LA SÉGRÉGATION
causes régulières pourraient déterminer une nouvelle migration à l’occasion de chaque variation nouvelle. Sauf peut-être quelques cas exceptionnels, variation et migration sont deux phénomènes indépendants, et toute théorie qui s’appuierait sur leur influence concordante aurait à la démontrer.
Fucus (79) hase l’origine des espèces sur l’affinité sexuelle, mais il ne la démontre pas.
Catchpool (84) a émis l’idée ingénieuse que, dans la divergence qui donne origine aux espèces, la stérilité des formes différentes n’est pas un résultat secondaire de leurs autres différences, car les races domestiques les plus éloignées restent fécondes entre elles, tandis que, dans la nature, les variétés mêmes ne se croisent qu’exceptionnellement et les espèces jamais. D’après lui, cette infécondité est primitive; elle constitue une sorte de ségrégation physiologique , et c’est grâce à elle, que la divergence peut continuer et s’accentuer. Romanes (80) a émis une idée toute semblable, et sans doute sans connaître la priorité de Catchpool. L’idée est ingénieuse, en effet, mais rien déplus, cette infécondité primitive n’étant pas démontrée.
Malgré cela, la ségrégation est considérée comme aidant puissamment la sélection, et beaucoup de Darwiniens admettent la formule de Moritz Wagner (80) qui peut se résumer ainsi : chaque forme constante nouvelle commence par l’isolement de quelques formes émigrantes qui se sont séparées de la forme-mère pendant que celle-ci était en état de variabilité. Ces individus émigrés se transforment sous l'influence de deux facteurs : 1° l’adaptation aux conditions nouvelles; 2° la majoration des caractères nouveaux par union d’individus les possédant l’un et l’autre. Gulick (88) aboutit à une conclusion analogue.
On le voit, l’idée de la majoration des caractères par l’union des formes variées similaires, exprimée aussi par Nageli (84) est généralement admise. Il est temps de démontrer qu’elle n’a aucun fondement réel (*).
naitre cependant que, d’un côté comme une trop large place à des hypothèses de l’autre, les arguments laissent encore gratuites (**).
(*) Sur la question du parasitisme et de la symbiose dans les colonies, voir Wasmann (96 : III, 483) pour les rapports des parasites avec leurs hôtes chez les fourmis et les termites; Eschericii (08 : IV, 443) sur la symbiose chez les fourmis, et Forel (98 : Y, 361) sur le même sujet.
(**) Les travaux récents attribuent au facteur ségrégation une importance de plus en plus considérable, et il faut reconnaître que les arguments mis en avant ne sont pas sans valeur. Baur (95: 1, 554) montre les effets de la ségrégation sur la faune des Galapagos; Cunningham (id ., 555) trouve dans la ségrégation une cause suffisante de la discontinuité des formes chez
THÉORIES PARTICULIÈRES
y) La sélection des tendances. — Plaçons-nous, selon l’hypothèse invoquée souvent par Weismann, à l’origine de la reproduction sexuelle, et supposons que les premiers progéniteurs de l’espèce diffèrent entre eux par certains caractères individuels héréditaires, dont nous n’examinons pas, pour le moment, l’origine. Prenons un de ces caractères que nous appellerons A. Tous les individus de cette lre génération d’ancêtres le possèdent au degré A, sauf 2, un mâle et une femelle qui le possèdent au degré A -| -a, c’est-à-dire un peu plus accentué. Admettons que ces deux individus s’accouplent ensemble et, pour tout mettre en faveur de Weismann, que leurs descendants, pendant un nombre immense de générations, s’accouplent toujours entre eux, en sorte que l’individu que nous considérons aujourd’hui aura eu la chance de n’avoir que des ancêtres possédant ce caractère au degré A -4- a. Eh bien, malgré ces conditions exceptionnelles, il n’v a aucune raison pour que ce caractère soit plus accentué chez cet individu que chez ses premiers ancêtres. Weismann raisonne comme si (A -J- a) Ç fécondé par (Ah- a) q* donnait un produit A -f -2 a, et celui-ci uni à son pareil, A -j- 4 a. Mais cela est tout à fait inexact. Plus l’individu aura d’ancêtres possédant ce caractère au degré A+fl, plus ce caractère sera incrusté en lui au degré A H- « et plus il lui sera difficile de s’en écarter pour assumer le caractère A -j- 2 a.
Prenons un exemple.
Il s’agira, je suppose, de mammifères ayant une queue de longueur moyenne, munie de 10 vertèbres. Quelques individus ont, à titre de particularité individuelle héréditaire, une queue un peu plus longue, munie
les poissons plats; Herdman (96 : II, 608) constate que, dans un lieu donné, le rapport du nombre des espèces aux genres est plus petit que pour l’ensemble de la région et en conclut que les formes voisines se fuient, ce qui indique l'intervention de la ségrégation; Standfuss (96 : 11,535) conclut d’observations sur les hybrides de lépidoptères que la formation des espèces est surtout basée sur la ségrégation physiologique des individus variés, qui se montrent inaptes au croisement avec les variés; Romanes (92, 95: III, 520) insiste sur la toute-puissance de la ségrégation physiologique, et répond à l’objection que l’observation des races domestiques dément l’idée que les variations naturelles entraînent la [ségrégation sexuelle, en disant qu’il suffit qu'une pareille ségrégation sexuelle se produise quelquefois pour que les variétés ou espèces formées par elle paraissent toutes inaptes à se croiser, la panmixie ayant empêché de se former celles où cette inaptitude n’existait pas; Hutton (96 : III. 544) soutient une thèse analogue, mais croit néanmoins (97 : IV, 424) à la nécessité de l’intervention de la sélection ; enfin Vernon (97 : III, 545) considère comme un degré inférieur de ségrégation physiologique, jouant d’ailleurs un rôle plus important que celle-ci, la divergence reproductrice , principe d’après lequel les formes semblables seraient plus fécondes entre elles que les dissemblables, ce qui favoriserait la divergence de formes extrêmes. Ce principe, opposé à celui formulé par Darwin sur les avantages de la différence maxima entre les reproducteurs, est combattu par Jordan (97 : III, 548 et 98 : IV, 496), qui cherche à prouver que Vernon a mal interprété les données statistiques, tandis que celui-ci (id.) soutient le bien-fondé de ses conclusions.