqué » le grave tribun; et puisque, vaincus par le » sort, il nous faut un trône et des fers, nous » les voulons ,du moins , glorieux. La Flandre, » admirant l'héroïsme, veut pour souverain » Charles VI.

Cette proposition fut rejetée , ditMézerai, n'étant ni juste ni utile; I. I/p. 934 , in-fol. — Froissard. - Juvénal de» TJrsins- — Anquetil, in-12, t. III, p. 22.

» — Nous comprenons fort bien , dit le roi » d'un air de plus en plus ironique : vous ambi- » tionnez une violation quelconque de vos an- » ciennes institutions; et, ne pouvant faire » triompher la souveraineté de la populace fla- » mande, vous voudriez couronner l'usurpation » d'un prince français. En effet , ce ne serait » point changer le système des révolutions ; ce » ne serait que varier le mode des renverse- » ments.

» — Croyez , sire ! . . .

» — En voilà assez. Avez-vous pu penser » que nous ayons oublié les paroles récentes de » vous et de vos docteurs en rébellion? Tuez » tout, hors l'enfant de France, à qui nous apprenti drons le flamand \ Vous vous êtes trompés, » messires. Nous n'irons point à Gand nous in- » struire; car l'élève est ici le maître. Nous ne

1 Froissard. — Juvénal des Ursins. — Mézerai. — Daniel. — LéVesque , la France sous les Valois, t. III , p. 22. — Anquetil , t. III, in-<2,p. 2*.

» prendrons pas de leçons , car nous prétendons » en do?^ r.

» Auguste roi ! reprend le tribun , encour- » bantson front humblement, si vous dédaignez » la couronne qui vous est offerte , si vous ne » nous jugez pas dignes d'être vos sujets, choi » sissez-nous du moins un monarque; et, » pourvu que ce ne soit pas Louis de Mâle , nous » accepterons avec reconnaissance celui que vous » aurez nommé \ Soyez notre flambeau , notre » égide! et qu'ici, recréés par vous, notre » bonheur soit votre ouvrage.

» — Nous comprenons encore, répond Char- » les : vous êtes prêts à tout accepter , hormis „ le souverain légitime. Vous ne rougirez » d'aucun fait, pourvu qu'il renverse le droit; » vous battrez des mains à la tyrannie , si la ré- » volution la crée. Eh bien ! nous pensons au-

• Ils finirent par demander le duc de Bourgogne; mais l'oncle du roi refusa. Voyez les auteurs déjà cité*.

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» trement : Louis de Mâle régnera ; nous n'avons » combattu que pour lui , et , venant -eiever son » trône, nous redressons les monarchies. Rem- » portez votre diadème. Tombé de vos mains à » nos pieds, il nous paraît bien bas , bien sali. » Un roi, haut placé, fait pour l'être, ne ra- » masse rien dans la boue.

» — Mais, sire! continue Dubois, quand les » représentants d un pays...

» — Nous vous contestons ce beau titre , in- » terrompt le jeune vainqueur; selon nous et » selon l'Europe , au lieu de figurer le pays, vous » représentez le chaos ; au lieu d'être les inter- » prêtes de la sagesse , vous n'êtes que les or- » ganes de la déloyauté. Vous êtes trop hors des » lois de l'honneur pour que la nation ne soit » pas hors de vous. Sortez ! Louis de Mâle est » à Gand; jetez-vous aux pieds de ce prince; » et, au lieu d'offrir des couronnes, allez im- » plorer des pardons! »

Le tribun a baissé la tête; il salue, et, cou-

vert d'affronts , il sort de la tente royale. Les siens le suivent en silence.

Des dépèches pressées sont en ce moment remisesau roi. Un courrier venu de Paris apporte d'affreuses nouvelles. Les factieux de la grande cité, trompés par un message d'Artevelle qui, d'avance, leur garantissait la défaitede Charles VI à Rosbec, n'ont point attendu que le sort de la Flandre fût décidé pour se proclamer peuple libre. Paris s'est soulevé en masse * ; l'autorité suprême y a été renversée, et la populace triomphe.

« — Chevaliers ! dit le jeune roi , le génie de la » rébellion, vaincu à Rosbec, reparaît aux bords » de la Seine. La France a un pied dans l'abîme : » 11 faut l'en arracher. Partons !

» — Quoi sire ! dit le duc d'Anjou , les

' Voyez les auteurs tléjà cités.

» trahisons remportent encore? Et quels sont

» les perfides chefs?

» — Toujours les mêmes , répond Charles : » Culdoé, Nicolas Flamand , et l'avocat Jean Des- » marets. »

Un nouveau regard du monarque , où éclatait l'indignation , rencontre celui de Ripert. La haine que le duc d'ànjou portait à l'élève d'Ambroise a porté peu à peu ses fruits. Le chevalier commence à s'apercevoir que, mal accueilli à la cour, il n'a plus, comme autrefois , l'entière affection de son maître. Hélas ! et sous la tente royale , il venait plaider la cause des habitants de Courtray ! Osera-t-il élever la voix... lui en disgrâce et sans crédit ! L'héritier de Philippe-Auguste lui a retiré sa confiance. Ripert sent sa position. Il est en butte à un trop puissant ennemi pour ne pas succomber dans la lutte. Il courbe son front et se tait.

« Oui , continue Charles VI , l'avocat-gé- » néral Desmarets , sous prétexte de contenir

» l'effervescence populaire et d'en arrêter les » excès, est accouru parmi les rebelles; il est » maintenant à leur tête.

» — Comment a éclaté la révolte? demande » le duc d'Orléans ; qui en a donné le signal ?

» —Une femme, répond le roi. L'herbagère » du Chatelet , l'amie du sire de Savoisy. »

Et un coup d'.œil plein d'ironie a encore accablé Ripert.

« — Sire ! dit le duc d'Anjou , cette femme » était en votre puissance , et vous avez voulu » briser ses fers. Je m'y opposais cependant , » je pressentais l'avenir ; mais on a refusé de » me croire. En fait d'erreurs, à mon avis, la » plus fatale est la clémence.

» — Étiennette , reprend le prince , était la » sœur d adoption d'un de nos braves; et, pre- » nant sa défense auprès de nous , Ripert sem- » blait répondre d'elle.

» — Ah ! sire ! interrompt Savoisy ; mon dé- » vouement pour vous est sans bornes ; j'ai pu

» me tromper dans mes jugements; mais ja- » mais je n'ai cautionné les sentiments d'autrui » ni la conduite de personne; je ne vous ai ré- » pondu que de moi.

» — C'est bien assez, peut-être est-ce trop : » répond le sardonique régent. Quant à la fa- » meuse herbagère , avez-vous oublié son adieu » au roi sous les murailles de Rouen ? Quels » mots expressifs : Jevous haisl C'était, du moins, » de la franchise, cela promettait pour la suite; » en tous cas , dévoué à mon souverain et à mon » pays, si j'adoptais jamais une sœur , je n'irais » point la choisir parmi les filles de l'émeute , » et je la prendrais hors des rues.

» — Messires! reprend Charles VI, c'est Ni- » colas Flamand qui le premier a commencé » 1 insurrection. Son cri, aux armes! est parti » de la halle. Le peuple va répondu avec trans- » port. Les portes brisées du Chatelet et du » For-Lévesque ont aussitôt vomi des hordes » de scélérats qui se sont joints à leurs féroces

» libérateurs '; une foule de victimes est tombée » sous leurs glaives et leurs massues. Les col- » lecteurs de l'impôt ont été massacrés. Un fer- » mier des aides a été mis en pièces dans une » église et jusque sur les marches de l'autel. On » a démoli des maisons; on a pillé de riches de- » meures; il est question d'abattre le Louvre, » la Bastille et le château de Beauté2 ; le crime et » le désordre gouvernent , les magistrats ont » pris la fuite ; toutes les nobles familles se sont » retirées dans leurs châteaux , et la terreur est » à Paris3. »

Les guerriers, vainqueurs àRosbec , ont tiré leurs fers du fourreau. L'indignation est générale.

« — Mort aux traîtres ! vive le roi ! »

1 Mézerai. — Froissard. — Juvénal des Ursins. — Daniel. — Velly. — Anquetil.

a Mézerai, t. I , in-fol. p. 954. — Daniel. - Anquetil. — Velly, etc.

3 Voyez les auteurs d<*jà citée

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