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De lourdes chaînes de fer, placées en travers des rues, et scellées des deux bouts dans les murailles opposées , barricadaient les voies publiques, et interceptaient entièrement les communications d'un quartier à un autre. Paris , devenu ville de guerre, et labouré en tous sens par des patrouilles déguenillées, armées de maillets et de piques , présentait un horrible aspect. La terreur était peinte sur les visages ; un morne silence , interrompu convulsivement par des hurlements féroces, étendait au loin la stupeur; un tintement funèbre de cloches se mêlait par intervalles aux cris fauves de la populace. Les prostituées du Champ-Fleury ' , ivres comme les bacchantes de la Thrace , distribuaient du vin aux truands, et leur prophétisaient la victoire. Les enfants de l'université, les étudiants et les rhéteurs, guidaient les phalanges rebelles; et, de cette foule de docteurs imberbes, à rêves de
' Quartlrr rlc« (illrs publique*.
désordre et de sang, partait le cri d'usage liberté; l'éternel mot d'ordre des crimes '.
Les chevins , les quartiniers , les tabellions, la hanse de Paris, et tout ce que la ville avait de magistrats distingués , n'osaient résister aux flots débordés de la révolte. Les uns, se retirant à l'écart, laissaient le champ libre à l'anarchie; les autres, se mêlant aux rebelles, cherchaient à donner une direction moins atroce et moins folle à leur déplorable énergie : Desmarets était de ce nombre 2.
Les deux beffrois de Notre-Dame ne cessaient de bourdonner sur la vieille cité où fermentait la populace , alors bigarrée de soldats et de moines , de malandrins et de sachesses , d'écoliers et de pèlerins , de ménétriers et de juifs,
1 « II n'était plus parlé dans toutes les villes de France que » de la liberté, du Mézerai , et Paris devait en être le chef et le » souverain, l. I, in-fol. , p. 954.
* Frolssard. — Juvénal des Ursins. — Mézerai. — Daniel. — . N'iiy. — Auqnelil. — Lûesquc, rir.
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de taverniers et cie ribaudes. Un inconcevable esprit de vertige avait désordonné la capitale; le mouvement et la résistance offraient égale déraison. Ici le courage était stupide à force de violence ; là la prudence était absurde à force de modération. Hélas! les révolutions, à toute époque, sont généralement des abîmes où s'engloutissent, à la fois, et la sottise et la sagesse, et la vaillance et la lâcheté, et les crimes et les vertus. Tout s'y décompose et s'y perd. Ce qu'elles touchent, elles le souillent; ce qu'elles embrassent, elles létouffent : leur vie est la mort sociale.
Ripert, pour la seconde fois depuis son retour d'Italie, se retrouve au milieu des bacchanales de l'insurrection parisienne : c'est encore le même tableau, cp sont encore les mêmes scènes ; mais Therbagère n'y est plus.
11 est au pont du Cliàtelet; et, passant dans li rue du Fouare . un soupir lui est échappé. Là était le char d'Aubriot. Voici le lieu où, dans
tout 1 éclat de la jeunesse et de la beauté, Étiennelte s'offrit à lui! Alors, joyeuse et triomphante, elle sauvait le grand prévôt. Hélas! où est-elle aujourd'hui !... L'amour la prise, au milieu des triomphes et des adorations... il l'a prise et il Ta brisée! Elle a aimé... son règne est fini.
Quel souvenir que celui de cette femme!... Oh ! c'est à cause de Ripert quelle s'était jetée sur la route de t'abîme !... retrouvera-t-elle le chemin des cieux? C'est Savoisy qui l'a perdue!... et l'ingrat, sans pitié pour elle, a vu d'un rei! sec son martyre... Ah! sans la dislance des rangs, quelle compagne il eût eue là! que de dovouement ! que d'amour! que leur existence ici-bas eût pu concentrer de délices! leurs deux vies n'auraient eu qu'un souille, et leurs deux pensées qu'un esprit. Le sort en est jeté! vains regrets! le monde a d'inflexibles barrières. Point de Ripert pour Etiennetie, point d'Étiennette pour Ripert : car la naissance et la fortune
ne sont pas les seuls obstacles qui les séparent ; la fatale célébrité de l'herbagère et le rôle qu'elle a joué l'ont à jamais bannie des hauts rangs, et puis, ce n'est pas tout encore, des engagements solennels enchaînent Riperl à Agnès. Le loyal héritier des preux ne saurait oublier ses devoirs. Non, point d'Etiennelte pour Ripert! Qu'aujourd'hui, poussés Poil vers l'autre, ils s'aiment d un amour mutuel: malheur à lui! malheur à tous deux! Si , 1 un sans l'autre désormais, il n'est plus pour eux de bonheur, si, avec leurs idées absolues, ils se deviennent indispensables, que leur offrira sur la terre et le présent et l'avenir? rien ici , rien là , rien plus loin : toujours, entre elle et lui , l'impossible : partout le froid , partout le vide : rien présentement , rien demain : et devant eux, jusqu'au cercueil, un seul mot dans l'immensité, un seul mot dans l'infini , « rien. »
Ripert a traversé la Seine. Soudain , en croira-t-il ses yeux ! un triomphateur vient à
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lui. Grand Dieu ! quelle pompe et quel cortège! Cette fois ce n'est point une victime traînée par des bourreaux au supplice; c'est une sorte de césar porté au Capitole par 1 enthousiasme public. Le héros du jour monte un coursier caparaçonné d'or et de pourpre; une garde d'honneur l'environne; des palmes sont jetées à ses pieds; des hymnes célèbrent sa gloire. Charlemagne, vainqueur du monde et sacré par le saint pontife, entendit moins d'acclamations. Quel est donc cet objet inattendu d'adoration générale devant lequel se plient les genoux, vers lequel s'élancent les cœurs? C'est le monstre des temps passés, le constructeur de la Bastille, l'exécration de Paris, le grand prévôt Hugues Aubtiot1. Un sourire d'étonnement et d'ironie a couru sur les lèvres de Hipert. Cette apothéose d'Auhriot, non moins extravagante que sa condamnation, outre- passait les bornes de l'absurde.
Vojcz sur cette singulière ovation, Froi?sarJ. — Juvéna] des Ursiiis. — Mczcrai. — Daniel. — Velly. — Anquctil , etc.
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11 avait entendu naguère, au même endroit, les clameurs furibondes et le dévergondage féroce insultant le prévôt captif!... et maintenant il y écoutait les explosions louangères et les démonstrations dévouées fêtant le prévôt délivré!... Quoi! les mêmes hommes?... les mêmes! Regardant la foule en pitié , avec quel insurmontable dégoût Savoisy détournait la tête ! Quel peuple et quel temps! disait-il. Ah! s'il eût pu voir l'avenir!...
Ripert dirigeait ses pas vers l'hôtel de l'avocat-général Desmarets : il y arrive non sans peine. Nicolas Flamand en sortait.
Le père d'Agnès , à l'aspect de Savoisy , n'a témoigné que de la joie : nul embarras dans son maintien ; il s'avance à sa rencontre avec son flegme habituel ; et , tendant la main au jeune homme :
'< — Vous ici ! dit le magistrat : vous ici ! » Dieu en soit loué!
» — Je ne vous adresserai pas les mêmes pa-
» rôles, répond froidement Savoisy. Ce n'est » pas ici que j'aurais voulu vous retrouver » en ce moment. Nul ne dira : Dieu en soit » loué!
» — Cela est possible, Kipert. Cependant, » si j'eusse été ailleurs , que de catastrophes » seraient à déplorer ! La voie où je suis est sca- » breuse, je le sais; n'importe! je l'ai adoptée; » il faut que j'accomplisse ma lâche.
» — Et quel en sera le prix? l'échafaud.
» — Cela est encore possible. Mais ma con- » science ne me reprochera rien. Mes intentions » ont été pures; et si la terre me condamne, je » serai acquitté par le Ciel.
» — Mais pour qui donc l'arbitre suprême » a-t-il créé l'abîme et ses gouffres? pour le » premier génie des révoltes : Dieu lui envoie » là ses pareils.
» — Savoisy! quel langage amer ! est-ce moi , » chef d'insurrection, qui ai fait prendre au » peuple les armes?... sont-ce mes lois oppres-
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» sives qui ont soulevé la capitale?... est-ce ma » voix qui a crié : liberté!... Hélas! je ne suis » accouru sous ces murs, d'où j étais absent » par ordre du roi , que pour me jeter à la tra- » verse des passions incendiaires qui mena- » çaient de tout dévorer sur leur passage. Sans » moi, l'igiiorez-vous , Ripert? Paris ne serait > aujourd'hui qu'un monceau de ruines; ses pa- » lais et ses forts n'existeraient plus ; la Seine , » le long de ses rives , ne charrierait que des » cadavres, et seule ici la mort régnerait. » Ah ! si l'on peut être maudit pour le mal qu'on » a empêché , frappez ! j'ai droit à l'anathème.
» — Desmarels! répond le guerrier, il ne » m'appartient ni de scruter vos intentions, ni » de combattre vos systèmes. Je ne vois ici » qu'un seul lait : le peuple rebelle triomphe; » il a un appui , et c'est vous !
» — Vous posez mai la question. Un torrent a dévastateur se précipitait sur la ville de
» Charles VI. Tout périssait sans une digue ; il » s'en dressa une, et c'est moi.
» — Eh bien ! continuez votre ouvrage. Ne » souffrez pas que les portes de Paris soient » fermées au roi de France ! Désarmez ces » hideuses cohortes, qui appellent à grands cris » la guerre et le carnage ; délivrez le pays de » ses sanglants libérateurs. Sauvez Paris! sau- » vez le royaume !
» — C'est là mon seul vœu , Savoisy. Mais » si Paris ouvre ses portes , peut-il espérer du » monarque un noble et généreux pardon?
» — Je ne pourrais vous l'affirmer.
» — Où est le régent?
» — Près du roi.
» — A la tête de ses conseils?
» — Gouvernant comme de coutume.
» — En ce cas . ilipcrt! point de miséricorde » à attendre. Charles VI rentré dans Paris, il » ne sera fait grâce à personne.
» — Mais le régent n est pas le roi. Il n'a pas » seul la toute-puissance.
» — On connaît l'état du monarque. 11 n'a » plus sa raison j lui.
» — Il ne la perd que par moments : on a » exagéré son mal. Veuillez m'en croire, Dcs- » marets ! le cœur du monarque est clément : » mettez la capitale à ses pieds, il n'exercera » aucune vengeance.
» — Lui ! je le crois. Mais le régent?
» — Envoyez un parlementaire!...
» — Si Ton vous choisissait : iriez-vous?
» — Je suis en disgrâce à la cour ; et puis, » en tous cas, que dirais-je?
» — Que si le roi veut m'autoriser à pro- » mettre , en son nom , à la grande cité le » pardon général des fautes et l'entier oubli du » passé, je désarmerai les rebelles.
» — Et il n'y aura plus de combats/
» — Et le sang ne coulera plus.
» — Je partirai ce soir. Desmarels : je ferai
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» une tentative... mais je n'ai aucune influence. » Je crains... N'importe ! j'essaierai. »
Ripert sortait : Ambroise est entré; Ambroise a été mis au fait de l'entretien qui vient d'avoir lieu; il a retenu son élève; il a le visage abattu.
« — Desmarets ! dit le saint vieillard , la nou- » velle de l'arrivée de Charles VI à quelques » lieues de Paris vient d'être proclamée à son » de trompe. On crie de toutes parts : aux » armes! Les maillotins se livrent de nouveau » sans contrainte à leurs fureurs désordonnées. » La ville est remise au pillage. On a démuselé » les tigres : qui les remettra sous le joug?
» — Moi ! » répond avec énergie l'avocat général.
L'abbé a secoué la tête.
« — Vous ! . . . Allez ! allez parler aux rebelles, » et vos yeux s'ouvriront enfin. Desmarets! vous » avez cru que le génie du bien pouvait se faire » un devoir de fraterniser avec les génies du » mal pour refondre l'espèce humaine et re-
» créer un monde meilleur : il vous fallait une » leçon, une leçon sévère et terrible. Les il lu— » sions d'un cœur généreux vont s'évanouir au » vent des frénésies populaires : vous vous croyez » le phare d'un port , vous n'êtes que l'éclair » d'un naufrage.
» — Je pars , dit Savoisy au prêtre; j'irai au » camp royal ce soir même.
» —Toi!... le camp te sera fermé, répond » le ministre du ciel; crois-tu, Ripert! qu'un » prince victorieux, à la tête d'une armée puis- » santé, consentira , au point où en sont venues » les choses, à prêter une oreille timide aux » transactions de la révolte, qui ne lui paraî- » tront aujourd'hui que les machinations de la » peur? Non : il voudra un grand exemple; il » craindra de faire des concessions à la déloyauté. » H eût repoussé les menaces : accueil lera-t-il » les bassesses !
» — Ainsi , ni pacte ni pardon ! reprend l'ai) vocal-général; d'abord triomphe, pmsvengeance. ), () Amferoittl <<■ seront là, je nVu doute pas.
» les conseils de Louis d'Anjou ; mais que le roi » y réfléchisse ! peut-il vouloir le sac de Paris? „ Fasse le Ciel, répond l'abbé, qu'un tel «événement n'ait pas lieu!... Kipert! jap- » prouve ton désir d'aller plaider la cause de » l'humanité; mais tu n'es guère en position » de réussir dans la mission dont tu te charges : » le roi maintenant te repousse.
» — Oui , mais jadis il m'a aimé. On m'a » assuré que, depuis mon départ pour Paris, sa » raison lui était complètement revenue. S'il » en est ainsi, et qu'on me laisse parvenir jus- » qu'à lui , je pourrai retrouver son cœur.
» — Et, introduit près du monarque, au » nom de qui parlerais-tu? qui t'aurait donné » ses pouvoirs?
» — Desmarets.
» — Son règne est passé. De quel droit se » placerait-il en médiateur entre les factieux et » le trône? qui l'y aurait autorisé? les truands
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» ont une autre idole : Paris a changé de pensée , » et c'est Aubriot qui gouverne.
» — Aubriot! s'écrie Desmarets ; eh quoi! » Thomme de la bastille!... celui que la capitale » proclamait, il y a si peu de temps , l'ennemi » des franchises publiques, l'exécration des en- » fants de l'université , le suppôt de la tyrannie! » — Lui-même, a répliqué Ambroise ; l'o- » pinion s'est modifiée à son égard. Hugues » Aubriot , tiré des prisons où l'avait jeté le » peuple , est apparu à ce même peuple sous un » jour tout à fait nouveau. Ce n'est plus un mi- » sérable agent que soudoyait le despotisme, » c'est un grand hommeméconnu, dont le trône » voulait la perte; ce n'est plus le favori de la » noblesse, c'est l'ami de la liberté. Vivelepré- » vôt de Paris! est aujourd'hui le cri général ; » peut-être ce soir, pour lui plaire, on criera ; » vive la bastille !
» — Et demain , interrompt Ripert : de- » main , qui sait : vive le roi!
» — Demaia , ce serait un peu vite , reprend
» l'abbé avec ironie : voici Desmarets détrôné ;
» couronnons d'abord Àubriot. Patience! nous
» verrons plus tard. »
L'avocat-général n'a paru ni déconcerté , ni surpris; sa parole est demeurée froide.
» — Que devient Nicolas Flamand? quel » parti a-t-il adopté ?
» — Il fait cborus avec le peuple , il clame » aussi vive Aubriot.
» — Quij? lui ! s'est écrié Savoisy , lui qui le » traînait au supplice !... lui qui voulait l'assas- » siner!
» — Raison de plus , répond Ambroise; en » fait de passions , les extrêmes se touchent ; » l'enthousiasme actuel de Nicolas pour Au- » briot est en proportion de sa furie passée; et » puis, dans ce revirement de pensées, dans » cette succession d'idoles, dans cette série d'o- » vations , il espère que son tour viendra ; » pourquoi non ? la chose est possible : après