DORS
V A , dors, ô pauvre mort, dans la tombe couché, Ferme bien ton oreille :Iu bruit qui vient de terre, Et sous l'arbre fleuri qui sur toi s'est penché, Dors sans te retourner, reste dans ton mystère !
Si ton corps au tombeau pouvait être arraché. Si tu pouvais un jour sortir de ta poussière. Si tu pouvais entendre en un coin bien caché, Si tu pouvais encor soulever ta paupière.
Tu frtimirais d'horreur en ctendant les bras, Tu voilerais ton front du suaire et des draps En comptant ce qu'il faut de jours pour qu'on oublie !
Une seconde mort viendrait glacer tes os,
Et tu refermerais les portes de la vie,
Ayant vu plus cruel que le ver des tombeaux !
L'ESTTIIT
JLas de son bonheur, l'Esprit dit au Maître : « Plus de liberté ! Je veux me soumettre, Et souffrir des maux, des pleurs, des courroux Qui font les clameurs qui montent vers nous 1
« C'est assez errer, n'ayant d'autre forme Dans l'éther sans fin que le moule énorme De l'éternité qui s'ouvre toujours, Du gouifre qui n'a de nuits ni de jours !
« O Maître, contente enfin mon envie, Je veux la limite au temps, à la vie. Il me fiiut le froid d'un collier de fer, J'ai soif de maudire et d'avoir souffert !
Le Maître, étonné, se prend à sourire Et dit : « Qu'il soit fait ! Je veux circonscrire Ta forme, et la vie à toi va venir.
Étouffant des cieux jusqu'au souvenir!
« Va, prends un cerveau pour ne plus comprendre,
Une oreille afin de ne plus entendre,
La science afin de ne plus savoir,
Et des yeux de chair pour ne plus me voir !
« Pars! tu vas trouver dans le vide immense, Jetés au hasard comme une semence,
Des mondes de feu, de boue et de fer Où tu ne voyais que des plaines d'air !
« Dans l'éther subtil, ce cristal limpide Que tu traversais, tout te semblait vide ; Vois-y le contour, la limite, un bord, Apprends donc le doute, apprends donc la mort !
« Revêts la matière, endosse la vie, Ne sois à ton gré qu'une âme asservie, Et quand tu seras las d'être banni, Reviens près de moi goûter l'infini ! »
Sur le bleu du ciel s'étale, splendide, Un nuage d'or; il vole rapide.
Roulant ses flocons où le soir a mis Les roses d'aurore et l'argent des nuits.
L HERBIEK
Mais le vent dédaigneux de sa majesté vainc Souffle, et le monceau d'or croule sous son haleine.
Fleur qui vole un jour, passe un papillon, Émeraude, azur, rubis, vermillon ; II monte, il descend, fuit et se ravise, Cherchant le bonheur d'une aile indécise. f.
La jeune fille vient et perce en son essor Ce jo5'au du printemps de son épingle d'or!
L'arbre, jet de sève, étale et balance Son feuillage vert, et sa nonchalance Livre fleurs et fruits, doucement rêvant, Aux oiseaux bruyants, aux baisers du vent!
Mais vient le bûcheron, il lui faut sa journée : L'arbre est à bas, gisant, en trois coups de cognée !
L'agneau se caresse à la haie en fleurs. Écoutant le chant des merles siflleurs ; Il suit la forêt calme et reposée, Croquant les bourgeons mouillés de rosée !
Mais le sombre boucher emporte l'innocent, Et rentre indiffèrent, les mains pleines de sang!
Reprenant le chemin des plaines éternelles, Montant toujours, toujours, sans fatiguer ses ailes , Pensif, l'Esprit revient aux abîmes d'éther;
Le Maître le regarde et, d'un sourire amer : « Enfin tu sais le mot qui s'appelle souffrance. Dis, de tant de douleurs avais-tu l'espérance? Tu ne me réponds pas, que te faut-il encor? Sève et sang ont coulé; le drame et le décor Étaient-ils aux hauteurs de toute ton envie? Viens-tu, fuyant la mort que tu nommes la vie, Me dire : — « J'ai senti s'enfoncer dans mon coeur « Un cruel aiguillon ! Brisant mon front vainqueur, « Arbre je suis tombé 1 Broutant la plaine verte, « Sous le couteau brutal ma gorge s'est ouverte ! « Sous des formes d'un jour je me suis vu meurtrir. « Je veux le grand repos, je ne veux plus souffrir! »
Mais l'Esprit répondit : « Je cro3'ais ta puissance Plus grande et plus féconde, et j'espérais l'essence Du mal plus pénétrante encor! J'imaginais Des tortures sans nom ! Je meurs et je renais : C'est la vie, et je n'ai, restés dans ma mémoire, Que des bruits de feuillage, ou le vol et la moire D'une aile, ou les flocons d'un nuage indolent.
Ou les jeux innocents d'un doux agneau bêlant ! Qu'a de si redoutable une forme mortelle? La limite? Du moins, parfois enferme-t-elle Le bonheur! Le néant infini ne tient rien, Et n'ayant pas le mal il est vide du bien. Rends-moi donc la matière à des lois asservie D'où l'on reçoit la mort comme on reçoit la vie !
— Le veux-tu?
— Je le veux ! »
Mais le Maître attendit
— « Le veux-tu?
— Je le veux ! »
Alors le Maître dit :
K Contente cette soif de ténèbres et d'ombres, Descends vers les soleils, grains de poudre si sombres Q.u'ils sont noirs dans l'éther où tout est transparent. Descends, descends toujours, et prends le dernier rang Dans ma création. Tu veux, ivre d'un songe, Savoir ce qu'est le mal, l'injure, le mensonge, Le désespoir, le deuil, le meurtre, la prison.
L'espoir trompé, la haine, aussi la trahison, L'amour flétri mentant, l'envie et la bassesse, Le doute sur tout bien renouvelé sans cesse; Tu veux, Esprit, savoir ce que le mot honneur Couvre de déshonneurs, et celui de bonheur Annonce de malheurs! Tu les veux, ces caresses Qui cachent l'aiguillon de leurs griffes traîtresses; Tu veux lutter pour tout et payer les printemps Des glaces de l'hiver; tu veux ces courts instants D'un repos acheté de terribles alarmes; Tu veux connaître enfin, pour les verser, les larmes?
« Eh bien, sois satisfait, descends aux profondeurs
Où ne raj-onnent plus nos divines splendeurs.
C'est dit, je t'obéis, moi le Tout, moi le Maître;
Ce que je défendais je veux te le permettre ;
Je veux réaliser ton rêve le plus cher;
Je veux, selon ton gré, t'envelopper de chair.
Et résumer en toi la plus terrible somme
Des plus sombres douleurs; va, pauvre Esprit : — Sois Homme