LA VARIATION INDEPENDANTE
Bateson (94) cite un Cimbex dont l’antenne gauche était remplacée par une patte; un Bombas présentait la même singularité. H. Milne-Edwards a signalé une langouste dont le pédoncule oculaire était prolongé en une antenne. Ce dernier cas est très intéressant. Car, dans les deux précédents, on pourrait à la rigueur interpréter la malformation comme due à l’atavisme, l’antenne n’étant en somme qu’un membre homologue à la patte. Il y aurait bien des objections à faire à cette manière de voir, mais le cas de la langouste semble indiquer que l’atavisme n’a rien de commun avec ces faits, carie développement des crustacés parait montrer que l’œil pédonculé n’est pas un membre et, chez aucun ancêtre, n’a fonctionné comme antenne ou comme patte. Il est inutile de multiplier cesexemples; le lecteur saura en trouver d’autres parmi ceux que nous citerons en étudiant les causes de la variation (*).
Nous pouvons donc nous inscrire en faux contre le vieil adage : Natura non facit saltus. Ceux qui le répètent pensent, il est vrai, à la gradation des espèces formées et non à la variation ou à la tératologie, mais nous verrons que, même pour les espèces, il ne s’applique point h
c. La variation iiMlépeiuIanle.
D’après quelques auteurs, Spencer (93) entre autres, la variation est toujours indépendante, c'est-à-dire qu’il n’y a jamais aucun lien entre les variations des différentes parties. Si la girafe a, à la fois, le cou et le train antérieur plus longs, ce n’est pas parce que l’un des deux s’étant allongé, l’autre a forcément suivi le premier. Il a fallu que des variations indépendantes les fissent grandir séparément.
Nous verrons que cela n’est pas exact et (pie, sinon dans cet exemple, qui se dérobe à toute vérification, dumoinsdans d’autres, une variation entraîne l’autre. Mais, pour n’être pas universelle, la variation indépendante n’en est pas moins très réelle. Il n’est pas de jardinier ou d’éleveur qui n’ait produit ou constaté la variation isolée des parties les plus diverses : les feuilles peuvent varier sans les pétales ou les pétales sans les feuilles, la couleur peut se modifier isolément en n’importe quel point. Les deux moitiés symétriques du corps peuvent elles-mêmes varier isolément. Les
1 Nalura non fac il sa! tus est, un apho- repris par Leirxitz et élevé par lui à la risme de l’école scholastique. Il a été hauteur d’un principe.
O Sur la variation brusque : Korchinsky (99 : V, 360) qui l’appelle variation hétérogène.
THÉORIES DE L’HÉRÉDITÉ. 19
LES FAITS
lapins demi-lopes en sont un exemple bien connu. Les pleuronectes (plies, soles, turbots) et tous les êtres asymétriques dérivant de formes symétriques n’ont pu se former aussi que par variation unilatérale. Il en est de même pour les parties asymétriques des êtres symétriques comme Y hectocotyle des céphalopodes ou l’ovaire unilatéral des oiseaux. Donc concluons, ce que personne ne nie : la variation indépendante existe ; et ajoutons, par anticipation sur ce que montrera le paragraphe suivant : mais elle nest pas universelle et exclusive.
<1. La variation corrélative.
On a groupé, sans beaucoup de discernement, sous le nom de variation corrélative , des phénomènes de signification fort différente.
Quand des parties ayant une certaine homologie de constitution varient simultanément, on n’est pas autorisé à dire que la variation de l une est primitive et a entraîné les modifications de l’autre.
Darwin (80) remarque une corrélation constante entre les variations de la laine et celle des cornes chez les moutons, entre celles des dents et des cheveux chez l’homme, etc. ; mais ces organes sont de même nature histologique et embryogénique ; ils peuvent être représentés dans le germe par un même rudiment, en sorte qu’ils varient nécessairement ensemble si la cause de la variation agit sur le germe avant leur séparation dans l’ontogénèse. Ce n’est pas de la variation corrélative. Les cornes de l’élan, par leur poids atteignant parfois 100 kil. , ont déterminé un développement proportionné des muscles chargés de soutenir la tête et des os auxquels ils s’attachent. Mais cela n’indique aucune corrélation entre les cornes et les muscles ou les os, car, si l’augmentation de poids de la tête eût été produite par une tumeur adipeuse ou par un développement excessif de la mâchoire, l’effet sur les muscles et les vertèbres du cou eut été le même. Darwin cite aussi comme exemples de corrélation les effets simultanés des maladies constitutionnelles sur différents organes. Il n’y a pas plus là de corrélation qu’entre les vomissements et les maux de tête causés par une indigestion. Il est possible que d’autres corrélations comme celle entre la couleur bleue des yeux et la surdité chez les chats s’expliquent par des causes de ce genre .
Il n’v a vraiment variation corrélative que lorsque deux parties d’origine distincte, représentées par des rudiments embryogéniques diffé-