BETTERAVES FOURRAGÈRES, POTAGÈRES ET BETTES
Le passage de la betterave sauvage à la betterave fourragère n’a jamais été étudié à fond jusqu’à présent. De même que pour la sucrière, on peut supposer que, pour les betteraves fourragères blanches, il sera possible d'observer la transition entre les types sauvages et les formes cultivées. Nous disons les betteraves fourragères blanches parce que la question pigment entre ici en jeu; les seules formes sauvages connues, à racine colorée en rouge, avaient été trouvées par Proskowetz, et encore étaient-elles peut-être hybrides. En laissant de côté ce cas douteux, il semblait que les betteraves sauvages étaient toujours à racine blanche; le fait qui nous a été signalé par Ducellier, de l'existence de racines colorées chez le B. macrocarpa Guss. est venu modifier cette opinion, et pourrait expliquer l'apparition de pigments rouge et jaune dans la racine des variétés cultivées.
Munerati (114) dit que le type de betterave sauvage vivant le long de l'Adriatique occidentale n’a rien de commun avec la forme d’où sont sorties les betteraves fourragères et potagères.
D'autre part, les betteraves sucrières ayant végété normalement en année suffisamment humide, ne contiennent généralement que des quantités extrémement faibles de sucres réducteurs; Jes betteraves fourragères en contiennent au contraire, d'ordinaire, des quantités un peu plus fortes. L'étude des différents sucres sera donc à suivre dans la descendance des divers croisements effectués entre les formes sauvages et les races cultivées.
Rimpau (147 et suiv.) seul a jeté un coup de sonde en hybridant des betteraves sucrières et des betteraves fourragères en 1885, mais cette expérience n’a rien révélé au sujet de l’origine de ces dernières.
Pour les betteraves potagères, l’origine en est aussi inconnue que celle des betteraves fourragères; elle se complique de la question de provenance des pigments rouges ou jaunes, pigments des plus prononcés qui colorent, chez certaines variétés, en rouge violacé foncé toutes les parties de la plante, feuilles et racine.
Gibault (59) a fait une étude historique des betteraves potagères. Des variétés aux racines quelque peu charnues étaient connues des anciens, puisque Théophraste, Dioscoride et Galien les mentionnent; mais, si on mangeait quelquefois ces racines, leur emploi était surtout médicinal. La betterave, en tant que racine potagère, était inconnue d'Albert le Grand au x1e siècle. Elle serait originaire d'Allemagne d'où elle aurait été importée en Toscane au début du xvie siècle, De là elle serait venue
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en France. Sa culture s’est répandue à cette époque. Olivier de Serres (127) est le premier Français qui en ait parlé.
Selon Gibault les betteraves fourragères et potagères ont la même origine que les sucrières. Ceci est possible; mais il faudrait refaire la très longue et difficile expérience qui consisterait à obtenir ces formes, sans hybridation suspecte, par la culture et le croisement répété des différentes betteraves sauvages.
Pour la bette, De Candolle indique la forme appelée « bette à racines maigres ». Dans le passage où il parle de la betterave il dit :
« Elle est tantôt cultivée pour ses racines charnues (betterave) et tantôt pour ses feuilles, employées comme légume (bette, poirée); mais les botanistes s'accordent généralement à ne pas distinguer deux espèces. On sait, par d’autres exemples, que des plantes à racines minces dans la nature prennent facilement des racines charnues par un effet du sol ou de la culture.
» La forme appelée bette, à racines maigres, est sauvage dans les terrains sablonneux, surtout au bord de la mer, aux îles Canaries et dans toute la région de la mer Méditerranée jusqu'à la mer Caspienne, la Perse et Babylone, peut être même dans l'Inde occidentale, d’après un échantillion rapporté par Jaquemont, sans que la qualité spontanée en soit certifiée.
» La flore de l'Inde de Roxburgh, et celle, plus récente, du Punjab et du Sindh par Aïtchison ne mentionnent la plante que comme cultivée.
» Elle n'a pas de nom sanscrit, d’où l’on peut inférer que les Aryens ne l'avaient pas apportée de l'Asie tempérée occidentale où elle existe... Les anciens Grecs faisaient usage des feuilles et des racines. Tout indique une culture ne datant pas de plus de quatre à six siècles avant l’ère chrétienne. »
Pour notre part nous n’avons reçu ni observé jusqu’à présent de formes sauvages se rapprochant de la bette ou poirée. Il nous est arrivé, de temps en temps, de remarquer, parmi les betteraves fourragères ou sucrières, des betteraves qui ne présentaient pas l'aspect caractéristique d’hybrides de poirée et que nous ne supposions pas avoir été hybridées par accident, mais qui avaient des pétioles sensiblement plus larges que leurs voisines: Nous n’en avons pas fait grainer sous isoloir jusqu’à présent; nous ne pouvons donc dire si ces betteraves pourraient donner une progéniture de plantes se rapprochant des bettes dans les générations suivantes.
Gibault (59), en faisant l'historique de la bette ou poirée, indique, qu’à l'inverse de la betterave, sa culture est extrêmement ancienne. Aristophane en a parlé. Théophraste en connaissait une noire et une blanche. Le pigment coloré existait donc déjà à cette époque dans la plante. Le
mot niger employé au sujet de la bette dont parle Gibault devait correspondre au rouge foncé. A l’époque de Charlemagne (64), puis à celle du moyen âge, on a fait un grand usage de la poirée.
Dans nos cultures, dit Gibault, la poirée à cardes vertes doit représenter la poirée primitive. Selon lui les variétés à très grosses côtes viendraient du Beta Ciela L., abondant dans la région méditerranéenne et l'Espagne.
La poirée du Chili (B. chilensis Hort.) aurait été bien plus anciennement connue que ne l'indique l’Index Kewensis. Il est en effet probable que l’horticulteur qui l’a introduite en Angleterre s’est borné à orner d'un nom latin une espèce anciennement cultivée. Gibault (59) dit que ce B. chilensis Hort. a été introduit vers 1840 de Belgique en Angleterre, et 1l cite une poirée colorée dont Gérarde fait mention en 1597; Lobel (92) décrit aussi une poirée à tige jaune panachée de rouge.
Carrière dit que la poirée du Chili a été introduite dans les jardins français vers 1866. Vilmorin-Andrieux « Plantes potagères » édition 1904, s'exprime ainsi
« Poirée (indigène, bisannuelle). — La poirée paraît être exactement la même plante que la betterave, à cela près que la culture y a développé les feuilles et non pas les racines. Les caractères botaniques, ceux surtout qui sont tirés des organes de la floraison et de la fructification, sont exactement les mêmes dans les deux plantes, seulement la racine de la poirée est rameuse et peu charnue, tandis que les feuilles en sont amples, nombreuses, et ont, dans certaines variétés, le pétiole et la nervure médiane qui y font suite, remarquablement développés. La graine est semblable à celle de la betterave, mais cependant d'ordinaire un peu plus petite. »