II
La Flandre était pacifiée; la souveraineté légitime y était rétablie, et l'armée libératrice avait repris la route de France. Eu toute autre circonstance, le petit-fils de saint Louis, rentrant vainqueur dans ses états , eût constamment passé sous des arcs de triomphe; il se fût arrêté à écouter les acclamations de la multitude; il
i48 L'HERBAGÈRE
eût pris part aux fêtes célébrant son glorieux retour; mais si le feu révolutionnaire était étouffé à Gand , il flamboyait encore à Paris; et Charles VJ , accourant vers sa capitale pour sauver l'héritage de ses aïeux , n'avait pas un moment à perdre.
D'un autre côté , le duc d'Anjou, attendu par Jeanne de Naples, brûlait de partir pour l'Italie où l'appelait une couronne. Une armée lui avait été promise par son neveu pour marcher contre Charles de Duras qui prétendait au même sceptre : il était temps d'aller le combattre : il était déjà même un peu tard. Duras, protégé par Urbain, venait d'arriver à Rome où le pontife souverain l'avait proclamé roi de Naples \
Charles VI avait franchi depuis longtemps la frontière de ses états. L'élite de ses chevaliers r entourait. Toute cette vaillante noblesse à cré neaux et à bannières, menant grande fanfare aux
1 Froissard. — J menai. — Mézcrai. — Daniel. — Anquetil, etc,
DlT CHATELET. 140
combats, imposant la gloire à ses braves, titrée, armoriée, blasonnée, marchait fière de ses triomphes. L'Europe avait les yeux sur elle, et déjà Lutèce tremblait.
L1armée avançait à grands pas. La roule qu'elle avait prise traversait une immense forêt. Le soleil , haut sur l'horizon , dardait ses feux étincelants. Le roi, fatigué du bruit des camps, et de l'ardent éclat du ciel , a mis son cheval au galop. Sa tête était brûlante et lourde. Il cherchait l'ombre et le silence.
Deux écuyers , un page et Ripert , le suivaient à quelque distance. Ils veillaient sur lui, mais de loin: Charles VI le voulait ainsi. Pourquoi? par ennui, par fatigue. Une trop forte tension d'esprit, à un âge beaucoup trop faible, avait usé les ressorts de sa vie : plusieurs tentatives d'empoisonnement, contre lui, avaient dérangé sa santé; il se sentait un extrême besoin de solitude et de tranquillité. L'excès du travail l'avait poussé à ne plus trouver de véri-
table jouissance que dans l'excès du repos. Il avait en horreur le tumulte : et son existence royale, au milieu des agitations du siècle , était une commotion continuelle : hélas! l'étoile de sa destinée allait pâlissant chaque jour ; elle ne devait point tarder à s'éteindre. A peine arrivait-il au printemps, que l'hiver commençait pour lui.
Plongé dans une apparente rêverie , et la tête penchée sur sa poitrine, il cheminait paisiblement , entre les arbres de la forêt , sans regarder autour de lui , sans rien ouïr et sans rien voir. Sa préoccupation vague n'était autre chose qu'une complète absence de pensées , une vraie léthargie morale. Il s'était débarrassé du poids de la réflexion comme dun hôte insupportable. Cette atonie lui semblait un délassement. Elle suspendait ses douleurs : il y trouvait un charme suprême.
Tout à coup, réveillé en sursaut par une sorte de glas funèbre , par un lugubre coup de cloche .
le prince relève la tête... Inconcevable vision! Un fantôme, vêtu de blanc, est debout en face de lui. Son linceul, rabattu sur son visage, ne laisse voir aucun de ses traits ; mais sous le voile funéraire, il y a sans doute un squelette. Ses pieds nus, foulant la bruyère, ont l'air déchirés et sanglants; il tient un bouclier d airain; et, d'un maillet garni de fer, il frappe l'égide funeste : on dirait l'appel des démons.
Le roi , glacé détonnement , a ressenti dans tout son être une secousse violente; son cerveau, frappé de vertiges, tinte comme l'airain funèbre; il se débat, épouvanté, contre le son qui l'assourdit. Ce son l'assiège et l'enveloppe ; il, tourbillonne autour de lui ; il le consterne, il le foudroie. Le prince arrête son coursier. Le froid de la mort a comme pénétré dans son âme avec les bourdonnements de la cloche; son œil a des rayons effarés; le battement de ses artères devient sec, rapide, inégal; sa langue se colle à son palais desséché ; ses cheveux se hérissent, et
des frémissements convulsifs parcourent ses membres brisés.
« — Arrête! s'écrie le fantôme, tu es trahi. » Malheur à toi ! »
Et la vision disparaît '.
Ripert voyait de loin le fantôme; il accourt à bride abattue. Le page et les deux écuyers , ses compagnons de route, s'élancent aussi vers le roi. Mais, par malheur, pendant le trajet , leurs boucliers , s'étant rencontrés , se choquent avec violence , et Pair retentit d'un bruit d'armes : on dirait un combat qui s'engage.
« — Trahison! s'écrie Charles VI. »
Et, sortant de sa stupeur, il tire son épéeavec un emportement frénétique. Une ardente sueur inondait son visage; et, sous la jaquette de velours noir dont il était vêtu, ses os craquaient de froid et d'horreur.
Il fond sur ceux qui viennent à lui. 11 ne re-
' Froissard. — Juvéïial des Uisins. — Me'zerai. — Daniel. — Vclly. — Anquctil, et tous les historiens.
DU CHA.TELET. 155
connaît plus leurs figures. Il tue son page, il blesse Hipert; il renverse ses écuyers ; aucun d'eux ne se défendait. Le sang coule., et sa voix répète :
« —Trahison! trahison! ' »
Ses oncles et une foule de chevaliers se précipitent vers lui : il se jette, éperdu , sur eux. O inconcevable démence! il veut tuer le duc d'Orléans. Trois guerriers tombent sous ses coups. Mais bientôt ses forces s'épuisent... son fer s'est brisé dans ses mains... on l'entoure ; il s'évanouit2.
Une litière est faite à la hâte ; on y dépose le monarque. Au réveil de ses facultés de nouveaux transports sont à craindre; on lui lie les pieds et les mains. Hélas! le souverain triomphant n'est plus qu'un esclave enchaîné.
' Voyez, sur tous ces faits , les écrivains déjà cités. » Voyez WsL de Charles VI. - Juvdn.l des Ursins. - Hézerai. - Daniel. - Velly. - Anquetil.
154 LHERBAGÈRL
Louis d'Anjou , accouru avec ses frères au fatal carrefour de la forêt, s'est fait raconter l'apparition du fantôme; et, pendant que les récits se grossissaient, à chaque instant, de détails imaginaires , l'œil du régent , fixé sur Ripert , semblait l'accuser hautement de quelque trame criminelle.
Savoisy, blessé à l'épaule , était pâle , abattu , défait , et se tenait seul à l'écart ; il était le premier que Charles VI avait frappé. Le roi , dans son accès de démence , avait plusieurs fois prononcé son nom avec fureur : de vagues soupçons commençaient à s'élever contre l'ami de 1 herbagère ; de sourds murmures et de perfides accusations se répandaient autour de lui : Ripert seul n'en entendait rien.
Et comment se fùt-il défendu? le malheureux était sans force ; son sang coulait sous sa cotte de mailles; sa blessure s'envenimait sous ses vêtements; les rênes de son coursier lui échappaient; et, n'osant parler de ses angoisses de-
DU C1IATELET. 155
vaut les souffrances du prince, il défaillait privé de secours.
Déjà des nuages obscurcissaient sa vue : aucune parole n'arrivait à son oreille : et cependant il sentait, par un bizarre instinct , que des regards ennemis l'observaient, que ses plaintes seraient mal reçues , que plus d'un danger l'entourait, et que la mort planait sur lui.
On transportait Charles hors du bois; il y avait embarras , dissentiment et confusion dans le cortège. Savoisy , profitant du désordre, a piqué les flancs de sa monture , s'échappe sans être arrêté, se glisse à travers le taillis , et s'éloigne rapidement; il cherche, au hasard , un abri, une cabane, un ermitage, un lieu de refuge quelconque : il lui semble qu il va mourir.
Un toit de chaume se présente ; il y dirige son cheval , il se fait jour pour y arriver à travers une haie d'épines et une masse de broussailles. 11 esta la porte de la hutte; à peine saitil ce qu il fait, ce qu'il cherche , et même où il
156 Ï/HEKBAGÈRE
est. Descendu de son destrier il se traîne, sous la cabane par un mouvement machinal indépendant de sa pensée : la vie animale demeure, la vie intelligente est partie.
Il a franchi le seuil inconnu; un cri lamentable l'accueille et retentit à son oreille... Grand Dieu ! serait-ce la continuation des scènes fantastiques de la forêt!... Une ombre blanche et vaporeuse est accourue à sa rencontre... elle lui parle et le soutient... elle le presse dans ses bras. . . mais tout cela est vague et confus : accent, figure , vêtement , rien n'est arrêté ni distinct : tout est indécis et flottant; Ripert ne voit, ne marche et n'entend que sous une errante bruine; il n'a que des idées tronquées, que des impressions fugitives. Cependant, de même que l'instant d'auparavant il sentait près de lui la haine, présentement il sent l'amour. Quelque chose de diaphane et d'aérien l'entoure de soins empressés : serait-ce un envoyé du ciel? est-ce un esprit à blanches ailes? Non , il a pour robe
un linceul. Étrange hallucination!... Deux figures sont en présence... également mystérieuses, également inconcevables : Tune semblait descendre à la tombe, l'autre paraissait en sortir; toutes deux, demi-égarées, se rappelaient ensemble à la vie : c'était comme une entrevue de fantômes.
Quelques moments se sont écoulés ; Savoisy a repris peu à peu l'usage de ses facultés ; il se touche... il pense... il regarde... Une main secourablea continuellement veillé sur lui depuis son entrée dans la cabane , a étanché le sang qui coulait de sa blessure, a mis un appareil sur la plaie... Ses souffrances avaient cessé ; mais quel est son sauveur? où est-il? Une femme est là près de lui... Dieu! qu'a-t-il vu?... serait-ce possible!... ihcrbagere du Châtelet!
Ses regards ne la quittent plus ; il ne peut ni se mouvoir, ni parler; mais de profonds soupirs échappés de sa poitrine, et la joie peinte sur ses traits, expriment sa reconnaissance.
Pourquoi soudain tressaille-t-il?... Le vêtement d'Etiennette vient de lui rappeler le fantôme de la forêt; une tunique blanche l'enveloppe de ses longs plis, et Ton dirait presque un suaire; elle a les pieds nus comme la fatale vision : à peine voit-on ses sandales. Mais la peau du spectre lui avait paru sanglante : et les pieds délicats de l'herbagère étaient de la plus pure blancheur! Mais le fantôme au visage voilé semblait cacher des formes hideuses : et 1 herbagère , la tête nue, laissait voir des traits enchanteurs! Non, ce n'est pas là , ce ne peut pas être là le fantôme de la forêt. L'imagination frappée de Ripert a pu seule, à la suite dune aliénation momentanée, trouver pareille ressemblance. Le chevalier referme les yeux pour diviser ses idées trop tendues sur un seul objet, trop concentrées sur un seul point. L'air était froid sous la cabane, et ses veines roulaient du feu.
Un bruit léger le retire de son immobilité rêveuse; Etiennetto, assise en face de lui , pieu-
rait, le visage dans l'ombre ; ses mains étaient croisées sur ses genoux ; sa tète était penchée douloureusement ; et il y avait, dans son attitude brisée, la triste manifestation d'une existence détruite; on eût dit, à l'amertume de ses larmes , qu'il venait de s'en échapper cette dernière goutte d'espérance , laissée en réserve au malheur par la compassion du Très-Haut, et après laquelle, ici-bas, il ne reste plus qu'à mourir,
« — Étiennette! dit Savoisy, vous en ce » lieu !.. . vous près de moi !
» — Dieu l'a voulu ainsi, répond l'herbagère » avec l'accent du plus profond découragement. » Oui, sans doute, Dieu l'a voulu : Dieu pour- » tant m'a abandonnée !
» — Ma sœur!... vous m'effrayez! Qu'avez- » vous? reprend vivement le blessé. Etien- » nette!... pourquoi ces pleurs?
» — Ne le savez-vous donc pas? Riper! !
» vous faut-il de nouveaux aveux ! D'où viennent » les larmes?... du cœur. Pleurer... toujours » pleurer... c1 est aimer ! »
Savoisy , vivement ému , presse la main de Therbagère.
« — S'il en est ainsi , répond-il, nous pleu- » rerons tous deux : j'aime aussi.
» — Oui , la vicomtesse de Meaux, murmure » Etiennette à voix basse. Oh ! séparez vos lar- » mes des miennes... entre elles nulle sym- » pathie. »
Ripert , dont les forces revenaient, sentait une indéfinissable émotion le saisir et le dominer. Jamais sa jeune sœur d'adoption ne lui avait paru aussi belle; et cependant les beaux yeux d'Etiennette , naguère éblouissants de vivacité, ne jetaient plus en ce moment qu'un éclat pale et langoureux : mais que cette pâleur était suave ! que celte langueur était pénétrante! 11 se rappelait le temps où, vive , joyeuse , et libre de tout sentiment , Etiennette. charmante enfant de la
nature, partageait ses premiers plaisirs. Alors, à sa grâce piquante , on eût dit que , en cercle malin , ses jours folâtres et capricieux dansaient en riant autour délie! Oh ! quel changement aujourd'hui ! que de belles années désenchantées! que de fraîches guirlandes flétries ! ... et cela pour avoir aimé!... oui... pour avoir aimé Ripert.
« — Vous avez besoin de repos , continue- » t-ellelentement.Etmoi,plusencorequevous... » mais je n'en aurai qu'au cercueil ; et, par bon- » heur, le mien n'est pas loin. Ripert, quand la » mort me viendra, elle me trouvera demi-morte. » Que viens-tu chercher? lui dirai-je; il n'est rien » ici que tun'aies... hors l'amour qui brûle et qui » tue. Ripert! qu'avais-je donc fait à Dieu, moi » pauvre fille , pieuse et tendre , pour en être » traitée avec tant de rigueur!... il m'a tout ravi » sur la terre, appui, consolations, espoir... il ne » m'a laissé que la vie... Et qu'en ai-je fait? qu'en » ferai-je?. . . Mon âme égarée, qui a le sentiment » du bien , n'en a plus la puissance. Je Hotte, il. \k
» incertaine entre le crime et ia vertu, mede- » mandant où est la vraie route. J'avais pour- » tant de hautes pensées, j'aime les nobles » actions : mais serais-je comme la source em- » poisonnée qui ne saurait donner une eau » pure!... Hélas ! que de fois j'ai envié la paix » de Termite dans son moustier!... Printemps » de l'innocence! où es-tu?... Ripert! vous me » regardez avec surprise : ah! comment n'y »> aurait-il pas du désordre dans mes esprits ! » j'ai tant souffert ! . . . et si longtemps ! Je ne » réfléchis , ni ne prie ; mes mains suppliantes » ne se joignent plus qu'en pensant à vous : » Dieu , oublié , n'y est pour rien. J'ai un culte » et un ciel à part. Je suis bien coupable, Ri- » pert , bien coupable et bien malheureuse ! »
Oh! dans les accents de l'amour, quelle harmonie contagieuse ! Auprès de sa touchante amie, Ripert, pour la première fois, sentait son cœur battre avec force. Comment demeurer insensible à tant de dévouemen tet de charmes!...
« — Étiennette! dit Savoisy, pourquoi déses-
» pérerdu destin? qui sait l'avenir qui t'attend? » L'herbagère a relevé son front avec une surprise ingénue. Les paroles de Ripert lui ont paru empreintes d'une chaleur inaccoutumée. La voix du comte, en lui parlant, n'était jamais sortie de ses lèvres avec des inflexions si tendres : et son regard , qu'exprimait-il ? Oh ! plus que la reconnaissance.
« — Sire chevalier! reprend-elle, je me gar- » derai bien d'arrêter ma pensée sur des illu- » sions chimériques : les décevances du senti- » ment , ce sont des parfums trop perfides. » Laissez-moi m'en aller doucement hors de » la vie, sans secousse et sans convulsions. Oh! » si vous saviez ce que c'est que le partage de » toutes les heures entre la crainte et l'espérance , » entre le découragement et l'attente!... Épar- » gnez-le-moi, ce supplice! épargnez-le-moi, » par pitié ! »
Elle s'interrompt un instant : puis , d'un ton grave, elle poursuit :
« — Il est des âmes prédestinées à n'aimer » qu'une fois, mais pour la vie, et peut-être » pour l'éternité : Savoisy ! ces âmes sont rares : » la mienne a été faite ainsi. Il en est d'autres » qui oublient, qui se consolent, et qui » changent : celles-là sont les plus nombreuses : » on cite aujourd'hui parmi elles... »
Étiennette n'ose achever.
« — Je vous ai comprise , Eloïnc. »
Et Ripert a prononcé ce nom sans un désespoir trop marqué. De l'altération dans l'accent , quelque nuage sur les traits , mais point d'emportement passionné.
« — Eloïne! répète-t-il; continue!
» — Elle se marie.
» — Par amour?
» —Non, par obéissance.
» — Qui peut lui imposer un époux?
» — I^a cour, et ses puissantes intrigues.
» — Quelles raisons?...
» — Je les ignore. On fait courir le bruit , » néanmoins...
» — Achève!...
» — Que la vicomtesse...
» — Eh bien !
» — Est aimée du jeune monarque; et qu'il » faut lôter au comte Ripert pour quelle puisse » être à Charles VI.
» — Horreur! interrompt Savoisy : quel est » le mari assez lâche?...
), — Un vieillard de l'ancienne cour , suze- » rain puissant, dévoué : le duc Aymar de » Longueville.
» — Eloïne accepte?...
» — On l'assure...
» — Peut-être y est-elle contrainte?
» — Contrainte ! a répété l'herbagère avec » l'expression du mépris : ah ! pauvre fille sans » appui , je n'ai ni rang , ni titres , ni nom : » mais nulle autorité ici-bas n'aurait ébranlé
» ma constance. Que m'eussent fait et Tordre des » princes, et les volontés de la terre \...Lui seul, » toujours lui, rien que lui. Le danger! les » persécutions ! . . . je m'y serais jetée tête bais- » sée, avec transport, avec orgueil , heureuse » de souffrir pour lui; et s'il m'eût payée de re- » tour, s'il m'eût dit : je serai à toi, oh! toute à » lui et malgré tous, j'aurais résisté au ciel » même; nul pouvoir n'eût dompté le mien. » Lui à moi , ou moi au tombeau! Et elle ! tra- » hissant sa foi , haute et puissante vicomtesse, » elle infidèle par contrainte!... Oh! le nom sa- » cré de l'amour , cette femme le déshonore : » cette femme n'aima jamais. »
Son regard était sublime de passion ; et soii geste était plein de véhémence. Ses graeieuses épaules, ses jolis bras, son cou d'albâtre, étaient à demi découverts. Quelles formes enchanteresses!... Que d'éclat! comme elle était belle!...
Ailleurs , en tout autre moment, la nouvelle
du mariage d'Éloïne eût bouleversé Savoisy. Étiennette l'examinait : elle a paru surprise. Elle a presque souri ; mais l'incarnat d'une joie secrète n'est point venu ranimer son visage. Une pâleur mortelle y demeure , une de ces pâleurs sans remède qui révèlent un malheur sans espérance.
« — Grand Dieu ! réprend-elle dune voix » sourde , et comme se parlant à elle-même , » quelles destinées singulières! Elle ! e\\e épou- » sera sans attachement : lui, il se mariera sans » amour -r partout le sentiment chassé : où sera » le bonheur? nulle part.
» — Moi! me marier sans amour! répète Sa- » voisy troublé. Étiennette! que signifie?...
» — N'ôtes-vous pas , sire chevalier! le fiancé » d'Agnès Desmarets? vous rappelez-vous vos » promesses?
» — Agnès ! répond Ripert agité , peut-être » aussi m'a-t-elle oublié.
» — Oh non ! réplique Étiennette , elle sait
» aimer, celle-là. Celle-là est digne de vous : ju- » gez si c'est vrai : je le dis. Ripert ! j'ai vu cou- » 1er ses larmes ; je l'ai vue souffrir et prier : » c'est la preuve quelle a uu cœur. Agnès , » âme pure et sans tache, n'éteindra jamais » dans le tourbillon des plaisirs et dans les co- » quetteries du monde le feu sacré du senti- » ment ; Agnès ne sera jamais de ces femmes » dont l'amour provoque et se livre... qui \> charment et désillusionnent : celle-là aime » comme moi; hélas! et, comme moi aussi, » celle-là n'a pu être aimée. »
Une vive rougeur a coloré le front de Ripert. 11 s'est répété cetle phrase : « Ces femmes dont » l amour se livre. » Quel coup porté à Éloïne! Il veut balbutier quelques mots : Étiennette l'interrompt.
« — Ripert! songez à votre blessure. Toute » émotion est dangereuse. Expliquez-moi par » quel fatal événement le fer d'un ennemi s'est » levé contre vous. Qui vous a frappé?
» — Qui? le roi.
» — Le roi !
» — Ici même, aujourd'hui.
» — Par inimitié?
» — Par démence. »
Une exclamation de terreur échappe à l'herbagère.
« — Dieu!... qu'ai-je entendu!... quai-je » fait! »
Elle veut se lever de son siège : elle retombe consternée. L'horreur et le remords l'ont saisie. L'égarement est dans ses yeux.
« — Ripert!... fuyez!... repoussez-moi. L'a- » mour m'a perdue à jamais. Et, misérable que » je suis, je condamnais la vie d'Éloïne! moi! > bien autrement criminelle !... Ripert! la dé- » mence du roi... c'est moi qu'il en faut accu- » ser... Mais j'ai perdu aussi la raison. 0 juste » châtiment du Seigneur! en le frappant, j ai » pu t'immoler. Mais aussi... aux yeux de la » fille... n'a-l-on pas massacré le père! Oh! ren-
170 LHERBAGÈRE
» verser un trône et des lois par désespoir de » sentiment! crime et folie! point de pardon. » Mort ! viens à mon aide! hâte-toi. Non, tu ne » mourras pas, pauvre fille , ce serait une bonté » du ciel; il faut anathème et supplice. Ripert! » une larme sur moi ! tu ne me reverras plus , » je le sens , ni parmi les miens , ni ailleurs... » pas même dans l'éternité. »
Elle a fait un violent effort pour s'échapper de la cabane ; mais ses membres sont comme frappés de paralysie : elle est restée sans mouvement. Ripert lui parle, l'interroge : plus de pensée, point de réponse. C'était une souffrance immobile, une plaie muette qui se déchirait au dedans, mais qui ne saignait plus au dehors. L'infortunée en était arrivée à ce désespoir imprégné de remords, à ce découragement frappé de torpeur , qui n'a plus sensations ni vie, qu'on peut impunément frapper et inutilement secourir, qui n'a plus angoisses ni plaintes.
« — Étiennette! dit Savoisy, reviens à toi],
» ton frère t'appelle!... ma voix allait jadis à ton » cœur ! »
L'herbagère, égarée, a tiré lentement de dessous sa tunique blanche un linge tout ensanglanté : c'était le mouchoir avec lequel elle avait pansé la blessure du chevalier. Elle le pose sur son cœur; et, tout bas, d'une voix éteinte, elle murmure ces paroles :
« — De grâce 1 ne me l'ôtez pas 1 . . . ce sang est » sorti de ses veines ; il m'appartient , laissez-le- » moi ; qu'il me suive dans le tombeau ! »
Puis , se tournant vers Savoisy :
« — Un monastère ! . . . ajoute-t-elle ; la prière » et le repentir!... Mon rôle ici-bas est fini... » Dieu pourra pardonner... n'est-ce pas?... » Et toi?... grâce ! j'ai tant aimé! »
Plusieurs cavaliers , tout à coup , se dirigent vers la cabane; Ripert, à travers la fenêtre, aperçoit au loin leurs armures.
« — 0 ciel! les gens du roi! s'écrie-t-il. »
L'herbagère revient à elle ; une idée vague et
confuse du danger que pourrait courir Savoisy, si , la trouvant auprès de lui , Ton découvrait d'horribles mystères... cette idée lui rend toutes ses forces. Un dernier élan de l'amour relève son âme brisée; elle est debout, pâle et funèbre... Ripert, effrayé, la regarde... c'était tout à fait, devant lui, le fantôme de la forêt. Un geste d'adieu... elle a fui.
Plusieurs chevaliers se présentent; ils interrogent Savoisy. Ce dernier leur déclare , d'un ton ému, que, souffrant et blessé, il est venu chercher du secours sous l'humble toit d'un bûcheron .
« — Mais qui vous a soigné? dit le preux : la » cabane est inhabitée. »
Ripert n'a rien trouvé à répondre.
Une exclamation de surprise est partie de la chambre voisine; et, l'instant d'après, un des guerriers du détachement paraît, tenant entre ses mains un bouclier.
DU GHATELET. 175
« — Ecoutez! a dit Ihomme d'armes. »
Et il a frappé sur l'airain.
0 terreur! . . . c'est le coup de cloche du fantôme de la forêt. Le chevalier blessé pousse un gémissement plaintif ; le tintement funèbre l'éclairé; il sait tout, il a tout compris... Mais avec lui mourra le secret '.
1 Le fantôme de la forêt demeura toujours un mystère. Vovez lous les historiens.
Au fond d'une cellule , sous les murs du monastère de Saint-Victor, l'abbé Ambroise de Champeaux, seul, après l'heure de matines, priait au pied d'un crucifix.
Sa méditation était profonde , car le bruit des pas d'un guerrier, venant troubler sa soli*
tude , n'avait pu le retirer de sa pieuse immobilité.
« — Père Àmbroise! » dit une voix.
Le prêtre se lève étonné ; et, tendant les bras à Ripert, il le presse contre son cœur.
Un cri de joie lui était d'abord échappé , un douloureux serrement de cœur y succède. Le visage du chevalier était pâle , sombre et défait. Ses grands yeux , ordinairement si brillants , étaient glacés, distraits et ternes. La souffrance et le malheur avaient soufflé sur sa jeunesse et sur sa beauté. Ripert était méconnaissable.
« — Viens-tu du camp royal? dit l'abbé.
» — Oui, mon père.
» — Où est Charles VI?
» — A la tête de ses guerriers.
» — Est-il encore loin de Paris?
» — A une journée de distance.
» — Gloire aux héros!
» — Malheur aux traîtres! »
Le laconisme de Ripert avait quelque chose
DU GHATELET. 177
de si rude et de si sec qu'Ambroise a suspendu ses questions. Ses regards, pleins de tendresse et de douceur, cherchaient à plonger dans le cœur du jeune homme pour y réveiller le sentiment; mais, repoussés par des traits impassibles comme une lumière par le poli d'un marbre glacé, ils ne perçaient ni n'échauffaient.
« — Mon père ! a repris Savoisy , où est en » ce moment Desmarets? »
Et l'accent du comte , en adressant cette demande au prêtre , n'avait ni émotion ni trouble.
Hélas! trompé parmi les humains, et n'osant regarder dans son propre cœur, de crainte d'avoir aussi à s'en défier, Ripert s'était jeté dans cetétat de misanthropie cruelle où Ton a besoin de se créer une vie factice pour s'arracher à la vie réelle.
« — Tu ne peux l'ignorer, mon fils, répond » gravement l'homme de Dieu : Jean Desma- » rets est à Paris.
» — Trahissant la cause du roi?