T II KOHI ES DE L’HÉRÉDITÉ
LES THÉORIES GÉNÉRALES
En groupant ses pangènes (— biophores) et ses gemmules (= déterminants) en ides et idantes, il rend possible une explication mécanique toute simple des phénomènes les plus complexes de l’hérédité et de l’atavisme.
Enfin il faut savoir gré à Weismann d’avoir été jusqu’au bout des conséquences logiques de son système. Il a tenu à tout expliquer et il n’a pas reculé devant la nécessité de compliquer sa conception fondamentale, si simple etcependant déjà si féconde, pour rendre compte des faits de bourgeonnement, de régénération, de polymorphisme, etc. Il aurait, en évitant d’en parler, comme tant d’autres, échappé à de graves objections; il a préféré les subir que de reculer devant les difficultés.
Son système, si vaste, doit être examiné de haut et dans son ensemble, pour être bien compris et apprécié à sa valeur vraie.
La diversité des caractères et propriétés des êtres vivants et de leurs organes est infinie. D’autre part, les caractères et propriétés doivent avoir une base physique et leurs différences doivent reposer sur une différence dans la constitution de leur protoplasma. Or le protoplasma est formé de matières albumineuses et le nombre de ces matières est limité. Comment concilier ces restrictions et ces exigences? — Il y a pour cela les biophores qui permettent, par leurscombinaisons, d’obtenir, d’un nombre modéré de différences initiales, des différences finales aussi nombreuses qu’il le veut.
Ce qui constitue l’hérédité, ce n’est pas la transmission des caractères élémentaires, mais celle de leurs combinaisons qui seule fait les ressemblances. Deux organismes pourraient avoir tous les caractères élémentaires communs sans se ressembler paraucun de leurs caractères concrets. Ce sont ceux-ci qui doivent être légués et pour cela ils doivent avoir un substratum physique. — Nous avons les déterminants .
Mais la transmission des caractères ne porte pas seulement sur les parties microscopiques auxquelles correspondent les déterminants : elle se fait souvent en bloc. Un ancêtre, tout entier ou dans la majeure partie de ses caractères, peut se retrouver dans un descendant. L’ensemble des caractères d’un ancêtre doit donc avoir une base physique. — C’est Vide.
D'ailleurs ide et déterminant sont décomposables et le déterminantpeut agir diversement par ses divers biophores ainsi que l’ide par ses divers déterminants.
La circulation des gemmules était invraisemblable et en contradiction avec les processus biologiques connus. Elle seule cependant expliquait la transmission des caractères acquis. Comment concilier cette antinomie?
THEORIE DE WEISMANN
En supprimant, pour les déterminants, l’hypothèse de la circulation, et en montrant que les caractères acquis ne sont pas transmissibles. La sélection et la panmixie suffisent à expliquer l’évolution phylogénétique.
Le plasma des cellules germinales, rendu indépendant des variations du plasma somatique, constitue dès lors une substance à part, de constitution beaucoup plus fixe : c’est le 'plasma germinatif. Il se transmet d’une génération à l'autre, directement, sans être reformé ni remanié par le plasma somatique : il est continu avec lui-même à travers les générations successives.
Mais ce plasma germinatif, étant identique à lui-même dans toutes les cellules germinales, devrait engendrer des produits toujours identiques. Comment donc les divers rejetons d’un même couple peuvent-ils différer entre eux? — Ici intervient la division réductrice qui élimine une moitié quelconque des plasmas ancestraux et laisse l’autre moitié diversement composée dans les diverses cellules sexuelles.
Les différences individuelles ainsi créées se combinent par Yamphimixie et augmentent ainsi leur nombre dans une proportion plus grande encore.
Composé des plasmas d’une multitude immense d’ancêtres, tous plus ou moins différents les uns des autres, le plasma germinatif contient les déterminants innombrables de tous leurs caractères et il les transmet tous à la génération suivante. Mais le plasma somatique, identique dans l’oeuf au plasma germinatif, contient aussi tous ces innombrables déterminants. Or beaucoup, la plupart d’entre eux, commandent des caractères contradictoires : ce front ne peut être à la fois grand comme dans cet ancêtre et petit comme dans celui-là, ce nez ne peut être aquilin comme dans le troisième et épaté comme dans un quatrième.
A cette difficulté répond la lutte des déterminants , où la victoire appartient, comme dans les armées, au nombre et à la vigueur.
Ces innombrables déterminants, réduits à l’impuissance dans le plasma somatique, font que l’individu n’exprime qu’une minime partie des caractères qu’il est capable de transmettre, et expliquent les caractères latents et ce fait paradoxal qu’il peut léguer ce qu’il n’a pas.
La combinaison des effets de ces trois phénomènes : présence dans le plasma germinatif de caractères non exprimés dans le soma; expulsion par la division réductrice tantôt des déterminants qui se sont exprimés dans le soma, tantôt de ceux qui sont restés latents en lui; et inconstance de la victoire dans la lutte des déterminants, permettant
LES THÉORIES GENERALES
aux vaincus de la génération précédente d'être vainqueurs chez le descendant; cette combinaison d’effets, dis-je, donne une si admirable souplesse à la théorie qu’elle explique aisément Y hérédité avec tous les cas possibles de ressemblance b
La variation elle-même, non seulement celle qui tient au hasard des combinaisons d’éléments invariables, mais même celle qui porte sur la nature de ces éléments, non seulement s’explique, mais se présente presque comme une nécessité.
L 'adaptation elle aussi, ou du moins la transmission des variations produites par les conditions ambiantes, sans laquelle la sélection serait impuissante, s’explique par Faction forcément identique des conditions ambiantes sur les déterminants identiques qui composent le soma et le plasma germinatif, sans nécessiter cette réaction adéquate du soma sur le plasma germinatif que rien ne prouve et qui ne peut se concevoir.
Mais cet admirable agencement où tout ce qui est ordinaire se trouve prévu avec une précision si parfaite ne va-t-il pas se trouver désarmé en face de l’exceptionnel, de l’aberrant, de l’imprévu? Ce mécanisme, précisément parce qu’il est agencé pour produire avec une précision rigoureuse un individu unique, complet, de forme déterminée, rien de moins et rien de plus, ne va-t-il pas se trouver impuissant à produire une seconde fois un membre coupé, à compléter un individu coupé en deux, à engendrer les formes successives des générations alternantes ou les formes simultanées et diverses des êtres polymorphes? — La chose est difficile, en effet, mais non impossible. Il suffit de lui ajouter des rouages accessoires, ordinairement immobiles, mais prêts à fonctionner où et quand les circonstances l’exigeront. Il suffit d’ajouter au plasma germinatif principal des plasmas secondaires de bourgeonnement , de régénération ou de polymorphisme .
Ainsi résumée à grands traits, la théorie apparaît avec toute son am-
1 O. Hertwig (94) a mal compris la théorie de Weismann, quand il objecte que l’existence de caractères dépendant du concours de plusieurs cellules est incompatible avec la théorie de ce dernier. Il ne saurait pas plus, dit-il, y avoir dans le plasma germinatif des germes de zébrure ou de bifidité du biceps qu’il ne saurait y avoir dans l’homme solitaire
quelque chose représentant un parlement, une armée ou la magistrature.
Weismann parle „ en effet, de déterminant de zébrure ou de bifidité d’un muscle, mais uniquement au figuré et par abréviation. Et il est entendu que c’est un déterminant fictif représenté en réalité par certaines propriétés de tous les déterminants de l’organe.
DETERMINANTS.
THÉORIE DE WEISMANN
TM
pleur. On comprend qu’elle n’a pu être enfantée que par une intelligence large et précise à la fois. Elle est complète clans le détail comme dans l’ensemble. Elle condense en elle tous les avantages des théories similaires. Elle a tiré de la conception géniale des particules représentatives imaginée par Darwin, tout ce que l’on en peut extraire, et l’on sent qu’après elle, il n’y a plus rien à tenter dans la voie suivie par le naturaliste de Fribourg. Gela est utile à constater, car on en pourra conclure que cette voie devra être abandonnée si, à bout de perfectionnements, la théorie à laquelle elle conduit reste insuffisante et inadmissible.
Or malheureusement il en est ainsi et c’est ce que nous allons maintenant démontrer.
Les biophores sont des facteurs de caractères élémentaires. Or nous avons' démontré dans la critique des théories de Nægeli et de de Tries (Voir p. GC>8 et 692) que de pareils facteurs ne peuvent pas exister. Si ces caractères élémentaires sont concrets, ils restent infinis en nombre et ne simplifient pas la question; ils n’ont d’utilité que s’ils sont abstraits et il ne saurait y avoir de facteurs matériels de caractères abstraits. Il n’y a pas à sortir de ce dilemme. S’ils sont possibles ils sont inutiles, s’ils sont utiles ils sont impossibles h
L’origine première des biophores n’est pas moins inadmissible. Darwin supposait les cellules antérieures aux gemmules et admettait que cellesci étaient formées par celles-là. Weismanu, au contraire, admet que les biophores ont constitué autrefois des organismes indépendants, et qu’ils se sont peu à peu groupés en individus plus complexes, les cellules. Il admet qu’il a existé des êtres formés d’un seul biophore, les monobiophorules, et d’autres formés d'un groupe de biophores identiques, les homobiophorides . Conçoit-on des êtres n’ayant, outre les propriétés communes se réduisant à la nutrition, à l’accroissement et à la division, qu’une seule propriété spéciale? Ainsi, ceux qui avaient une couleur particulière ne pouvaientni se mouvoir ni avoir une forme quelconque, ceux qui avaient une forme définie ne pouvaient avoir ni mouvements ni cou-
1 Nous avons démontré, en effet (p. 676, note), que c’estune erreur de croire que le nombre des matières albumineuses ne serait pas assez grand pour assurer à toutes les gemmules une composition chimique différente. Weismann peut objecter, il est vrai, que les biophores ne dif-
fèrent pas tous les uns des autres par leur composition élémentaire, et que certaines différences ont pour origine l’arrangement de leurs molécules constitutives, mais l'arrangement des molécules peut tout aus s i bien i nter ve n i r d an s le s d iffé r e nces des gemmules ou des déterminants.
leur, et ceux qui avaient des mouvements n’avaient ni couleur ni forme ! ! !
Passons aux déterminants. — Dans le calcul qu’il fait de leur volume et de leur nombre, Weismann arrive à ce résultat que l’ide n’en peut contenir qu’un peu moins de cent mille et il déclare lui-même ce nombre insuffisant en présence du nombre immense de parties susceptibles de variation indépendante que renferme un organisme un peu élevé. Au lieu d'abandonner son hypothèse, il conclut que quelque erreur doit exister dans l’évaluation du volume des molécules par les physiciens. Cela est tout à fait illégitime, car il n’y a aucune comparaison entre la probabilité d’exactitude de l’évaluation des physiciens et celle de nos hypothèses sur la structure du protoplasma. En présence de ce conflit, il n’y a qu’un parti à prendre, c’est d’abandonner les déterminants h
Quant aux ides, elles ne peuvent pas plus exister que les plasmas ancestraux qu’elles représentent et pour les raisons que nous avons fait valoir à propos de ceux-ci (Voir p. 559). L’œuf reçoit parla fécondation juste autant d’ides qu’il en avait éliminé par la division réductrice. Il n’en g'agme pas
1 Weismann, il est vrai, dit que quelque erreur peut porter soit sur la grosseur des molécules, soit sur le nombre de molécules qui entrent dans la composition des biophores ou sur celui des biophores qui entrent dans la composition des déterminants.
Mais il n’y a pas grand’chose à gagner sur ces deux derniers éléments, même en les réduisant au delà du vraisemblable. Y eût-il seulement cinq cents molécules par biophore et dix biophores par déterminant que le volume du déterminant rendu dix fois plus petit serait encore trop grand. Cela porterait à un million à peine le nombre des déterminants de l’ide et cela ne suffît certainement pas. La surface cutanée à elle seule est de 1 1/2 mq. et comprend par conséquent un million et demi de millimètres carrés qui tous sont susceptibles de variation indépendante, car on ne niera pas que l’un quelconque de ces millimètres carrés ne puisse être affecté d'un de ces petits nævus héréditaires appelés signes. D’autre part le diamètre de Ou, 8 est un maximum pour les microsom es nucléiniens. Il est plus souvent
0g,4, ce qui rend son volume huit fois moindre et ramène à cent et quelques mille le nombre des déterminants qui pourraient y trouver place, même avec les réductions de volume admises. Il n’y a donc qu’en réduisant le volume des molécules beaucoup au delà des calculs des physiciens que Weismann pouvait sauver ses déterminants.
Si le nombre des déterminants que peut renfermer l’ide dans l’œuf fécondé est insuffisant, par contre celui que renferme l’ide dans la cellule différenciée à la fin de l’ontogénèse est plus grand qu’il ne faut. A quoi sert cette multiplication des déterminants de même espèce dans l’ide pendant les progrès de l’ontogénèse ? A rien, puisqu’un seul suffît. L’ide arrive à être composée dans les cellules définitives de milliers et de centaines de milliers de déterminants tous identiques entre eux. Sur cette multitude un seul est utilisé. Tous les autres sont voués à une mort inévitable. Et tout cela pour conserver à l'ide un volume invariable, sans aucun avantage. C’est un gaspillage inutile.
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une nouvelle. Celles de l’œuf fécondé ne diffèrent ni parle nombre ni par la nature de celles qui existaient à la génération précédente dans l’ensemble des individus de l’espèce. La génération remanie sans cesse les mêmes éléments sans modifier autre chose que leurs combinaisons. L’individu n’ajoute donc au plasma germinatif qu’il lègue à la génération suivante, aucune partie matérielle, aucune ide de nouvelle formation qui puisse le représenter, à titre de plasma ancestral, dans le plasma germinatif de ses descendants. Il en est de même de tous les autres individus et à toutes les générations antérieures. Donc il ne se forme jamais de nouvelles ides et il ne s’en est jamais formé depuis que la fécondation existe. Donc les ides n’existent pas. S’il en existait, ce ne pourrait être que celles accumulées dans l’œuf avant l’apparition de la division réductrice, c’est-à-dire celles de nos ancêtres protozoaires. Nous n’avons pas à reproduire ici les conséquences de cette conclusion1.
Enfin les idantes simples chapelets d’ides s’évanouissent aussi, forcément, avec celles-ci, et il ne reste que les microsomes et les chromosomes.
Ainsi les biophores sont inutiles ou incompréhensibles , les déterminants sont en nombre insuffisant, les ides et idantes ne peuvent exister, et, s’ils existaient, ne représenteraient aucun ancêtre à moins que ce ne soit les protozoaires antérieurs à la génération sexuelle.
La base entière de la théorie est sapée et détruite. Que peut-il rester de celle-ci?
1 Weisman n peut répondre que si le plasma germinatif ne s’accroît pas d’une ide nouvelle en traversant un individu, du moins les ides peuvent se modifier en lui parle processus de variation spontanée ou consécutive à l’action des conditions ambiantes dont il a admis' l’existence.
Mais alors cette variation sans ajouter une ide nouvelle, faite à l’image de l’individu modifié, modifie toutes les autres ides et altère leur caractère ancestral. C’est la négation du plasma ancestral défini, limité, localisé matériellement. Avec elle s’évanouissent toutes ces belles combinaisons qui permettaient de léguer par la génération, ou d’éliminer par la division réductrice, tel ancêtre ou tel autre et (l’expliquer les ressemblances avec l’un et les différences avec l’autre.
Avec elle s'évanouit aussi l'explication de l 'atavisme.
Comment l’ide de Y Ilipparion’se seraitelle conservée intacte dans le plasma germinatif du cheval, quand cette même ide s’est modifiée dans l’hipparion à mesure que celui-ci se transformait en cheval? Les mêmes conditions ambiantes qui ont modifié le plasma germinatif de l’hipparion et en ont fait celui du cheval, auraient nécessairement modifié dans celui-ci l’ide de l’hipparion (s’il en pouvait exister une) et l’auraient détruite en tant qu’ide d’hipparion. Si, comme Weismann le concède, les conditions ambiantes peuvent modifier le plasma germinatif, elles modifient donc les ides, puisque le plasma germinatif n’est composé que d’ides, et les plasmas ancestraux n’existent, plus.
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Nous pourrions nous arrêter là.
Mais non. Tenons pour possible et vraie toute la constitution proposée de l’idioplasma et montrons que le sommet de l’édifice n'est guère plus solide que les fondations.
Le grand écueil de toutes les théories basées sur les particules représentatives est la différenciation ontogénétique. Dans la pangénèse de Darwin, c’est l’attraction des gemmules parles cellules qui nous a arrêtés ; dans la théorie micellienne de Nægelï, c’est l’explication des états d’activité ou de repos des cordons dans les divers points de leur longueur ; de Vries ne nous expliquait pas pourquoi tels pangènes sortaient du noyau dans telle cellule et tels autres dans une autre.
Weismann invoque la maturité , comme raison de la sortie des biophores à tel moment et en tel point.
Mais ce n’est pas là une explication. C’est une simple comparaison.
Un fruit est mûr, un organisme est mûr à un moment et non à un autre, parce que cet organisme, ce fruit ont une naissance, une période d’accroissement, une phase d'état, une décrépitude et enfin une mort. Pour les biopliores, il n’y a rien de tel. Ils sont aussi anciens que l’espèce et, immortels par essence, ne meurent que par accident, quand la cellule qui les contient vient à se détruire. Quand le plasma germinatif se dédouble dans l’œuf fécondé, ses deux moitiés sont identiques. Comment donc se fait-il que le plasma somatique suive une autre évolution que le plasma germinatif? Admettons que la dissociation des biophores et leur passage dans le cytoplasma crée pour eux une situation nouvelle. Mais tant qu’ils sont agglomérés en déterminants et renfermés dans le noyau, la situation est identique pour eux, qu’ils soient dans les cellules germinales ou dans les cellules somatiques; dans les unes et les autres ils sont latents et inactifs. Quel mouvement moléculaire s’accomplit en eux qui puisse aboutira une maturité ? Cette propriété doit, comme toute autre, avoir une base physique; les déterminants appelés à mûrir sont-ils donc différents de leurs homologues des cellules germinales? Où , quand, comment s’est établie cette différence? Il faut donc admettre que, dansl’œuf fécondé, quand les déterminants doublent de nombre par division pour former les plasmas somatique et germinatif, ils subissent une division inégale, et que les deux moitiés diffèrent, en ce que l’une restera inerte, ne mûrira pas, tandis que l’autre mûrira à un moment donné et à une place donnée. Mais cette propriété différentielle devra, elle aussi, être représentée par un biophore. Admettrons-nous qu’il y a dans chaque déterminant un biophore de la ma-
THÉORIE DE WE J S MANN . — DÉTERMINANTS. 745
turation qui passera tout entier, sans se dédoubler, dans le plasma somatique? Cela ne se peut, carie plasma germinatif privé de ces biopliores essentiels ne pourrait les reformer au moment correspondant de la génération suivante. Il faut donc que les biophores de la maturation se doublent comme les autres. Mais alors pourquoi ceux du plasma germinatif resteront-ils latents? Faudra-t-il des biophores de biophores pour déterminer celte différence? La même difficulté se reproduirait pour eux. Cela n’a point d’issue. Dira-t-on qu’il n’y a point de biophores de la maturation, mais que tous les biophores somatiques diffèrent de leurs homologues germinatifs par une particularité de constitution chimique qui corresponde à cette propriété? Mais cette particularité différentielle devrait être différente aussi pour tous les déterminants et différente aussi pour les biophores identiques de deux déterminants différents, puisque les moments de maturité sont différents pour les différentes cellules. Quelle complication effroyable! C’est alors que toutes les ressources de la chimie organique ne suffiraient pas à fournir le matériel de tant de particularités diverses!
Weismann dira-t-il que la maturation n’est pas due à une différence initiale des biophores ou des déterminants, mais aux conditions qu’ils trouvent dans les divers points de l’organisme? En concédant cela, il entrerait enfin dans la bonne voie; mais ce serait abandonner la sienne : une fois pris dans cet engrenage il faudra y passer jusqu’au bout et renoncer tout à fait à ce mystère de détermination à outrance, de prévision des moindres détails, et alors ce ne sera plus le Weismannisme , mais X Organicisme, Y Auto-détermination. D’ailleurs, dans le cas actuel, la concession ne servirait à rien, car il resterait à expliquer pourquoi, dans les cellules de la lignée germinale, les déterminants cvtogènes du plasma somatique sortent du noyau pour déterminer le cvtoplasma quand, dans le même noyau, les déterminants identiques du plasma germinatif restent latents et inactifs.
Weismann, comme Darwin, comme Nægeli, comme de Yries, fournit les éléments de la différenciation, mais il n’explique pas ce qui les met en œuvre, ce qui les fait entrer en activité en un point et à un moment donnés quand, tout à côté d’eux, des éléments identiques restent inactifs.
Ce n’est pas sa faute d’ailleurs, la chose est impossible dans toute théorie édifiée sur les bases qu’il a choisies.
L’ontogénèse présente encore une autre difficulté. Quand une cellule naît, elle reçoit dans son cytoplasma les biophores qui doivent la déterminer. Quand cette cellule se divise, elle partage son cytoplasma entre
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ses deux filles. Celles-ci reçoivent donc la moitié des biophores de leur mère et, comme ces biophores sont représentés, chaque espèce autant de fois qu’il y a d’ides dans l’idioplasma, chaque cellule-fille recevra, en naissant, un grand nombre d’échantillons de chacune des espèces de biophores qui déterminaient la cellule-mère. A ces biophores viennent se mêler ceux qui sortent du noyau de la cellule-fille pour la déterminer. La chose s’étant passée ainsi depuis l’œuf, et se continuant ainsi jusqu’à la fin de l’ontogénèse, il en résulte que le cytoplasma des cellules définitives contient toutes les espèces de biophores présentes dans le plasma germinatif. Elles de vraient donc assumer tous les caractères de toutes les cellules de l’organisme.
On ne peut dire ici qu’abondance de biens ne nuit pas. Elles ne pourront être déterminées parce qu’elles auront trop de déterminants.
Weismann imaginera peut-être que les biophores de la cellule-mère meurent au moment de la division ou qu’ils sont vaincus ou mangés par les nouveaux issus du noyau. Mais pourquoi mourraient-ils ou seraientils vaincus ou mangés? Ce ne pourrait être que par suite d’une décrépitude, conséquence de la maturité et qui, pas plus que celle-ci, ne peut avoir de raison d’être, ni d’expression physique ou mécanique (*).
L’explication des variations du plasma germinatif sous l’action directe des conditions ambiantes prête le flanc à quelques objections non moins graves. D’abord, on a peine à comprendre que la variation d’un biophore puisse se produire dans un déterminant sans se produire aussi dans tous ceux qui contiennent le même biophore. Or on sait qu’il n’en est pas ainsi, que les variations sont indépendantes, qu’une couleur peut s’accentuer en un point, une autre dans un autre, que les poils peuvent devenir en même temps ici plus longs et là plus courts, etc. Weismann croit répondre en disant que les biophores sont diversement influencés parce qu’ils sont engagés dans des associations différentes. Mais cela est contraire à la notion du déterminant qui est basée sur l’indépendance des biophores. Ces réactions de voisinage auraient pour effet d’altérer leurs propriétés.
En disant que les déterminants du plasma germinatif sont influencés dans le même sens que ceux des cellules somatiques, mais plus faiblement en raison de leur situation profonde , et en expliquant par là le fait incontestable que l’influence héréditaire des conditions de vie est à la fois lente et certaine, Weismann n’a pas suffisamment analysé le phé-
(*) Weismann (95 : I, 084) a ultérieurement donné plus d’importance à l’influence des conditions ambiantes dans l’ontogénèse. Son travail a été critiqué par Minot (95 : I, 686.).
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nom è ne. Les principales conditions de vie sont la quantité et la nature de l’alimentation, la température et la lumière. Or pour aucune de ces conditions les choses ne peuvent se passer comme le dit Weismann. Pour l’alimentation, le plasma germinatif est au même rang que le plasma somatique. C’est toujours par l’intermédiaire des sucs élaborés, sang, lymphe ou sève, que les substances nutritives sont distribuées aux cellules, et les germinales sont servies dans les mêmes conditions que les somatiques. Par contre, la chaleur chez tous les animaux à sang chaud et la lumière chez tous les êtres non transparents sont sans influence aucune sur les cellules germinales, tandis qu’elles excercent une action énergique sur les cellules somatiques superficielles. Ainsi, dans un cas les variations héréditaires devraient être fortes et immédiates, dans les autres nulles, dans aucun elles ne pourraient être lentes et faibles mais cerlaines, comme elles le sont en réalité.
Weismann n’explique ni n’admet la variation adaptative et la transmission des adaptations. Il fait reposer l’évolution des espèces sur la sélection seule. Orildésarme la sélection par son interprétation des ides et idantes. Les particularités individuelles sont , d’après lui , représentées non par la totalité des ides, mais par celles qui ont l’avantage du nombre ou de la qualité. Or la division réductrice élimine à l’aveugle la moitié des ides. Il n’y a donc aucune certitude que les descendants de l’individu avantagé par la sélection seront supérieurs à ceux de l'individu ordinaire b • Nous pouvons nous arrêter ici sans insister sur la complication extrême qu’exige l’explication des faits de scissiparité, de régénération, de bourgeonnement, de génération alternante et de polymorphisme1 2.
Cette complication est, à elle seule, la condamnation de la théorie.
Cet entassement d’hypothèses toujours nouvelles pour chaque fait nou-
1 Admettons, comme il le fait, huit idantes, soient m n o p q r s t, ceux de l’idioplasma d’un individu, 111 n o p étant ceux (pii le déterminent et lui constituent un avantage sur les individus voisins. S’il élimine m n o p ses enfants n'auront aucun de ses avantages et 1a. sélection, en le protégeant, fera fausse route. Or il y a autant de chances pour l’élimination de m n o p que pour celle de q r s t. Le
cas moyen sera celui où deux idantes avantageux, ni n par exemple, et deux ordinaires ou désavantageux, q r, je sup-
pose, seront conservés, ce qui diminue de moitié au moins l'avantage. Cette attribution des caractères individuels aux idantes est d’ailleurs une schématisation. Les caractères appartiennent en réalité aux ides et sont dispersés dans tous les idantes, en sorte que l’élimination d’une moitié des avantages individuels est à peu près certaine. Or nous avons vu que déjà ces avantages sont si petits que, neuf fois sur dix, ils ne donnent pas prise à la sélection.
Que sera-ce après cette diminution?
2 [Voir la note de la page 719].
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veau à expliquer rappelle ce qui s’est passé pendant l’évolution de nos connaissances astronomiques. Ptolémée imagina d'abord que les astres décrivaient des cercles dans leur translation autour de la terre et cela suffit pour expliquer en gros l’apparence de leurs mouvements. Mais, quand on entra dans le détail, on vit que ces mouvements n’étaient pas tout à fait circulaires, et l’on imagina un cercle roulant dans un autre, et cela expliqua les irrégularités observées. De nouvelles observations décelèrent de nouvelles aberrations auxquelles on satisfît par un troisième cercle roulant dans le second pendant que le second roulait dans le premier. On continua ainsi à englober des cercles les uns dans les autres et l’on eût continué sans fin, sans arriver à exprimer tous les caractères d’un mouvement vrai. Un jour survint un homme de génie, Képler, qui rejeta d’un coup tous les cercles et les épicycles et leur substitua une simple ellipse qui, à elle seule, expliqua tous les phénomènes.
Eh bien, les déterminants latents et actifs, de bourgeonnement, de remplacement ou de substitution sont des cercles emboîtés. 11 faut les rejeter.
Mais où est l’hypothèse qui sera à la structure du protoplasma ce qu’a été l’ellipse au mouvement des astres?
Le vice fondamental de la théorie de Weismann est de vouloir tout déterminer d’avance1, en soi, par dçs forces internes et des structures compliquées quand, au contraire, rien n’est déterminé sans le secours des conditions ambiantes agissant à chaque instant et partout. C’est cela qui l’entraîne à ces complications excessives et, malgré toutes ses comr plications et toutes celles qu’il pourrait imaginer encore, il restera toujours des choses que sa théorie ne pourra expliquer. Ce sont celles qui appartiennent à ce que l’on pourrait appeler la dichogénie accidentelle.
Nous disons qu’il y a dichogénie accidentelle lorsqu’une évolution, commencée dans une direction donnée, se continue dans une direction différente, à la suite d’une modification anormale des conditions ambiantes.
Les faits de tératogénie expérimentale et divers cas pathologiques en fournissent de nombreux exemples. Nous en citerons deux seulement.
Il existe une catégorie de monstres appelés symèles caractérisés par la soudure des deux membres inférieurs en un seul. Dans certains de ces êtres, les membres inférieurs forment une colonne unique médiane terminée par dix orteils. Dareste (91) a démontré que cette monstruosité pro-
1 O.Hertwig, dans son dernier ouvrage lutionnisme des anciens. Tout cet article (94), fait remarquer aussi le vice de cette était écrit depuis longtemps quand son prédétermination qu'il compare à l’évo- livre a paru.
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DETERMINANTS.
venait de la soudure des deux bourgeons de ces membres primitivement normaux et indépendants, mais incurvés l’un vers l’autre par le capuchon caudal arrêté dans son développement. Cela prouve que la modification de ces membres n’a pas son origine dans le germe et que leurs déterminants étaient normaux et au complet. D’autre part, le fait que les dix orteils sont formés prouve que la distribution des déterminants a été poussée à peu près jusqu’au bout. Les cellules de la peau des faces internes
des deux membres ont donc été formées et ont reçu leurs déterminants.
Elles auraient donc du, sous l’action directrice de ces déterminants, former, coûte que coûte, la peau de la face interne de ces membres, sauf à céder sous la pression et acquérir de nouveaux rapports. On devrait en disséquant ce membre impair trouver dans son plan médian deux lames de peau accolées. Il n’en est rien cependant. Tous les cas de tératogénèse expérimentale fourniraient des exemples de même valeur.
En voici un autre plus frappant encore, c’est celui de Roux.
Un membre, chez un adulte, est fracturé, mal consolidé et il se produit une pseudarthrose. Or, dans cette pseudarthrose, il se forme une cavité articulaire, une tète, du cartilage, des ligaments, même une sorte de synoviale. Et de quels éléments? De ceux qui, sans la fracture, eussent formé du tissu osseux de tout autre forme, et du tissu conjonctif banal.
L’hérédité intervient-elle en quelque chose dans cela? Y a-t-il des déterminants de réserve pour cette fracture accidentelle?
Le placenta des grossesses extra-utérines fournit un exemple de même valeur.
Donc des cellules ont pu former des tissus, prendre des formes, des dispositions spéciales, sans posséder, sans pouvoir posséder les déterminants de ces tissus et de ces formes. Si donc elles ont pu faire cela sans les déterminants correspondants, pourquoi les cellules de l’organe normal n’auraient-elles pu y réussir? — C’est la condamnation de la théorie.
Dépétons-le, d’ailleurs, la faute n’en est point à Weismann qui, avec un art infini, a tiré du système clés particules représentatives tout ce qu’on en pouvait obtenir. La faute en est au système lui-même, à squ hypothèse fondamentale qui est fausse. Concluons donc : il n'y a point , dans le plasma germinatif, de particules distinctes représentant les parties du corps ou les caractères et propriétés de l' organisme (*).
(*) Dans sa nouvelle théorie de la sélection germinale Weismann (96 : IV, 523) cherche à concilier l’adaptation avec la non-hérédité des caractères acquis, point obscur dans la théorie actuelle. Voir la critique de ce travail (96 : IV, 495).
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