CLAUDIO X
/\DiEU, doux souvenir que chaque jour efface! Adieu, chère douleur que le temps va guérir! Plus triste cette fois je reviens à la place Où, le cœur plein de toi, j'aurais voulu mourir !
Ne saurais-tu garder, pauvre mémoire humaine. Ces regrets du plaisir qu'on appelle douleurs, Et, fantôme léger que l'habitude mène.
Vas-tu donc oubliant et le rire et les pleurs?
Malgré ma volonté, de ma main défaillante Je laisserai tomber dans le temps, pour jamais. Cette urne où j'enfermai ma jeunesse expirante Avec le nom chéri de celle que j'aimais!
Est-ce là de la vie une loi nécessaire Qiie tout soit en naissant à l'instant efïi.icé, Et, sans pouvoir fixer même une peine amère, Q.u'il faille aussi pleurer les larmes du passé !
Ingraïe! emporte donc, sous ce pâle soleil,
De dix-huit ans en fleurs le sourire vermeil,
Sans chercher si pour nous ton absence est cruelle !
Va-t'en jeter l'éclat de ton regard vainqueur
Sur ces fleuves glacés, cette neige éternelle.
Moins blanche que ton sein, moins froide que ton cœur !
J\nl fuyez, douce image à mon dm^e trop chère! Respectez un repos cruellement gagné, Et pensez, si j'ai bu dans votre coupe amère. Q.ue mon cœur l'emplirait de ce qu'il a saigné !
Oui, loin de moi vivez maintenant à votre aise, Q.ue votre cœur n'ait plus ces faux élans glacés. Nulle chaîne aujourd'hui, nul devoir ne lui pèse ; Des pages de l'amour ils sont bien effacés,
CLAUDION
Ces mots qu'avait signés une lèvre insensée !
L'oiseau captif a pris son essor radieux,
Et je ne verrai plus qu'au fond de ma pensée
Le beau corps que j'aimais, votre bouche et vos yeux.
Ah ! que n'emportiez-vous votre image chérie ! Pourquoi n'avoir pas pris ce lambeau de mon cœur. Et ne vouliez-vous donc me laisser de la vie Que ce qu'il en fiillait pour mourir de douleur! Peut-être, j'en conviens, n'ai-je pas su comprendre Ce que vaut ici-bas le trésor que j'avais! Q.uand votre âme parlait n'ai-je pas su l'entendre! Et doutiez-vous de moi quand pour vous je vivais !
Peut-être aux duretés de mon amour farouche Aurai-je fait saigner votre cœur délicat. Peut-être qu'un pardon était sur votre bouche Et qu'en disant adieu, moi seul étais ingrat! Peut-être... mais que sais-je?... où s'égare mon âme ! Vous auriez dû penser, ingrate, entendez-vous? Que quand on a tout mis sous les pieds d'une femme, Qu'en pensant à son nom on pliait les genoux.
Qii'on a depuis la nuit pleuré jusqu'à l'aurore, Qu'on ne regrette rien, qu'on ferait tout encore, Il faut qu'on aime bien!... Et que l'oiseau qui fuit, Quoique joyeux d'abord au sortir de la cage, Craignant sa liberté, le plus souvent la nuit D'un vol désespéré revient battre au vitrage !