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Chapitre III. — LA FORMATION DES ESPÈCES

Les espèces ne peuvent provenir que de variations fixées. 11 n’y a pas d’autre hypothèse scientifique possible. On est donc autorisé à l’admettre, même en l’absence de preuves tirées de l’expérience ou de l’observation, du moment que ni l’observation ni l’expérience ne démontrent que cela est faux. Nous nous sommes déjà expliqué sur ce point (Voir p. 204).

La question est de savoir quelles sortes de variations se sont fixées et comment elles sont devenues permanentes.

A l’une comme à l’autre de ces questions, on a répondu plus souvent par des hypothèses que par des faits démonstratifs. Un nombre immense

LA FORMATION DES ESPÈCES

de faits ont été invoqués par les théoriciens de chaque parti, mais la plupart n’ont pas une signification précise et peuvent être interprétés de façons différentes. Aussi n’avons-nous ni à les discuter, ni même à les rappeler dans ce chapitre. Nous devrions ne parler ici que de ceux qui constituent par eux-mêmes une preuve directe, ou dont l’interprétation n’est pas contestable. Or ceux-là sont aussi rares que les premiers sont nombreux. La plupart, ou sont d’une authenticité contestable, ou ont été fortement exagérés par ceux qui voulaient à tout prix fournir la preuve de leurs opinions. Il faut reconnaître de bonne foi qu aucun n’est à l’abri de toute objection et ne démontre formellement que la variation ait jamais donné naissance à une espèce véritable. Aussi, en dépit des raisons subjectives les plus convaincantes, certaines personnes nient que les espèces descendent les unes des autres par variations fixées. Pour elles, la variation est pendulaire, elle oscille entre certaines limites, mais ne les franchit jamais; pour d’autres, elle est continue et peut engendrer des différences de toute valeur. Pour d’autres encore, elle est pendulaire, mais, de temps en temps, une oscillation plus forte déplace le point de suspension du pendule, ce qui concilie la fixité indéniable des espèces avec les nécessités de la descendance.

L’examen de ces divergences d’opinion trouvera place ailleurs. Pour le moment, puisqu’il n’y a pas de faits absolument démonstratifs, nous nous contenterons d’exposer ici ceux qui entrent tout à fait dans le vif de la question et comme, ainsi que nous l’avons dit, ils sont fort peu nombreux, il va se trouver que ce chapitre, un des plus étendus de la biologie, sera fort court dans cette partie de notre ouvrage consacrée au seul exposé des faits.

Nous avons vu que les variations se répartissent en deux grandes catégories : les variations lentes et continues et les variations brusques et discontinues, les premières ayant pour principale origine les modifications des conditions biologiques, les dernières parfois dues au croisement, le plus souvent spontanées, au moins en apparence, et dérivant de modifications du germe dont la cause nous échappe; celles-là procédant par tout petits sauts et n’altérant qu’à la longue les caractères de la variété ou de la race, celles-ci créant d’un seul coup les modifications graves, allant depuis une singularité frappante jusqu’à des monstruosités à peine compatibles avec l’existence.

Les variations lentes ne peuvent donner naissance à des formes nouvelles qu’à la condition de se majorer, de cumuler leurs effets d’une

LES FAITS

manière quelconque (adaptation et hérédité des caractères acquis, ou sélection, ou combinaison de ces divers moyens). Les variations brusques constituent d’emblée des formes nouvelles, mais il faut qu elles se reproduisent avec régularité dans la descendance. Enfin, pour que ces formes nouvelles deviennent des espèces, il faut qu’elles ne soient pas fatalement détruites, après une existence de quelque durée, par une tendance atavique plus forte que les conditions biologiques.

Nous aurons donc à examiner successivement : la majoration des caractères dans la variation lente , la fixation des variations brusques et la lutte de l’atavisme contre les caractères nouveaux (*).

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