CHAPITRE II
SoMmaIRE. — L’hérédité et le problème de l’évolution. —
La continuité évolutive dans les conceptions lamarckienne et darwinienne. — La variabilité continue. — Résultats de l’analyse expérimentale de la variation. — Phénotypes et génotypes. — Stabilité des génotypes. — L'apparition des mutations. — L'évolution discontinue.
Le phénomène d'hérédité n’acquiert toute son importance biologique que si on le place dans son cadre naturel, c'est-à-dire si on l’envisage dans ses rapports avec l’évolution des organismes. Cette évolution ne fait plus de doute aujourd'hui pour personne. Tous les documents de la Paléontologie, de l'Anatomie et de l’Embryologie comparées, de la Géographie zoologique et botanique ne peuvent être interprétés qu'à la lumière de la conception transformiste. L'évolution suppose nécessairement l’exis-
tence de très nombreuses modifications des organis- .
mes ; ce sont ces variations des animaux et des plantes qui ont pu être le point de départ de formes nouvelles.
L'expérience, la pratique des élevages montrent cependant que les êtres vivants présentent une stabilité considérable. Cette stabilité est une des conséquences de l’hérédité, c'est-à-dire de la continuité d'un patrimoine héréditaire, presque inaltérable, à travers la suite des générations. II y a donc une orposition très nette entre l'hérédité qui maintient Ja stabilité des types et la variation qui est la base nécessaire de toute transformation. La variation doit résulter d’une modification du patrimoine héréditaire, d’une perturbation interrompant la continuité de constitution des organismes.
Cette perturbation, quelle peut en être la cause ? La réponse à cette question constitue le nœud du problème transformiste. Les solutions proposées ont été pendant longtemps théoriques ; elles dépendent de la façon dont on se représente les variations ellesmêmes. |
L'idée dominante, la plus générale, a été d'assurer le maintien, malgré les apparences, du principe de continuité. Les théoriciens ont cherché à diminuer le hiatus existant entre l’hérédité, principe de stabilité, et la variation, élément de discontinuité. Ils y sont arrivés par deux procédés : d’une part, en niant que l’hérédité représentât, dans l’ensemble des phénomènes évolutifs, un facteur de fixité ; d'autre part, en cherchant à faire de la variation quelque chose de si faible au début et de si lent dans le temps que l'on ait malgré tout une impression de continuité. :
Entre une forme et la forme suivante, il n'y aurait ainsi aucune rupture brusque de la continuité héréditaire ; la constitution ancienne se transformerait lentement et progressivement dans la constitution nouvelle, par une série de phases intermédiaires, presque insensibles. La variation serait, elle-même, un phénomène continu.
C'est à une conception de cet ordre que se rattache la plus ancienne théorie de l’évolution, celle de Lamarck. La matière vivante ne porterait pas en elle le principe de sa stabilité héréditaire. Elle ne resterait semblable à elle-même que si les conditions dans lesquelles elle se trouve placée demeurent constantes. Lorsque le milieu, et par suite les relations des organismes avec ce milieu, viennent à être modifiés, les êtres se plieraient aux nouvelles circonstances, en modifiant peu à peu leur constitution. Comme nous l’avons vu, LE DANTEG a cherché, au moyen de considérations théoriques, à préciser le mécanisme de cette transformation. Si les variations du milieu persistent un temps suffisant, les modifications de la matière vivante iront en se précisant et deviendront de plus en plus stables, de moins en moins réversibles. Ainsi sera peu à peu formé, à travers des générations souvent très nombreuses, un type organique nouveau. Il est bien évident cependant que le nouvel organisme ne persistera, ‘: semblable à luimême, que dans la mesure où le milieu qui a été la cause de son apparition ne présentera pas, à son tour, de modifications. Si cette éventualité venait à se produire, il en résulterait une lente variation des orga-
.nismes dans un sens nouveau, jusqu'à ce que soit
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réalisée une troisième constitution et une troisièma forme d'équilibre. D'après cette conception, il n'y aurait jamais, à vrai dire, de formes fixes ; les espèces seraient en perpétuel état de transformation, d'équilibre instable. Il n'y aurait ainsi aucune opposition entre une continuité héréditaire et une discontinuité évolutive. L'évolution serait un phénomènes continu, qui trouverait son principe dans les variations du milieu.
La conception darwinienne est dominée également par l’idée d'évolution continue, avec cette différence toutefois que l'impression de continuité résulte du faible écart entre la série des variations successives. De même un escalier est en un sens une partie continue, malgré l’incontestable discontinuité des marches qui le constituent. Lorsqu'on recueille un grand nombre d'individus appartenant à la même espèce, on constate qu'ils ne sont jamais identiques ;: ils présentent une certaine variabilité de leurs différents caractères. Ces petites variations apparaissent sous l'influence des conditions extérieures ou pour toute autre cause. Si un individu possède ainsi, par hasard, une petite variation utile, il aurait plus de chances de se reproduire et de transmettre sa variation à ses descendants. Ceux-ci présenteront à leur tour une variabilité analogue. Parmi eux, les individus ayant au plus haut degré la variation utile seraient de même plus aptes à se reproduire. L'utilité des caractères nouveaux entrainerait automatiquement un choix, une sélection parmi les progéniteurs. Ainsi, par l'addition de petites variations successives, effectuées dans le même sens, prendrait naissance
un caractère nouveau. réalisé par étapes. L'évolution se ferait, ici encore, d’une façon lente et continue. La matière vivante est toujours supposée instable, en incessante transformation.
Les deux conceptions lamarckienne et darwinienneé reposent toutes deux sur un fait d’observation, la variabilité des organismes. Il est exact que les organismes varient, dans une certaine mesure, avec les fluctuations du milieu et que, si en prend une collection d'individus d'une espèce donnée, ceuxci présentent toujours, entre eux, quelques légères dissemblances. La question qui se pose est de savoir si ces petites variations sont la traduction d'une modification correspondante du patrimoine héréditaire, c’est-à-dire si elles sont susceptibles de réapparaître chez les descendants, si elles ont une valeur évolutive. La réponse nous est fournie par l'étude expérimentale de la variabilité.
Il y a deux façons d'envisager la variabilité des organismes selon que l’on tient compile ou non de leur parenté génétique. Les deux procédés conduisent à des résultats différents. Supposons, par exemple, que nous étudiions les variations de Ia taille humaine dans un pays, en nous basant sur l’ensemble des statistiques des conseils de révision. Nous constaterons que la taille varie entre une limite minima et une limite maxima, et, si nous établissons des catégories différant les unes des autres par une valeur de un centimètre, nous pourrons compter combien
L'HÉRÉDITÉ ET LA VARIATION vx)
d'individus appartiennent à chacun de ces groupes. Nous aurons ainsi des documents sur la variabilité de la taille, dans une population humaine, sans nous préoccuper en aucune manière des degrés de parenté que peuvent présenter entre eux les divers individus.
De même, nous pourrons, au cours de plusieurs excursions dans diverses régions, recueillir un grand nombre de pieds de Paris quadrifolia. Nous constaterons que certaines plantes ont quatre feuilles, d'aures trois, cinq ou six et nous pourrons préciser cette variabilité, en comptant combien d'individus renferme chaque catégorie. Nous obtiendrons des résuliats semblables en comparant la taille ou le poids de grains de haricots d’une certaine sorte, dont nous aurions acheté une grande quantité chez un marchand. Dans cette population de haricots, dont nous ignorons complètement les relations de parenté, nots constaterons une certaine variabilité du poids des grains, ce poids variant par exemple entre 20 et 90 œntigrammes. Etablissons des catégories comprenant les grains pesant 20 à 25 centigrammes, 26 à 30, 31 à 35, etc., jusqu'à 90 centigrammes, et dénombrons les gains appartenant à chaque catégorie.
Les résultats se présenteront, par exemple, de la façon suivante :