JAEGER
Système des gemmules odorantes.
La pangénèse de Darwin est inadmissible, même inconcevable, tant qu’on se représente les gemmules comme de petites particules solides. On sent que, bien qu’il ne se prononce pas sur leur nature physique, Darwin les a conçues ainsi, et tout le monde a fait de même après lui. Arrêté par cet-obstacle, j'ai d’abord rejeté la pangénèse, mais je suis arrivé par la suite, grâce à une modification dans la conception des gemmules, à la rendre non seulement admissible, mais à expliquer par elle une bonne quantité de faits que les autres théories laissent obscurs.
Les particules odorantes ou sapides qui se dégagent des corps sont faites de la substance même de ces corps et contiennent toutes les particularités qui leur sont essentielles. Cependant elles sont d’une mobilité, d’une ténuité, d’une diffusibilité telles qu’aucune barrière organique ne peut les arrêter1.
1 [Cela n’est pas exact, les foyers putri- sont pas en communication avec l’extédes les plus infects ne communiquent au- rieur. lien est de même pour les gaz cune odeur aux malades tant qu’ils ne intestinaux].
THÉORIE DE JAEGER
Tous les organes, tous les tissus de toutes les sortes d’êtres pourraient avoir, pour des sens assez parfaits, leurs odeurs spécifiques. On peut donc admettre que tous sont capables d’émettre des particules représentatives de leurs caractères. C’est surtout quand elles subissent une sorte de désintégration que les substances albuminoïdes doivent émettre ces particules. C’est donc au moment où l’être a faim, où les tissus désassimilent plus qu’ils ne réparent, que l’émission a lieu. A ce moment, de tous les tissus du corps, s’élancent dans l’organisme des particules de la nature de celles qui constituent les odeurs; ces particules n’ont besoin ni de conduits ni de véhicules spéciaux pour atteindre partout; elles envahissent d’elles-mêmes la totalité de l’organisme à la manière d u gaz qui diffuse dans un espace clos.
Ces particules sont les gemmules telles que je les conçois.
Ce sont des sortes d 'esprits animaux } mais ayant corps, ayant, avec les vertus de ceux-ci, une spécificité rigoureuse et une base physique qui les rend acceptables par les esprits les plus exigeants. Si maintenant il se trouve, quelque part dans l’organisme, un protoplasma apte à recueillir, à condenser en lui ces émanations, ce protoplasma se trouvera contenir un peu de toutes les substances spécifiques de l’organisme et aura en lui tout ce qui est nécessaire pour développer, dans des conditions convenables, un nouvel organisme semblable à celui dont il provient.
J’ai montré dans un autre mémoire comment le protoplasma germinatif est une partie réservée de celui qui constituait l’œuf ]. Nous voyons maintenant comment il peut être impressionné par le corps qui le renferme. Les cellules germinatives ne peuvent, en effet, recevoir, par la voie de la circulation et des osmoses de liquides, un protoplasma complet, car la membrane qui les entoure, étant formée par une sorte de précipitation de ce protoplasma, ne peut le laisser passer, en vertu de la loi de Traube, d’après laquelle toute membrane formée par une substance chimique se constitue avec des pores plus petits que les molécules de celle-ci. Ce que peut recevoir le cellule germinative par cette voie, c’est seulement ce qui reste après que les particules animantes se sont évaporées du protoplasma, c’est un protoplasma en quelque sorte désodoré et par suite dé-spécifié dont la molécule est, par suite de cette soustraction, réduite à un volume assez faible pour traverser les membranes cellulaires 1 2. Mais
1 [Il appelle cette théorie : Ueservirung que, cette explication est hautement fan-
des Keimprotoplasmas.] taisiste. Quel physicien admettra qu’un
2 [Malgré son apparence physico-chimi- liquide odorant arrêté par une membrane
LES THÉORIES GÉNÉRALES
ce protoplasma est peu à peu revivifié et respécialisé par les particules animantes qui sans cesse se dégagent de tous les tissus de l’organisme, et viennent se condenser en lui.
Cette théorie si simple explique tout aisément.
Pourquoi l’énergie génésique faiblit-elle chez les gens gras? Parce que, chez eux, les tissus éprouvent beaucoup moins cette faim qui provoque la désintégration et favorise l’émission des esprits animaux.
L hérédité se conçoit en qualité et en quantité, car les cellules sexuelles condensent en elles non seulement toutes les sortes de particules odorantes du corps, mais des quantités de ces particules proportionnelles à la masse des parties qui les ont émises. Un muscle plus gros envoie aux cellules germinatives plus de gemmules odorantes que s’il était plus petit.
Que ce muscle soit plus gros héréditairement ou par suite de l’exercice, la chose est indifférente au point de vue des gemmules. Ainsi s’explique l’hérédité des caractères acquis.
La répétition par le produit des diverses phases de développement par lesquelles sont passés les parents s’explique par le fait, qu’à tous les âges de ceux-ci, leurs cellules sexuelles ont reçu des gemmules représentatives de leurs organes, tels que ceux-ci étaient à cet âge ; et le fait que la succession a lieu dans le même ordre se conçoit en admettant que les gemmules les premières arrivées sont aussi les premières à se dégager L
Les effets des émotions vives de la mère enceinte sur le produit, admis par tous, sont niés par les physiologistes seuls, par cette raison a priori qu’aucun lien nerveux ne rattache la mère à l’enfant. Avec mes gemmules odorantes, qui d’elles-mêmes diffusent partout, cette raison perd toute sa valeur et les faits s’expliquent aisément. Toute émotion très violente provoque un dégagement tumultueux de gemmules qui, arrivant en foule dans le fœtus, peuvent le tuer. Des émotions moindres mais plus continues, comme la tristesse, provoquent un dégagement anormal moins brusque, mais incessant ou trop souvent répété, qui peut en-
pourra la traverser après que son odeur se sera évaporée?]
1 Ainsi chez le papillon, la nucléine des cellules germinales reçoit pendant la phase de chenille des gemmules de chenille, pendant celle de pupe des Gemmules de pupe, pendant celle d’imago des gem-
mules de papillon ailé. Dans l’œuf de ce papillon et dan<s les cellules issues de sa division, les gemmules de chenille se développeront les premières, celles de pupe ensuite, et enfin celles de l’imago ; mais toutes cependant sont présentes à la fois dans les cellules du premier stade.
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gendrer des maladies chez le fœtus. Une invasion désordonnée de gemmules, produite par quelque émotion, peut provoquer, dans la partie qui est en ce moment en voie de formation, un arrêt de développement; ainsi peuvent s’expliquer le bec-de-lièvre et autres monstruosités de même nature. Quant à la reproduction sur Je fœtus d’images conformes à la nature de l’émotion de la mère, elle ne serait pas explicable, mais on sait qu'elle n’est nullement démontrée.
Imprégnation . — Les phénomènes de l’imprégnation, rejetés plutôt comme inexplicables que faute de preuves, s’expliquent aisément par le fait que le produit de la première conception émet des gemmules qui vont se condenser dans les ovules non mûrs de l'ovaire h
Caractères latents. — Les caractères latents sont ceux dont les gemmules représentatives sont restées incorporées à la nucléine de l’œuf fécondé et des cellules du corps, sans se dégager pour se développer dans le corps. Moins la nucléine sera active dans le processus d’assimilation et de désassimilation, plus les gemmules des caractères non indispensables pourront aisément rester confinées eu elle sans se dégager 1 2. Une nutrition lente, la torpidité du corps et de l’esprit favorisent le maintien des caractères à l’état latent. Les qualités inverses poussent, au contraire, à la manifestation de tous les caractères contenus dans le germe. C’est pour cela que le croisement favorise la réversion, qui n’est qu’une apparition de caractères latents, parce qu’il augmente l’énergie vitale sous toutes ses formes.
Quant à la question de savoir comment les gemmules du germe entrent en activité, non seulement au moment voulu, mais à la place voulue, elle est plus délicate. Il est à croire que, bien que les gemmules de chaque espèce s'e trouvent dans chaque cellule, celles-là seules se développent à une place donnée, qui sont incitées à le faire par les conditions qu’elles trouvent en ce point, conditions dépendant de la nature du voisinage et des sucs déposés là par le mouvement nutritif3.
1 [C’est exactement ce qu’a dit Darwin ; et, ici aussi , on peut demander pourquoi ils ne sont pas habituels au lieu d’être si rares qu’on ne sait s’ils sont réels].
2 [Cela ne se conçoit pas du tout. Untissu actif peut, émettre, à la rigueur, plus de particules odorantes qu’un tissu au repos, mais on ne voit pas pourquoi les parti-
cules ne seraient pas toutes influencées
au même titre. Et puis, que signifient les gemmules des caractères latents ? ces gemmules représentent non des caractères, mais des tissus, des organes, des parties matérielles. Une partie matérielle ne peut être latente].
3 [On sent que l’auteur se rend compte lui-même de la faiblesse de son explication].
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Critique.
Cette théorie est étrange. Elle ne convainc pas et cependant au premier abord on ne voit pas quoi lui objecter.
Mais en y réfléchissant un peu, on découvre le vice de la conception.
Le trait caractéristique de la théorie, c’est l’assimilation des gemmules aux particules odorantes dont on connaît pertinemment l’existence et quelques propriétés, bien qu’on ne puisse les voir. Cette assimilation ôte aux gemmules leur caractère hypothétique ; elle force même à les admettre et à admettre aussi leur diffusibilité ; elle communique à la théorie une force et une probabilité indéniables. Mais pour cela il faut que l'assimilation soit complète, il faut que les gemmules soient de vraies odeurs au sens où l’entendent les physiciens et les physiologistes. Or, alors, on ne comprend plus leurs propriétés.
Admettons, pour faire à Jager toutes les concessions possibles, que tous les tissus, toutes les cellules si l’on veut, aient leurs odeurs spécifiques; que le protoplasma soit décomposable en deux parties : une fixe, inerte, identique dans toutes les cellules, simple substratum des propriétés, l’autre odorante, diffusible, communiquant à la première sa spécificité et ses propriétés différentielles; admettons enfin que les gemmules contiennent la totalité de la substance chimique de cette seconde partie.
On ne peut demander plus. Cependant cela ne suffit pas du tout.
L’œuf, au début de la segmentation, contient toutes les odeurs spécifiques des parents. Ces odeurs sont uniformément réparties dans son protoplasma, puisque ce protoplasma est une substance inerte et uniforme. Pour qu’ilenfùt autrement, il faudrait que les particules odorantes eussent le pouvoir de se distribuer par leurs propres forces suivant un arrangement particulier, comme les germes de Galton. Or c’est là une propriété vitale que n’ont point les particules odorantes ordinaires. Les blastomères issus de la segmentation de cet œuf recevront donc tous un protoplasma identique, vivifié par les mêmes odeurs. Jager reconnaît d’ailleurs qu’il en doit être ainsi. Comment des différences spécifiques s’établiraient-elles entre eux? Il n’y a aucune possibilité pour cela. Jager leur donne pour origine la différenee des conditions de voisinage et des sucs déposés par le mouvement nutritif. Mais ces différences n’existent que dans un organisme différencié et non dans une masse homogène de cellules identiques. La différenciation ontogéné tique est incompréhensible.
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L’origine des diverses sortes de gemmules n’est pas plus claire. Celles-ci ne peuvent se reproduire par elles-mêmes comme celles de Darwin : une telle propriété ne saurait appartenir à de simples particules odorantes. D'ailleurs, si elle existait, le protoplasmadescellules germinales ne setrouverait pas, comme l'admet Jâger, peu à peu désodoré par son accroissement au moyen d'additions incessantes de la substance inerte, du protoplasma : la multiplication des gemmules qu’il contient avant son accroissement suffirait pour le maintenir en état d odoration. Les gemmules nouvelles proviennent uniquement de la désintégration du protoplasma spécifique en ses deux éléments constituants. Mais comment pourraientelles différer les unes des autres puisque la différenciation protoplasmique ne peut pas s’établir? Il y a là un cercle vicieux.
Mais admettons toutes ces impossibilités.
Cela ne suffira encore pas, car il reste des caractères qui ne peuvent s’exprimer par des gemmules odorantes, ce sont les caractères de forme. Je connais une famille dont la plupart des membres ont le petit doigt de chaque main crochu : la phalangine est ankylosée à angle droit sur la phalange. Je ne vois pas en quoi l’odeur des tissus de ce doigt peut différer de celle qu’elle serait s'il était normal. Admettons que son état le condamne à une immobilité relative. Cela peut restreindre son mouvement nutritif et diminuer le nombre de ses gemmules, mais non altérer leur qualité; et il devrait en résulter une diminution de taille du doigt. Or ce n’est pas cela qui a lieu : le doigt se transmet avec sa forme crochue et son volume normal. Cette objection est considérable, car elle ne s’appuie pas seulement sur cetexemple exceptionnel, mais sur toutes les particularités transmissibles qui dépendent de l’arrangement des parties, c’est-à-dire sur la différenciation anatomique tout entière.
Cette objection porte sur l’expression des caractères dans l’espace. Leur expression dans le temps prête le flanc à une autre à peu près semblable. Pour expliquer que l’œuf du papillon donne d’abord une chenille, Jàger admet que les gemmules de la chenille, déposées dans l'œuf les premières, éclosent avant celles de l’imago arrivées après elles. Mais a-t-on vu parfois que des odeurs aient besoin d’une période d’incubation pour se manifester? Si l’on renferme dans un flacon un morceau de phosphore, puis le lendemain un morceau de musc, sentira-t-on le jour suivant le phosphore seul, et le musc plus tard seulement? Cela pourrait se concevoir s’il s’agissait de grands espaces où la vitesse de diffusion puisse intervenir. Mais si l’odeur des pattes de la chenille et celle des ailes du papillon
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arrivent si aisément à l’œuf, il est à croire qu’elles diffusent dans son protoplasma de manière à le pénétrer tout entier en moins de temps qu’il n’en faut à l’œuf pondu pour entrer en développement h
Pour échapper à ces difficultés, Jaeger n’a d’autre ressource que d’attribuer à ses gemmules des propriétés vitales complexes en vertu desquelles elles puissent s’attirer, se disposer suivant un certain ordre, rester latentes ou devenir actives et reproduire en évoluant des dispositions organiques indépendantes de la constitution chimique des parties constituantes. Dès lors ses gemmules ne sont plus de simples particules odorantes au sensoùl’entendent les physiologistes et les physiciens ; ce sont des unités vitales comme celles de toutes les théories précédentes. Toute la force que le système trouvait dans l’assimilation des gemmules aux particules odorantes s’évanouit et il ne reste qu’une comparaison heureuse. C’est à cela que se réduit en somme tout l’avantage de l’idée de l’auteur. Jager a montré que l’on pouvait accorder aux gemmules de Darwin un volume assez faible pour traverser les membranes et une diffusibilité assez grande pour se répandre dans tout l’organisme, puisqu’il existe d’autres espèces de particules qui seraient assez fines et assez diffusibles pour cela. Mais il n’a nullement montré que les particules odorantes qui se dégagent des corps vivants puissent servir de véhicule à l’expression et à la transmission des caractères.