HÉRÉDITÉ IMMÉDIATE
L’antiquité tout entière et les temps modernes jusqu’à l’origine de ce siècle, ont eu sur la génération les idées les plus erronées. Les idées sur l’hérédité, forcément modelées sur les théories de la génération, ont donc été bizarres et même absurdes pendant cette longue période. Les uns attribuaient au père seul, les autres à la mère seule, une influence exclusive sur l’enfant. Les spermatistes et les ovistes ont eu là un beau champ pour déployer les conséquences de leurs opinions exclusives. D’autres enfin partageaient l’influence héréditaire entre les deux parents, mais en attribuant à chacun d’eux un domaine distinct. Ceci dépendait du père, cela ne pouvait venir que de la mère, et une barrière infranchissable s’opposait aux empiètements.
Ces opinions systématiques ont duré encore quelque temps après que l’on eut découvert le fait essentiel de la fécondation. Mais quand on eut bien compris que la participation matérielle à la formation du germe fécondé est non seulement double, mais égale de la part des deux parents, il a bien fallu abandonner ces distinctions tranchées. On s’est rejeté alors sur les tendances de chaque parent à transmettre ceci ou cela soit indépendamment du sexe, soit de préférence à l’enfant de même sexe ou à celui de sexe opposé, et l’on a formulé les lois de ces tendances.
Lucas (50) reconnaît que chacun des deux parents peut avoir une influence sur n’importe quel caractère et fait de cela une loi d’universalité d’action. Mais l’enfant peut tenir d’un seul de ses parents par la totalité ou par un certain ensemble de ses caractères : il obéit alors à la loi d’élection ; s’il tient de son père par certaius caractères et de sa mère par d’autres, c’est en vertu de la loi de mélange ; mais si ces caractères ou quelques-uns d’entre eux sont intermédiaires à ceux de ses deux parents, si par exemple, fils d’une blonde et d’un brun, il a les cheveux châtains, c’est la loi de combinaison qui l’aura guidé. Toutes ces lois de ressemblance constituent la loi d’ hérédité , à laquelle s’oppose une loi d’innéité qui sera responsable des caractères nouveaux qu’il ne tient pas de ses parents. Lucas admet que les parents ont une égale part d’influence sur le produit, quels que soient leur sexe et le sexe de celuici. Mais un grand nombre d’auteurs sont d’un avis contraire. Les uns admettent une loi d’hérédité directe , les autres une loi d’hérédité croisée. Ceux-ci croient que la fille ressemble plus au père et le fils à la mère. Ceux-là admettent l’opinion inverse; ces deux lois sont les deux
aspects d'une troisième qui les réunit, la loi de prépondérance d’action i.
Tout cela n’a aucune valeur. Tout étant possible, on peut toujours trouver des exemples c X élection, de mélange , de combinaison , de ressemblance directe et de ressemblance croisée ; mais donner à ces groupements le nom de lois est tout à fait abusif, quand aucun d’eux non seulement n’est pas exclusivement vrai, mais encore ne l’emporte sensiblement sur le mode inverse de transmission. En réalité : il ny a pas de loi de
] Lucas ne dit pas toi mais formule d’élection, de mélange, de combinaison, pour exprimer les variantes de sa loi principale d’universalité d’action.
L 'hérédité directe et surtout Y hérédité croisée ont de nombreux défenseurs qui apportent d’excellents exemples, et ces exemples, étant aussi nombreux et valables les uns que les autres, prouvent par cela même l’absence de toute loi.
Burmeister assure que les garçons premiers-nés ressemblent à leur mère ou au père de celle-ci ; lesfilles premièresnées à leur père ou à la mère de celui-ci. Les enfants suivants présenteraient des mélanges plus variés.
Girou de Buzareingufs(28), partisan de l'hérédité croisée, en donne de nombreux exemples empruntés à l’histoire, mais Rirot (93) trouve dans l’histoire de non moins bons exemples d’hérédité directe.
Les observations portant sur les animaux ne sont pas moins contradictoires. Chien de chienne et chienne de chien , disent les chasseurs ; mais les éleveurs, que les nécessités commerciales obligent à ne pas se contenter d’aphorismes, ne négligent pas de s’enquérir des qualités et de la race des mères et de leursfemelles reproductrices ni des pères de leurs étalons. La tératologie parle encore dans le même sens. Les transmissions de lapolydactylie et autres hémitéries se font aussi souvent en direction directe qu’en direction croisée.
Quelques auteurs admettent une sorte d’hérédité croisée double, comme dans le cas observé par Buffon où, d'une louve et d’un chien, naquirent deux petits, un
femelle, semblable à la mère par le corps, mais doux comme le père, l’autre mâle, semblable au chien, mais féroce comme la mère.
Richarz (80) trouve que l’hérédité croisée est la règle, et l’appelle développement ennomique ; l’hérédité non croisée constitue le développement par anomique ; elle favoriserait la transmission des maladies héréditaires. Enfin, il appelle développement autonomique celui où le produit ne tient pas de ses parents, ce qui, selon lui, favoriserait la dégénérescence.
Comme les autres, cette théorie correspond à un groupe de faits triés et non à l’ensemble.
Quelques faits groupés sous le nom d hérédité alternante montrent le peu de solidité de ces distinctions. Girou (28) cite le fait suivant. Dans leur enfance, deux jeunes garçons ressemblaient à leur mère et leur sœur à son père. C’était un cas d’hérédité croisée qui frappait tous ceux qui en étaient témoins. Au moment de l’adolescence la jeune fille cessa de ressembler à son père et les deux garçons prirent les traits de leur père. — Lucas (47 et 50) raconte que deux petites filles, issues d’un père châtain et d’une mère à cheveux noir de jais, avaient l’une et l'autre les cheveux noirs de leur mère. C’était de l’hérédité directe. Mais, au bout de quelques mois, elle se transforma en hérédité croisée : leurs cheveux devinrent châtains comme ceux du père. Le fait est d’autant plus à remarquer que, d’ordinaire, la nuance des cheveux se fonce avec l’âge plutôt qu’elle ne s’éclaircit.