II
178 LHERBAGERE
» — Se dévouant à celle du peuple.
» — Perfide !
» — Plutôt , insensé !
» — Je comprends, a repris Savoisy d'un » ton froidement ironique. Où les uns verront » un félon, d'autres ne verront qu'«?i rêveur. » Soit : mais cette dernière espèce de démolis- » seurs publics est peut-être la pire de toutes. » Vaut-il pas mieux le crime tout nu que la » perversité parée? un voile de vertu jeté sur » une figure d'iniquité rend plus hideux encore » le monstre. Je veux aller voir Jean Desina- » rets.
» — ■ Serait-ce de la part du roi?
» — Non.
» — Quelle est donc ta mission?
» — Je n'en ai aucune, mon père. Je ne suis » ici pour personne; indignement frappé par le » sort , je me défends la prévision , et je nVin- » terdis la mémoire. Je 113 demande plus à la » Providence que distraction et mouvement ;
» et, désormais semblable à une monnaie effa- » cée , j'aspire à traverser le monde , sans carac- » 1ère et sans empreinte.
» — Et tu vas voir Jean Desmarets?... pour » le juger?
» — Non, pour l'entendre. le lui dirai le » sort qui l'attend.
» — Vas-tu lui conseiller la fuite?
» — Je n'ai nul conseil à donner , pas plus » que je n'en ai à prendre ; je n'impose point » mon exemple.
„ — QUe signifient ces mots , Ripert?
» — Que je suis en fuite moi-même.
» — Qu'entends-je !
» — On a juré ma perte.
» — Quoi ! le prince ! . . .
» — 11 me croit un traître.
» — Et tu viens en secret ici?...
» — Pour voir Ambroise et Desmarets.
» — Nulle autre personne?
» — A quoi bon !
» — La vicomtesse est hors de Paris.
» — Je ne venais point l'y chercher.
» — Agnès . . .
» — N'a pas besoin de moi. Elle a son refuge, » elle a Dieu.
» — Et Therbagère , Étiennette?. . . »
A ce nom quel effet terrible! L'œil de Ripert s'indigne et s'irrite; son visage s'est contracté. On eût dit que le ministre du ciel venait de remuer en lui d'un seul mot toutes les passions endormies qu'il croyait demi-mortes. Un instant après , néanmoins , sa hardiesse a paru trembler sous le regard scrutateur du prêtre. Puis, ayant ressaisi son calme, il continue d'une voix brève :
» — A-t-on ouï parler , à Paris , du fantôme » de la forêt ?
» — Vaguement, réplique l'abbé : à en croire » certains rapports , une espèce de fou , vêtu » d'un costume bizarre et sorti d'un bois à l'im- » proviste, se serait présenté au monarque , et
» aurait effrayé son escorte; le fait est de peu » d'importance.
» — Il a eu des suites affreuses.
» — Est-il bien possible!... lesquelles?
» — Charles VI , fatigué , malade , a eu un » accès de démence; et c'est à la fatale appari- » tion de la forêt qu'on attribue le complet dé- » rangement de ses facultés morales. Le mon- » arque est presque mourant ; l'armée a de » vives alarmes.
» — Dieu puissant! que ni'apprends-tu là!... » Le roi n'aurait plus sa raison?
» — Elle lui revient par moments ; il lacon- » serve quelques heures; puis, de nouveau , sa » tête se perd , et les siens tremblent pour sa » vie.
» — Peut-être est-ce un breuvage homicide !
» — C'est un inexplicable mystère.
» — Attribue-t-on aux sortilèges?...
» — Je ne crois point à la magie.
» — Et la vision de la forêt!... l'as-lu vue?
» — J étais près du roi.
» — Elle a donc troublé ses esprits?
» — A tout jamais.
» — Atout jamais! Quels mots! Ripert! tu me » fais peur. »
En effet la parole et la physionomie de l'élève d'Ambroise avaient pris quelque chose de solennellement fatal , qui semblait faire présager que l'aliénation mentale du preux pourrait suivre celle du roi. L'abbé reste un moment confondu.
» — Es-tu chassé du camp? reprend-il.
» — A peu près.
)> — Et par quel motif?
» — Le roi m'a frappé de son glaive : au- » jourd hui ma vue l'épouvante; il me confond » avec le fantôme; et, quand sa raison l'aban- » donne, il m'accuse de régicide. Mesennemis, » à la tête desquels est le duc d'Anjou , ont ha- » bilement profité de la circonstance; ils m'ont » accusé dune secrète connivence avec l'appa-
» rition de la forêt , d'une infâme complicité avec » les nécromants de l'abîme; et, mal vu de » toute la cour, errant, fugitif, me voici. »
L'accent du comte était plein d'amertume. Indigné des soupçons qui planaient sur lui, il sentait son âme se soulever à l'idée qu'une justification pouvait lui être nécessaire pour se réhabiliter dans l'opinion; et puis, pour surcroît de supplice, au fond de cette horrible affaire, une image mystérieuse, une figure ravissante, une puissance irrésistible, Étiennelte s'offrait à lui.
Ambroise le regardait avec une inquiète attention. Ripert n'était plus le même homme. Sombre, railleur, préoccupé, Ripert, jadis si franc dans son langage, semblait maintenant retrancher sa pensée derrière ses phrases, et laisser le champ libre à ses mots sans y porter le moindre intérêt. On eût dit que , dans son marasme de cœur, et dans son découragement insoucieux , il avait à la fois ses paroles en dédain et ses sentiments eu pitié.
184 L'HEKBAGERE
« — Mais en venant ici , dit le prêtre, as-tu » un but?
» — Aucun.
» — Tant pis. Veux- tu servir eneore ton » prince?
» — 11 faudrait en avoir la puissance.
» — On essaie.
» — Où sont les moyens?
b — Voudras-tu suivre mes conseils?
» — Je me ferai du moins un devoir de les » écouter.
» — Eh bien, liipert! continue Ambroise » avec douceur, j ai été jeune comme toi : le » monde aussi ma trompé, et je ne l'ai point pris » en aversion ; il ma été fait aussi bien du mal, » et je nai jamais pensé à en tirer vengeance; » j'ai connu les revers de l'amour, et j'en ai » brisé le prestige. Oh ! comme moi , sache te » combattre , et comme moi tu sauras te vain- » cre. Te crois-tu donc le seul , ici-bas , qui ait » ii se plaindre des hommes? la vie, dont la
DU CHATELET. i8«J
» souffrance est le fond , est un perpétuel mé- » compte, une suite d'irritations entre les hu- » mains. Résigne-toi au sort commun : voilà » la vraie ligne du sage. A quelque bas degré » qu'on se trouve sur l'échelle des infortunes , » il est au-dessous de soi un espace immense où » gémit une foule plus malheureuse encore. » Place ta vie plus loin et plus haut ; dépouille- » toi du cercle funeste des passions et des vani- » lés où s'emprisonne une âme vulgaire; brave » l'injustice du sort , et le Ciel viendra à ton » aide. »
L'homme de Dieu a continué quelque temps encore ses admirables leçons de morale évangélique. Il avait tant d'onction dans ses paroles, et les rayonnements de la foi y brillaient si visiblement , que Tâme la plus incrédule se fût prise elle-même auprès de lui à laisser marcher ses idées dans les hautes sphères de la puissance religieuse. Savoisy écoute en silence, et le saint ministre poursuit :
186 LHERBAGÈRE
« — Mon fils! va trouver Desmarets ; il t'aime, » tu as de l'empire sur son cœur : annonce-lui » l'arrivée du roi ; raconte-lui les victoires de » l'armée; expose-lui les malheurs affreux qui » résulteraient d'un combat livré, aux portes de » Paris , entre les soldats et le peuple...
» — Quoi! vraiment! interrompt Savoisy, » Paris voudrait combattre son prince?
» — Paris veut lui fermer ses portes.
» — Se pourrait-il !
» — Le fait est certain. Nicolas Flamand, Jean » Ctddoé et tous les continuateurs delà jacquerie » ont appelé la ville aux armes.
» — Je le savais; continuez.
» — Mais leur fureur ne s est pas éteinte » dans le pillage et dans les meurtres ; elle avait » de plus larges vues : Paris ne veut plus de » monarque.
» — dominent croire à un tel délire !
» — Savoisy! vingt mille bourgeois fanatisés » par Nicolas Flamand , et bardés de fer des
» pieds à la tête , sont déjà rangés en bataille » dans la plaine de Saint-Denis \ Les maillets » de plomb, fabriqués autrefois par les Parisiens » pour les défendre contre les Anglais qui les » menaçaient d'un siège, ont été retirés de Thô- » tel-de-ville et distribués aux rebelles2. L'ordre » a été donné de barricader toutes les rues de » la ville. Paris va être à feu et à sang.
» — De tous côtés , ainsi , la démence !
» — Ripert ! l'avocat-général Uesmarets s'était » retiré à la campagne , selon ses promesses au » roi ; mais, à la nouvelle de l'insurrection de » la grande cité, il est accouru sous nos murs. » Je dois à la vérité de proclamer hautement que » sans sa présence au milieu de nous , le meurtre » et l'incendie eussent entièrement ravagé la ca- » pitalc. 11 a empêché la destruction du Louvre » et de la Bastille; il a su contenir à un certain
1 Mézerai dit 30,000 hommes. Mézerai, in- fol., 1. 1, p. 934. — Anquetil. , in-1 2 , t. III, p. 25. — Daniel. — Velly, etc. * Anquetil, in- 12, t. III, ». 1 r> , et les auteurs déjà cités.
» point l'effervescence populaire; il a arrêté » bien des crimes 1 ; il peut encore beaucoup » sur l'orgueilleuse truandaille dont il fut de » tout temps l'oracle. Lui seul aurait les moyens » d'opposer une digue nouvelle au torrent ré- » volutionnaire. Il peut tout sauver ou tout » perdre.
» — Sait-on le vœu secret de son cœur? » connaît-on le fond de sa pensée?
» — Non. Tous les regards sont sur lui. On » hésite, on espère, on tremble.
» — Mon père, il me verra ce soir même.
» — Bien : tu m'as compris , je le vois. Ri- » pert ! de quelques peines qu'on soit frappé, » on n'est jamais complètement malheureux tant » qu'on peut être utile à ses semblables. Va, » mon fils, et que Dieu t'inspire! »
Ripert n'est point sorti de la cellule d'Am-
' Cette justice lui a été rendue par lés historiens de. tous les partis. Voyez les auteurs déjà cités.
broise; il semblait réflécbir à toute l'importance de sa mission ; il s'y préparait en lui-même.
« — Reverras -tu Agnès? dit l'abbé.
» — Pas en ce moment : non , mon père.
» — Ripert ! parmi les nouvelles publiques, » il en est qu'on t'aura cachées. Saurais-tu que » la vicomtesse?. . .
» — Est aimée du roi : oui , mon père.
» — Et que le duc de Longueville?...
» — Est l'époux qu'elle a accepté. »
Ambroise est resté interdit. Le nom d'Éloîne et les pensées qui s'y rattachaient n'ont produit aucun effet sur Ripert. Ambroise s'était figuré que le souvenir de cette femme reposait brûlant dans son cœur. Ce souvenir, au contraire, a passé devant Savoisy comme une image sans couleur, une vision désenchantée. Le comte a parlé sans émotion du mariage de la vicomtesse; il n'a ni soupiré ni pâli. Oh ! ce n'est plus elle qu'il aime.
L'abbé va toucher autre corde.
« — E tien nette... reprend-il.
Ripert l'interrompt brusquement.
» — L'a-t-on vue parmi les rebelles? Se » montre-t-el!e encore à leur tête?
» — Non, mon fils : elle a disparu; elle a » fui les siens pour toujours.
» — Qui l'affirme?
» — La ville entière.
» — Son rôle est donc fini?
» — Grâce à Dieu.
» — * Elle est cloîtrée ? . . .
» — On le suppose. »
Le preux s'est éloigné d Ambroise ; il marche , à grands pasçà et là ; on eût dit, à la brusquerie de ses mouvements et à 1 éclat de son visage, qu il cherchait à repousser violemment les images et les pensées qui se précipitaient en lui comme les flammes d'une fièvre. Tout à coup , appuyant ses mains fermées sur son front , avec une sorte de fureur , il s'arrête en face du prêtre.
„ Oh ! cette femme-là ! . . . s'écrie-t-il , cette » femme! comme elle aimait!... »
Exclamation singulière!... Etait-ce une plainte d'amour? était-ce un accent de regret? était-ce un cri de désespoir? y perçait-il de la colère? n'y régnait-il que la douleur?... l'abbé n'a pu rien y comprendre.
Et Ripert a quitté le cloître.
La tempête révolutionnaire grondait plus que jamais à Paris. L'approche de Charles VI , à la tête de son armée , avait achevé d'exaspérer les passions populaires; et d'innombrables corps de truands, alors nommés les maillotins, couraient de toutes parts aux combats \
1 Voyez les auteurs déjà cité».