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Variation somatiqxic

a) Ses conséquences.

Nous appelons somatique, non la variation qui se limite au corps, mais celle qui débute par lui, soit dans l'organisme développé, soit dans les lignées somatiques des cellules de l'ontogénèse ; et la question est précisément de savoir par quelles voies elles peuvent arriver au germe, si elles l’atteignent, et produisent en lui une variation adéquate; enfin, si cette variation est réversible, c’est-à-dire telle que celle du germen reproduise dans le soma de la génération suivante exactement la modification qui, à la génération précédente, en a été le point de départ.

Il faut, pour le voir, reprendre les diverses catégories de variations somatiques que nous avons établies dans la première partie.

a) Mutilation. — Lorsque l’on coupe un membre à un animal, quel peut être l’effet de cette mutilation sur le germe?

L’effet direct est évidemment nul, puisqu’il n’y a aucune relation entre les membres et les cellules sexuelles : le système nerveux continue à fonctionner dans ses parties restantes tout comme avant ; le sang n’est point modifié, puisque ce membre ne lui empruntait ou ne lui fournissait aucun produit que les tissus similaires des autres parties du corps ne continuent à lui emprunter ou à lui fournir. Les communications protoplasmiques, même si elles sont continues, ne pourraient jouer un rôle défini que si on admettait qu’elles puissent transmettre des excitations dynamiques qui seraient supprimées par l’amputation, ce qui serait une hypothèse sans base aucune dans l’état actuel de nos connaissances. Ce n’est (jue très indirectement que le germen peut subir le contre-coup delà condition nouvelle créée par le nouvel état de choses. Si l’animal amputé peut moins facilement se procurer sa nourriture ou trouver un abri contre les intempéries, il peut souffrir d’anémie, de maladies diverses, être victime d’accidents variés qui pourront influencer les cellules sexuelles,

LA THÉORIE DES CAUSES ACTUELLES

mais évidemment il n’y aura aucune ressemblance entre le résultat et la cause : il pourra y avoir variation consécutive légère, mais nullement transmission de la variation acquise.

Si, au lieu d’un membre, on ampute tout un viscère dont l’organisme puisse à la rigueur se passer (la rate, le corps thyroïde, le thymus, etc.) ou une partie importante de quelque viscère essentiel (foie, reins, pancréas), le cas devient tout autre. Ces organes empruntent au sang des matériaux spécifiques et déversent dans sa masse des excreta spécifiques aussi, dont la suppression ou la diminution peut avoir une grande influence sur l’économie. Ce que l’on appelle la sécrétion interne n’est rien autre chose que cela et l’on sait quelle énorme influence elle a sur les divers tissus. Sa suppression produit le diabète quand elle porte sur le pancréas, le myxœdème quand elle atteint la glande thyroïde, etc. Il est évident qu’un sang chargé de sucre ou d’autres principes plus ou moins nocifs, plus ou moins actifs, peut exercer une influence spécifique sur les cellules germinales. Les effets de la castration sont tout à fait démonstratifs à cet égard. Ils ne peuvent se transmettre au germe puisque celui-ci est supprimé, mais leur influence puissante sur les autres parties du corps montre que, réciproquement, les cellules sexuelles peuvent être fortement influencées par la suppression d’autres glandes.

Rappelons à ce propos l’observation remarquable de Thompson rapportée dans la première partie (Voir p. 291 , note).

Il peut y avoir là une cause importante de variation. Mais il n’y a en apparence aucune raison pour que cette variation soit réversible; la nouvelle condition chimique produit, en effet, sur l’œuf une modification chimique sans ressemblance aucune avec la modification anatomique ; et cette modification, remaniée mille fois par les divisions hétérogènes de l’ontogénèse, pourra aboutir à des variations nullement localisées et différentes en les différents points, de même que l’atropine par exemple produit sur l’iris, le pharynx, le tube digestif, les glandes sudoripares, le cerveau, des effets absolument différents.

Cependantil n’estpasimpossible que quelques-unes aumoins des variations somatiques produites par ces modifications chimiques aient quelque analogie avec celles qui ont engendré ces- dernières. C’est là une question importante; nous l’examinerons pour tous les genres de variation à la fois en terminant ce chapitre.

6) Effets de U usage et de la désuétude . — L’organe atrophié dans

LA VARIATION ET SA TRANSMISSION HÉRÉDITAIRE

l’inaction équivaut à l’organe normalement plus petit. Il en est de même de celui que l’on a partiellement excisé. Les effets de l’inactivité sont donc les mêmes que ceux des mutilations : tout ce que nous avons dit de celles-ci s’applique donc à celle-là. Ceux de l’usage excessif sont précisément inverses. Quand l’organe atteint est formé de tissus répandus dans tout l’organisme, les cellules germinales n’en sont en rien affectées ; quand il est formé de cellules qui ne se rencontrent que chez lui, cela peut avoir, par suite de la suppression de substances chimiques déterminées, une influence plus ou moins grande sur les cellules sexuelles. Mais il n’y a point, en apparence, de raison pour que la modification de celles-ci soit réversible.

Nous verronscependant quelles réserves méritentd’être faitesà cet égard.

y ) Effets des maladies . — Les maladies, même acquises, c’est-à-dire atteignant des individus qui ne devaient pas à leur plasma germinatif une aptitude spéciale à les contracter, peuvent être l’origine de variations importantes. Elles agissent de deux manières : 1° par la déchéance générale des forces, par les modifications qu’elles imposent au régime, au genre de vie ; 2° par les toxines qu’engendrent un bon nombre d’entre elles et par les substances chimiques dont elles provoquent la formation; à quoi il faut ajouter, pour l’homme et certains animaux domestiques, les substances médicamenteuses ingérées à leur occasion. Les premières peuvent avoir sur l’œuf des elfets indirects d’importance variée, et produire des modifications en tout cas non réversibles. Les secondes ont une influence directe qui pourrait être considérable.

Nous avons vu quelles modifications étonnantes on pouvait obtenir par l’addition de quelques substances chimiques àl’eau où vivent des animaux inférieurs ou des algues (Voir p. 188, note, et 303). Il en est évidemment de même quand ces substances circulent dans le sang. Cette cause de variation doit donc être puissante en elle-même, mais son caractère accidentel et son peu de durée atténuent ses effets. Aussi est-ce surtout dans les maladies chroniques, les diathèses (il en est d’acquises), que l’on observe cette influence.

Mais, ici encore, on ne voit pas au premier abord pourquoi il y aurait quelque ressemblance entre les effets de ces substances diverses, toxines ou autres, sur l’organisme développé et sur celui qui se développera de l’œuf. Il n’v a dans l’œuf ni un rein pour recevoir les effets du brightisme, ni un foie qui puisse devenir cirrhotique sous l’action de la syphilis,

LA THÉORIE DES CAUSES ACTUELLES

ni un cerveau qui puisse recevoir le contre-coup des affections mentales.

Cependant nous verrons que cette ressemblance, affirmée dans quelques cas par les faits, n’est peut-être pas tout à fait inexplicable.

o) Effets des conditions de vie. — La température, la pression atmosphérique, les habitudes et surtout le régime alimentaire peuvent être des causes importantes de variation. Pour la température, la chose a été démontrée par Dareste (91) pour les œufs de poule, par Driesch (92-93) pour ceux de l’oursin (Voir p. 186 et suiv.). L’œuf normal, se développant à une température anormale, mais pas trop différente de celle qui convient exactement, peut donner naissance à un monstre. Il est probable qu’il y a ici, comme d’ordinaire, une transition insensible entre l’impossibilité du développement, la monstruosité, l’hémitérie, la particularité individuelle et l’identité. La particularité ainsi produite pourra ou non engendrer une variation à la génération suivante, mais il n’y a aucune raison pour que ce soit la variation similaire.

Dans l’exemple cité, il se pourrait qu’elle le fut parce que l’œuf de la génération suivante a commencé à se former pendant l’intervention de la cause perturbatrice : mais c’est alors un cas d’action directe et non de transmission par le soma. D’ordinaire, il n’en est pas ainsi. Prenons un mammifère, par exemple, transportons-le dans un climat plus froid. Son poil deviendra peut-être plus fourni, plus long, plus blanc, mais il ne semble pas que cela puisse en affecter l’œuf. Si la température ambiante est beaucoup plus basse, la température centrale peut s’abaisser de quelques dixièmes de degré. Il y aura alors action directe, mais on ne voit pas pourquoi elle engendrerait la modification similaire. Il n’y a dans l’œuf ni poils, ni bulbes pileux, et j’ajouterai, ni déterminants de ces organes. Il peut y avoir, d’ailleurs, une action indirecte mais très détournée, due aux changements de régime qu’entraîne le changement de climat. Mais alors la modification ne sera pas due au changement dans le pelage mais à celui du régime1.

Autant l’influence des autres variations somatiques dues aux conditions

] Kochs (90) a démontré que l'acclimatement dans les pays chauds est acquis lorsque les tissus se sont imprégnés d’une forte quantité d’eau. Alors l’aptitude à supporter la chaleur devient parfaite, mais en même temps se produit

un remarquable alanguissement physique et intellectuel.

Peut-être cette absorption d’eau parles tissus s’étend-elle aux cellules sexuelles et a-t-elle quelque influence indirecte sur ces éléments.

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de vie est faible et aléatoire, autant peut être intense celle du régime et surtout de l’alimentation.

La question est très importante et mérite d’être examinée avec soin.

Elle se ramène aux deux suivantes : î°les variations dans la nature des aliments peuvent-elles modifier la composition du sang? 2° les variations dans la composition du sang peuvent-elles modifier la constitution physico-chimique des cellules et par suite leurs propriétés ?

Or , à ces deux questions, on ne peut répondre que par l’affirmative^

Qu’est-ce que le sang, en somme? C’est la substance des aliments remaniée par une succession de dialyses et de fermentations.

Il serait possible à la rigueur que les dialyseurs fussent si parfaits, les fermentations si spéciales, que le chyme puisse varier dans des limites assez étendues sans que le chyle et les sucs absorbés par les veines stomacales et intestinales soient modifiés. Mais cela est très improbable, et nous ferions une hypothèse moins plausible en admettant la première alternative que la seconde. Il est possible aussi, à la rigueur, que les variations dans la composition du sang soient sans influence sur la composition du contenu des cellules, si les membranes dialvsantes et les réactions chimiques iulracellulaires sont constituées de manière à les annihiler à la façon des régulateurs de nos appareils de physique. Mais cela est aussi beaucoup moins probable que l’alternative inverse et nous pécherions en l’admettant contre les règles que nous nous sommes imposées.

Nous avons montré précédemment (Voir p. 783 à 787) comment la composition physico-chimique des diverses cellules et de leurs moindres parties se maintenait constante malgré les variations de l’alimentation, par un système d’approximations successives. Nous avons laissé croire, provisoirement et pour donner plus de netteté à l’exposé de notre théorie, que ces approximations arrivaient à l’identité. Mais ce n’est pas là le fond de notre pensée. L’approximation est progressive, elle se rapproche de plus en plus de l’identité, mais elle n’y arrive pas tout à fait. Pour une même espèce animale, les aliments possibles sont moins divers que les aliments existants, les aliments choisis moins divers que les aliments possibles, les chymes moins différents que les aliments, les chyles moins différents que les chymes, les sangs moins différents que les chyles, les sucs intersticiels moins différents que les sangs, les cytoplasmas moins différents que ces sucs, les nucléoplasmas moins différents que les cytoplasmas, les organites intracellulaires moins différents que les cytoplasmas ou les nucléoplasmas (pii les contiennent. Mais, les individus comparés fussent-ils identiques,

THÉORIES DE L’HÉRÉDITÉ. 53

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si les aliments ne le sont pas, il restera jusque dans les partiesles plus intimes de leurs cellules un minime résidu de ces approximations graduelles.

On est conduit par une induction légitime à se convaincre qu’il en est vraiment ainsi.

L'approximation graduelle empèche-t-elle les poisons et les diverses substances médicamenteuses d’arriver aux cellules et de produire sur chaque espèce son action spécifique? Sous ce rapport, les substances alimentaires ne diffèrent pas des précédentes : la différence git dans le degré et non dans la nature des actions. Si l’essence d’anis ou d’absinthe a des propriétés convulsivantes, si l’alcool enivre, si le pavot modère l’excitabilité nerveuse, pourquoi l’herbivore qui broute l’anis ou l’absinthe, qui mange le raisin ou le pavot ne serait-il pas, jusque dans ses cellules, un peu modifié par' rapport à celui qui ne broute que ses graminées ordinaires? Et pourquoi, si les cellules nerveuses sont atteintes par certains médicaments et aliments, les musculaires par d’autres, les diverses sortes de glandes, le squelette, les vaisseaux et les autres tissus par d’autres encore, pourquoi les cellules sexuelles échapperaientelles à cette influence générale?

Assurément le changement est très minime, il peut n’être que passager, son influence sur l’évolution peut être presque nulle. Pour le moment la question n’est pas là. Nous y reviendrons plus tard. Mais ce qui est certain, c’est qu’elle existe et nous pouvons l’affirmer : V alimentation a une action morphogène.

Chez les animaux, surtout ceux qui vivent à l’état sauvage, les différences individuelles sous le rapport de l’alimentation sont à peu près nulles et il n’est pas étonnant qu’ils se ressemblent tous si exactement. Mais chez l’homme et les animaux domestiques, il n’en est plus de même : chez le premier surtout. Les différences individuelles, si remarquables dans l’espèce humaine, tiennent certainement pour une bonne part aux croisements de races qui ont eu lieu de temps en temps dans leur lignée ancestrale; ils tiennent sans doute aussi aux autres causes invoquées, la division réductrice, la fécondation, l’action des conditions ambiantes sur le germen et sur le soma. Mais je suis convaincu que l’alimentation a aussi une influence marquée sur ces caractères particuliers.

Plus d’un trouvera cette idée ridicule, montrant ainsi simplement qu’il est asservi aux opinions reçues et ne sait pas aller au fond des choses. L’idée peut être fausse, elle n’est pas absurde. J’affirme qu’il est possible, et je crois qu’il est vrai, que les caractères de race des Irlandais, des

LA VARIATION LT SA TRANSMISSION HEREDITAIRE

Bretons, des Arabes, des Samoyèdes, etc., sont dus en partie à leur régime, principalement à leur nourriture, qui contribuent à leur donner une physionomie commune de même que le buveur d’absinthe, de vin, de bière, le fumeur d’opium, le mangeur de haschisch ont leur faciès à part. Et je ne crois pas qu’il s’agisse ici simplement d’une influence générale portant sur le développement ou l’atrophie du tissu adipeux, ladilatation ou la constriction de l’estomac, l’épanouissement des traits ou l’hébétude qui traduisent l’état habituel des pensées. Cela va beaucoup plus loin. Déjà le développement des varicosités capillaires du nez des ivrognes est quelque chose de plus spécial. Mais ce n’est qu’un résultat grossier de l’absorption d’un poison plutôt que d’un aliment. Le phéno-

mène est beaucoup plus délicat, divers et compliqué et doit être compris de la manière suivante.

Pour que la cellule fût invariabledans ses propriétés, il faudrait qu’elle se maintint invariable dans sa constitution physico-chimique et pour cela qu’elle fût toujours baignée par un sang ayant la composition précisément convenable pour maintenir cette invariabilité. Si l’alimentation est changée; si, à une sorte d’herbes ou de chair, en est substituée une autre de composition suffisamment différente ; si des épices, des aliments fermentés, des boissons excitantes sont mêlés en proportion suffisante à la nourriture, la constitution physico-chimique de la cellule est un peu changée, elle fonctionne un peu autrement, se divise un peu autrement, livre à ses cellulesfilles des lots de substances un peu autrement constitués. Ces cellules, déjà modifiées à leur naissance, continuent à l’être sous l’action persistante du changement de nourriture. Cela continue ainsi indéfiniment et peut aboutir, surtout si la croissance n’est pas achevée, à des modifications somatiques de tout ordre, aussi diverses qu’inattendues.

Il suit de là que les modifications somatiques de cet ordre ne sont pas héréditaires. Car l'œuf, étant une cellule différente de celle des tissus atteints, est impressionné différemment. De même que l’alcool cirrhose le foie, excite le cerveau, sclérose le rein, et produit sur les vaisseaux les lésions de l’athérome, de même le changement alimentaire produira sur les cellules germinales de l’œuf des modifications autres que dans les autres cellules. Quand l’œuf se développera, ces modifications se traduiront par d’autres plus différentes encore, ensorte qu’à la fin, il semblequ’il ne puisse rester aucune ressemblance entre l’effet héréditaire et l’effet produit surla génération précédente. Nous verrons que cela n’est pas tout à fait vrai.

En résumé, nous voyons que la plupart des variations somatiques ont

LA THEORIE DES CAUSES ACTUELLES

une influence héréditaire directe, que toutes en ont au moins une indirecte, niais que la variation héritée n’a pas de ressemblance avec la variation causale. Toute variation somatique en produit une autre spécifique, adéquate, déterminée en ce sens que, si elle eût été un peu différente, elle eût produit un effet différent et que, toutes les fois qu'elle reparaît identique, elle reproduit la variation identique; mais elle n'est pas réversible, c’est-à-dire que la variation héritée ne ressemble pas à la variation causale.

L’existence de la variation héréditaire est ainsi expliquée, mais l'examen des faits nous a montré, dans la Première partie de cet ouvrage, qu’il y avait, dans certaines circonstances, ressemblance entre la variation causale et la variation léguée. Nous avons expliqué la transmission des variations corrélatives de variations acquises, mais non celle des variations acquises elle-même. Cela a été jusqu’ici l’écueil de toutes les théories, aussi bien de celles qui l’admettent et ne peuvent dire par quel moyen elle s’opère, que de celles qui ne l’admettent pas, car sans son secours elles n’arrivent pas à expliquer l’adaptation. Notre théorie, privée du secours des unités spécifiques et en particulier des gemmules, si commodes en pareil cas, va-t-elle pouvoir rendre compte de ces faits si ardus?

C’est ce que nous allons maintenant examiner.

b) Transmission des variations somatiques.

Ce qui empêche l’œuf de recevoir la modification réversible , c'est qu’étant constitué autrement que les cellules différenciées de l'organisme, il est influencé autrement qu’elles pour les mêmes causes perturbatrices. Mais est-il impossible que, malgré la différence de constitution physicochimique, il soit influencé de la même façon?

La différenciation repose en grande partie sur ce que certaines substances deviennent fortement prédominantes par rapport aux autres dans les cellules des différentes espèces. Nous avons vu que l’œuf ne contenait probablement pas toutes les substances de l’organisme futur, mais qu'il en contenait sans doute un bon nombre. Cela est même certain pour quelquesunes. Si la contractilité delà cellule musculaire, l’excitabilité de la cellule nerveuse sont dues à quelque substance ou à quelque disposition prédominantedans ces cellules, ces substances et ces dispositions doivent se trouver aussi dans l’œuf puisqu’il se montre un peu contractile, un peu exci-

LA VARIATION ET SA TRANSMISSION HEREDITAIRE

table. Il est possible et probable qu’il contient aussi le germe de diverses autres fonctions spéciales moins saillantes, puisque celui de fonctions si apparentes est si faible qu’on peut à peine le déceler. S’il en est ainsi, il doit y avoir, entre l’œuf et les autres cellules, des différences quantitatives considérables, mais une certaine similitude sous le rapport qualitatif.

Lorsqu’un composé chimique nouveau introduit dans l’organisme produit en différents points des effets si variés, cela tient sans doute à ce que, dans chaque point différent, il trouve, à titre d’élément prédominant, une substance cellulaire différente. Ainsi la cocaïne paralyse les extrémités nerveuses sensitives tandis qu’elle excite les nerfs sympathiques et moteurs. Tel autrecomposé pourra exciter les cellules nerveuseset paralyser les glandulaires, ou, comme lejaborandi, agir sur une ou certaines espèces de cellules glandulaires à l’exclusion des autres. Chaque composé chimique ingéré agit sur tous les éléments où se rencontre la substance cellulaire sensible à son action, mais cette action est extrêmement faible et passe inaperçue sur ceux où la substance n’existe qu’en quantité minime et ne se manifeste que dans ceux où elle est prépondérante. Si l’œuf contient les substances caractéristiques de certaines catégories de cellules de l’organisme, il doit donc être touché en même temps que ces cellules et par les mêmes agents. Si ces agents ont une action excitante ou déprimante et poussent l’organe à se développer davantage ou à s’atrophier, il se produira dans l’œuf une action parallèle, les substances correspondantes subiront un certain accroissement ou une certaine déchéance et, lorsque l’œuf se développera, les cellules chargées de les localiser en elles et par suite les organes formés de ces cellules subiront l’effet de cette déchéance ou de cet accroissement

1 Weismann (9’2i) a cherché à expliquer d'une manière analogue l’hérédité des modifications acquises par les conditions de vie, en disant que les déterminants de l'œuf sont les mêmes que ceux du corps et varient parallèlement sous l'influence des causes qui font varier celui-ci. Mais les déterminants n’existent pas et s'ils existaient, la ressemblance d’action sur le corps et sur le germe serait constante et précise, ce qui est contraire aux données de l’observation.

W. Roux (81) a cherché avant nous à

expliquer la chose par les actions chimiques, mais il n’a pas songé à cette conformité qualitative de l’œuf et des cellules du corps qui permet seule de concevoir la similitude d'action des substances chimiques sur celles-ci et sur celui-là.

Notre théorie, conçue d'ailleurs indépendamment des précédentes et avant que nous les eussions étudiées à fond, participe de leurs avantages, sans être, à ce qu'il nous semble, aussi invraisemblable que la première ni aussi incomplète que la seconde.

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Nous admettons comme probable que les substances caractéristiques des principales catégories de cellules, c’est-à-dire celles qui, dans ces cellules, sont la condition principale de leur fonctionnement, sont déjà présentes dans l’œuf; mais il ne faudrait pas pousser cela trop loin, et dire que chaque cellule épithéliale, chaque fibre musculaire diffère quelque peu de la voisine et est représentée en lui par quelque substance distincte. Nous retomberions alors, par une autre pente, dans l’erreur des déterminants : ce seraient les déterminants chimiques substitués aux déterminants morphologiques. Nous pensons que l’œuf contient seulement les substances ou les arrangements caractéristiques de certaines fonctions générales (nerveuses, musculaires, peut-être glandulaires de diverses sortes), mais sans attribution à des organes localisés; et que ces substances ou arrangements ne sont point là en réserve en vue d’un développement ultérieur en un point donné, mais font partie de l’ensemble nécessaire à l’œuf pour l’accomplissement de ses fonctions personnelles et actuelles. Il n’y a pas là une représentation de parties ni même de fonctions, mais une simple conformité qualitative de constitution entre l’œuf et les catégories de cellules qui, dans le corps, sont chargées de l’accomplissement des fonctions principales. Quelles catégories de cellules, quelles fonctions sont ainsi représentées (j’emploie ce terme faute d’un meilleur) dans l’œuf? Nous ne le savons généralement pas. Les fonctions nerveuses et musculaires le sont très probablement, mais, pour les autres, nous sommes dans l’ignorance. Il est possible que de très spéciales Je soient et que de très importantes ne le soient pas. — Gela compris, il nous reste à passer en revue les diverses catégories de modifications somatiques et à voir lesquelles peuvent se montrer héréditaires grâce à la nouvelle donnée que nous venons d’introduire.

Les mutilations portant sur des organes formés de tissus qui se rencontrent aussi ailleurs dans l’organisme, ne sauraient être héréditaires. Car elles ne peuvent entraîner que des changements quantitatifs et non qualitatifs dans le sang. De plus, si la modification avait lieu, elle porterait sur l’ensemble des tissus de même espèce que ceux qui constituaient l’organe amputé. La répétition de la mutilation ne saurait rien changer à ce résultat. Cela d’ailleurs est entièrement conforme aux données de l’observation.

Lorsque l’organe renferme la totalité d’une espèce donnée de tissu, comme le foie, la rate, le rein, et en général les glandes uniques ou dou-

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blés, il n’en est plus de même. Le sang subit une modification qualitative qui retentit sur la constitution de l’œuf.

Que va-t-il se passer dans ce cas?

Si la suppression a pour effet de diminuer dans le sang la proportion de l’excitant spécifique de la glande, la substance correspondante de l’œuf, s’il se trouve qu’elle y existe, sera moins excitée, elle subira une déchéance et, à la génération suivante, la glande sera moins développée. Il y aura hérédité, plus ou moins complète, de la lésion acquise. Dans le cas inverse, c’est l’inverse qui devra se produire.

Quelques exemples rendront cela plus clair.

Pour les glandes excrétrices, l’excitant physiologique est la substance à éliminer : ainsi pour le rein ce sontl’urée, l’acide urique, les sels urinaires1.

L’urée circulant dans le sang est l’excitant qui maintient le protoplasma rénal à son degré d’activité et de développement. Pour les glandes sécrétrices, l’excitant physiologique n’est pas connu; mais on sait bien que ce ne peut être leur produit de sécrétion externe , puisque ce produit n’est pas tout formé dans le sang. Ce pourrait être le produit de sécrétion interne, c’est-à-dire celui qui est repris par le sang, soit : le glucose pour le foie, le ferment glycolytique pour le pancréas et tous autres non connus, non isolés, mais dont la physiologie et la pathologie montrent bien l’existence.

Admettons qu’il en soit ainsi et voyons ce qui va se passer.

Si on excise en totalité ou en partie une de ces glandes, la proportion de la substance fournie par sa sécrétion interne va baisser dans le sang. Si cette substance est vraiment l'excitant physiologique de la substance spécifique et dominante de son protoplasma, il en résultera pour la glande un nouvel amoindrissement d’activité, une impossibilité de se régénérer ou de suppléer par une augmentation de volume à la suppression partielle. Mais dans l’œuf, cette même substance spécifique, si elle s’y rencontre, y subit les mêmes effets; elle déchoit, diminue et, à 1a, génération suivante, il pourra en résulter une diminution de la glande et peut-être, à la longue, si la mutilation est souvent répétée, une réduction dénombré et une disparition. Il y aura donc hérédité de la modification acquise, non sous sa forme exacte, en ce sens que le lobe supprimé ne sera pas

1 W. Roux (81) a fait remarquer, en tribué à la congestion sanguine compeneffet, que si on lie une artère rénale, satrice, car le foie, la rate, les testicules, l’autre rein augmente fortement de vo- qui y participent au même degré, ne sulume et que ce résultat ne peut être at- bissent pas cette augmentation.

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le seul atteint, mais sous une forme semblable, en ce sens que la diminution produira une diminution.

Les expériences de Massin (81) qui, ayant partiellement excisé le foie chez des lapins, constata l’hérédité de cette mutilation (Voir p. 225 ), s’expliqueraient ainsi aisément. Il est à remarquer que le seul exemple quelque peu démonstratif d’hérédité de mutilation porte précisément sur une glande sécrétrice, le foie.

Dans le cas de glandes excrétives, c’est le contraire qui aurait lieu. Si on enlève un rein, l’urée et les autres produits d’excrétion, excitants physiologiques du protoplasma rénal, s’accumulent dans le sang et excitent l’organe restant. C’est pour cela qu’on le voit s’hypertrophier. Sur la substance spécifique du protoplasma rénal, contenue peut-être dans l’œuf, l’effet doit être le même, en sorte que cette amputation devrait conduire à un accroissement des reins à la généralion suivante. Ce serait de la transmission inverse.

L’hérédité a des effets plus bizarres. D’ailleurs le rein et les autres glandes excrétrices peuvent avoir aussi une sécrétion interne agissant en sens inverse.

C’est émettre une hypothèse bien hasardeuse que d’attribuer aux principes de sécrétion interne des glandes la qualité d’excitant spécifique de leur protoplasma. Il semble que cette qualité devrait appartenir plutôt aux substances du sang dont ces glandes extraient leur produit de sécrétion. Notre ignorance est absolue en ces matières et toute hypothèse à ce sujet est forcément très fragile. Aussi je ne propose celleci que comme une simple possibilité. Elle ne se lie pas nécessairement au reste de la théorie et il sera temps de chercher à approfondir ces points quand la question de fait, encore litigieuse, aura été tranchée (*).

Nous avons vu que les effets de la désuétude se laissent ramener à ceux des mutilations, et que ceux de l’usage excessif sont précisément l’inverse des premiers. Leur condition est donc la même en face de la transmission héréditaire.

Cependant il y a ici une particularité que je dois signaler.

Nous avons vu que la suppression opératoire d’un muscle, par exemple, ne peut être héréditaire, parce que ses effets ne peuvent porter que sur la substance musculogène de l’œuf et retentir, à la génération suivante, que

(*) La découverte des cytolysines a jeté un jour nouveau sur les questions de cet ordre.

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sur l’ensemble du système musculaire et non sur le muscle homologue seulement. Mais, dans quelques cas, cela peut-être pourrait suffire.

Si, par l’effet de l'atrophie d’un groupe de muscles consécutive au défaut d’usage, tout le système musculaire est ainsi atteint d’une légère déchéance, à la génération suivante l’excitation fonctionnelle, agissant plus fortement sur les autres muscles, en raison de leur légère insuffisance originelle, les développera davantage et les maintiendra au niveau primitif, tandis que le muscle inutile, parti de plus bas et ne se relevant pas, continuera à déchoir.

Certes il n’y aurait pas là une explication suffisante de l’hérédité des caractères dus à l'usage et à la désuétude si cette hérédité était réelle et constante.

D’une part, elle ne permettrait pas de comprendre qu’un muscle put s’hypertrophier par l’usage en même temps qu’un autre s’atrophie. D’autre part, quand l’organe atrophié est d’un très petit volume par rapport à la masse des tissus similaires, la modification quantitative consécutive à son atrophie est trop faible pour exercer une influence suffisante.

Mais tout n’est pas héréditaire en fait de caractères acquis par l’exercice, et toute la question est de savoir si cette hérédité limitée suffirait à expliquer les faits. C’est ce que nous aurons à examiner dans le prochain chapitre.

Pour les maladies, notre théorie explique l’hérédité de tout ce qui dépend des atteintes portées à la constitution du protoplasma cellulaire, pendant un temps suffisant. Or c’est précisément cela qui est héréditaire en dehors des transmissions directes de microbes ou de toxines, qui sont hors de la question. Ainsi, dans la variole, on observe deux choses : d’une part un cortège de symptômes divers, une éruption de pustules, des cicatrices; d’autre part une immunité plus ou moins durable. Les premières ne sont pas héréditaires et cela se conçoit, car elles sont fugaces ou sans influence sur les cellules profondes; la dernière est l’effet durable des substances immunisantes, agissant sur les cellules de l'organisme pendant un temps suffisant pour les influencer; elle peut donc avoir un ’ effet semblable sur les substances identiques de l’œuf, et celles-ci, en se développant dans les cellules de l’organisme futur, leur conféreront la môme immunité pour le même temps.

Par contre, nous savons que certaines maladies produisent un effet contraire à l’immunisation. Après une première atteinte d’influenza, de

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diphtérie, de rhumatisme, etc., on est plus sujet à une seconde. Il se peut qu'il y ait une modification du protoplasma de certaines cellules, inverse de celle qui immunise. Cette modification peut être héréditaire par le même processus et conférer à l’enfant une plus grande réceptivité pour la maladie. Il pourrait y avoir là une explication de l’hérédité des diathèses, rhumatisme, goutte, herpétisme s’il en est un.

Nous arrivons enfin aux caractères acquis par les conditions de vie.

Il n’en est que deux dont nous connaissions quelque chose : le climat et l’alimentation. L’influence de la température s’explique bien chez les animaux à sang froid, puisque les produits sexuels participent à des variations parallèles à celles delà périphérie etpresque égales. Si, dans certaines cellules, quelque modification se produit par suite de l’action excitante ou déprimante du chaud ou du froid sur la substance spécifique de leur protoplasma, la substance identique sera semblablement influencée dans l’œuf, si elle s’y trouve, et reproduira les mêmes modifications, avec cette seule réserve qu’elle s’étendra à tous les tissus similaires, ce qui est ordinairement le cas. Dans les animaux à sang chaud, il est possible qu’un effet atténué du même ordre soit produit par les quelques dixièmes de degré dont peut s’élever ou s’abaisser la température centrale dans les régions tropicales ou polaires.

Mais c’est surtout X alimentation qui est l’intermédiaire essentiel de l’action morphogène des conditions ambiantes et pour ce cas, le plus important de beaucoup au point de vue de la formation des espèces, l’avantage de la théorie saute aux yeux. Les aliments n’agissent pas directement sur le corps, mais sur le sang et, par l’intermédiaire du sang, ils influencent à la fois les cellules du corps et les cellules sexuelles, et leur action est la même sur les substances spécifiques dans l’œuf, où cessubstances spécifiques se contre-balancent, et dans les cellules du corps où, en s’isolant les unes des autres, elles deviennent capables d’un fonctionnement énergique.

D’ailleurs, ici comme dans le cas précédent, il n’y a pas transmission de l’influence somatique, mais action directe et similaire à la fois sur le

germen et sur le soma.

Ainsi nous voyons, en résumé, que toute modification somatique se traduit par une modification du germen corrélative et rigoureusement déterminée ; que souvent cette corrélation n’est pas une similitude et peut même s’en éloigner beaucoup; mais que souvent aussi elle peut être sem-

LA FORMATION DES ESPÈCES

blable, par le fait que certaines au moins des substances spécifiques du corps existent aussi dans l’œuf et varient parallèlement sous les mêmes influences. Mais cette ressemblance n’est jamais parfaite; en général, elle ne dépasse pas le tissu, rarement elle atteint l’organe (dans le cas où organe et tissu ne font qu'un comme pour certains viscères), jamais elle n’atteint la cellule. En outre, elle n’a lieu que pour les organes et fonctions dont les substances spécifiques ou arrangements caractéristiques qui les produisent se rencontrent aussi dans l’œuf. C’est dire que cette similitude peut se rencontrer pour certains organes et fonctions et manquer pour d’autres, ce qui est bien conforme aux faits.

11 nous faut voir maintenant si et comment, seule ou avec le concours d’autres facteurs, cette hérédité partielle des caractères acquis permet d’expliquer la formation des espèces.

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